MoL : Chapitre 70 Bonus
MoL : Chapitre 72

Chapitre 71 — Ombres du passé

 

Après l’attaque de la base ibasienne, après le retrait des Ibasiens, après qu’il fût devenu certain qu’il n’y allait pas y avoir d’invasion, Zorian s’attela à créer une nouvelle connexion vers Koth. Comme il avait abandonné le simulacre de Koth avant l’attaque, il dut se reposer sur les pouvoirs de son frère pour la deuxième fois du mois. Bien qu’il se sentît quelque peu contrarié de devoir tant dépendre de son frère ainsi, il dut admettre que son aide avait rendu les choses bien plus faciles qu’elles n’auraient dû l’être.

Il ne s’était pas attendu au moindre problème, et d’un côté, il n’y en eut pas. La porte dimensionnelle s’ouvrit parfaitement, après tout. Le souci, s’il en était un, était peut-être le fait qu’il mena directement au sein du domaine Taramatula. Au lieu de se retrouver dans un endroit isolé et hors de vue dans la jungle comme ils l’avaient décidé auparavant, Daimen avait décidé d’ouvrir l’autre côté du portail à l’intérieur d’une pièce lourdement protégée et destinée à recevoir les visiteurs arrivant par téléportation. Bien entendu, une dizaine de membres de la famille tout autour et attendant sa visite.

Zorian, qui était sorti le premier, fut si choqué par ce qu’il vit qu’il s’arrêta net. Zach, qui venait directement derrière, lui rentra dedans. Ils parvinrent tous deux à conserver leur équilibre, et évitèrent un chaos de bras et de jambes au sol.

— Eh, pourquoi t’es-tu arr – Oh. C’est une réception bien plus imposante que ce à quoi je m’étais attendu, constata Zach en regardant autour de lui.

Zorian ne répondit pas à la tentative d’humour de son ami. Au lieu de ça, son regard se verrouilla sur celui de son frère, qu’il regarda d’un air outragé.

— Daimen, qu’est-ce que c’est que ce bordel ?! s’emporta-t-il d’un seul coup.

À son crédit, Daimen grimaça à la question, l’air parfaitement coupable.

— Je suis désolé, répondit-il immédiatement en plaquant ses mains devant lui, en signe de défense. Je n’ai pas eu le choix, ok ? Je ne peux plus quitter le domaine Taramatula, et je ne pouvais pas simplement ouvrir un portail comme ça, sur leur terrain, sans qu’ils le sachent. C’était soit ça, soit tout annuler.

Zach et Zorian restèrent silencieux, l’espace d’une seconde, enregistrant et travaillant l’information.

— Pourquoi ne peux-tu pas sortir d’ici ? demanda finalement Zach. Tu es une espèce de prisonnier ?

— C’est… compliqué, soupira profondément Daimen. Allons trouver un endroit convenable pour en parler.

Avant que ses invités pussent dire quoi que ce fût, l’un des Taramatula rassemblés là décida de s’avancer et de s’incruster dans la conversation. Bien entendu, il s’agissait d’Ulanna, celle-là même qui les avaient accueillis la première fois.

— Je connais l’endroit parfait, dit-elle. Pour une famille de notre stature, il serait embarrassant de ne pas avoir à disposition une pièce dédiée à ce genre de cas. Veuillez attendre une petite minute pendant que je fais préparer les lieux.

Zorian la regarda d’un air pensif. Bien que ses mots eussent du sens et la faisait paraître agréable et bonne hôtesse, il put clairement comprendre la signification sous-jacente : les Taramatule étaient impliqués dans tout ça, et ils voulaient être présents pendant la discussion.

Elle leva un sourcil face à ce regard, comme si elle l’invitait à protester, pour voir s’il oserait. Ce qu’il ne fit pas.

— Je n’y vois aucun problème, dit-il simplement. Zach et moi-même allons refermer le portail pendant que vous vous occupez de vos affaires.

Zorian n’avait aucune idée de ce que Daimen leur avait dit à propos du portail. Il fallait espérer qu’il n’avait pas été assez stupide pour leur révéler que lui et Zorian ouvraient un moyen de transport entre deux continents, et dans ce cas, il fallait vite le refermer s’ils ne voulaient pas que la famille ne remarque ce qu’il se passait en vérité.

Et comme Zach et lui refermaient le tout, il put entendre Ulanna discuter avec l’un des autres membres de la maison, dans un coin de la pièce. Sa maîtrise du langage local était toujours très pauvre, et la seule chose qu’il comprit fut une commande de nourriture et de boisson. Zorian n’était pas d’humeur à ça, mais il jugea qu’il aurait été malpoli de l’arrêter.

Un peu plus tard, ils furent tous amenés dans une petite pièce, compacte mais luxueuse. Cinq personnes y étaient présentes : Ulanna, Daimen, Orissa, Zach et Zorian. Malgré la présence des deux représentants de la famille Taramatula, cela dit, ce fut Daimen qui entreprit d’expliquer tout ce qu’il s’était passé. Apparemment, l’un des membres de son équipe avait parlé à des gens de l’extérieur de l’orbe découvert, et l’histoire avait pris une envergure énorme, et rapidement. En quelques heures, tout le monde désirait parler à Daimen pour découvrir ce qu’il comptait faire de l’artefact, afin de tenter de l’influencer pour qu’il le vendît au quelconque groupe dont ils faisaient partie.

Pris par surprise par le soudain raz-de-marée d’intérêt pour son compte et conscient que tous les acheteurs potentiels n’étaient pas prêts à abandonner de bonne grâce, Daimen et son équipe se retirèrent dans le domaine, et s’y barricadèrent jusqu’à nouvel ordre.

— Ceux qui en ont après nous ne peuvent pas se permettre de monter les Taramarula contre eux, alors nous sommes plus ou moins en sécurité à l’intérieur du domaine, conclut Daimen. Mais au moment où l’on sortira, des dizaines de groupes embusqués nous sauteront dessus, parce qu’ils savent où nous sommes. Ils surveillent la propriété très attentivement, et tous ceux qui entrent ou sortent sont vérifiés de près. Je ne pouvais clairement pas sortir pour aller ouvrir le portail ailleurs.

— Peut-être que je suis juste stupide, mais pourquoi les Taramatula n’ont-ils pas simplement dit à ces gens d’aller se faire foutre ? Je croyais qu’ils étaient supposés être le principal pouvoir politique dans le coin ?

— J’ai peur que ce ne soit pas si simple, répondit Ulanna. Trop de puissants groupes sont à l’œuvre, dans le cas présent, certains hors de notre sphère d’influence. Bien qu’ils ne puissent pas se permettre de nous prendre à la légère, c’est réciproque. Cette situation est délicate et nous avons besoin de nous montrer prudents. Mais rassurez-vous, nous prenons note de tout ce qui est fait à notre encontre, pour y répondre lorsque le temps viendra.

— Un autre problème existe dans le fait que certaines personnes au gouvernement local sont en train d’envisager la possibilité de simplement confisquer l’orbe par la force, nota Daimen. Les Taramatula ont déjà dû utiliser une énorme quantité de leur influence pour s’assurer que cette initiative ne mène nulle part. Merde, je savais que garder le secret était important, mais je n’avais aucune idée que ça allait inspirer ce genre de cupidité…

— C’est une dimension miniature portable d’une taille massive, fit remarquer Orissa sur un ton évident. En plus de ça, elle contient des ruines datant de l’Âge d’Or, et probablement les restes de la fortune d’Awan-Temti, et son corps, carrément. Il pourrait s’y trouver des plantes et des animaux éteints aujourd’hui, des artefacts divins… ou n’importe quoi. Bien évidemment que ça inspire ce genre de cupidité. Tu es chanceux de nous avoir pour te protéger de tout ça pendant que nous décidions ce qu’il faut faire.

— Oui, oui, j’ai compris, répondit patiemment Daimen. Je suis heureux de t’avoir, mon cœur.

— Es-tu déjà entré dans la dimension ? interrogea Zach.

— Nous n’avons pas encore découvert comment déployer l’orbe, répondit Daimen en secouant la tête. Nous ne possédons pas un marqueur de commande comme Zorian, et il nous faut faire les choses à l’envers.

— À l’envers ? fit Zach en levant les sourcils.

— Nous devons découvrir comment fonctionnent les sorts de contrôle qui font réagir l’orbe, ajouta Daimen. Un trésor générationnel tel que celui-là doit obligatoirement posséder une méthode de contrôle sans l’aide d’un marqueur de commande, comme mesure de sécurité, au moins. Nous devons simplement la trouver. Malheureusement, ça pourrait prendre un bout de temps.

Diamen regarda Zorian d’un air parfaitement entendu. Bien que Zorian ne comprît pas exactement ce qu’il essayait de lui dire, il en avait une forte idée. Tandis que trouver le moyen de contrôler l’orbe n’était pas une priorité pour Zach et lui, ça signifierait beaucoup pour Daimen. Il était probablement parfaitement conscient que Zorian ne comptait pas révéler ses capacités à son frère en dehors de la boucle temporelle, ce qui rendait ces sorts de contrôle cruciaux pour sa mission. Sans eux, même retirer l’orbe de son emplacement serait simplement impossible et compliquerait grandement le tout.

— Même si nous avions les moyens de contrôler l’orbe, nous n’enverrions malgré tout personne à l’intérieur pour le moment, intervint Orissa. La possible existence d’autres bêtes gardiennes du même calibre que cette hydre touchée par les dieux est un trop grand risque. Des mois de préparations seraient nécessaires pour monter une expédition correcte, et la situation politique actuelle rend ce genre de préparatifs impossible.

— Exactement, approuva Daimen, avant de se tourner vers Zach et Zorian. Et parce que je suis coincé ici en permanence, je ne peux pas embaucher les experts dont j’ai besoin pour découvrir comment faire fonctionner l’orbe. En vérité, j’ai très peu à faire, ici. Je songeais qu’il serait peut-être une bonne idée que je disparaisse quelques jours. Emmener l’orbe loin des regards et des convoitises, et discuter de ce que je pense avec de très vieux amis.

— Encore ça… ronchonna Orissa, mécontente.

Cette idée embrasa une petite dispute entre les amoureux ; Daimen ne voulait pas expliquer exactement ce qu’il comptait faire et Orissa insistait sur le fait qu’elle avait le droit de connaître tous les détails. En toute honnêteté, Zorian trouvait que la position d’Orissa était plutôt raisonnable et comprenait sa frustration face au flou des explications de son fiancé. Néanmoins, il ne pouvait pas reprocher à Daimen cette attitude, car il ne pouvait pas simplement annoncer de but en blanc qu’il désirait retourner à –

— Si tu veux qu’on t’emmène à Cyoria en repartant, dis-le, coupa Zach.

Tout le monde lui envoya des regards choqués. Bon, tout le monde sauf Zorian – il se contenta d’enfouir son visage dans ses mains et prit plusieurs profondes inspirations.

— Putain, Zach… marmonna-t-il entre ses doigts.

— Quoi ? réagit celui-ci avec exaspération. Quelle que soit l’histoire que toi et Daimen allez inventer ne durera que quelques heures et tu le sais. Ils ne sont pas idiots. Ils comprennent les choses.

— Merci, monsieur Noveda, lui accorda Ulanna. Je suis heureuse qu’au moins une personne ici respecte nos facultés de raisonnement.

Zach leva ses deux pouces dans sa direction et lui offrit un large sourire plein de dents.

— Vous dites que vous avez ouvert un passage dimensionnel entre ici et… jusqu’aussi loin qu’Eldemar ? demanda d’un seul coup Orissa, simplement incrédule.

— On fait un paquet de choses insensées, lui répondit Zach en haussant les épaules.

Il s’avéra que ni Orissa, ni Ulanna n’étaient familières avec le fonctionnement d’un portail dimensionnel. Ce n’était pas très surprenant en soit, le sort étant extrêmement rare, mais Zorian oubliait constamment ce genre de détails.

Après leur avoir donné une brève explication sur la façon dont tout ça fonctionné, Zorian eut droit à un regard des plus étranges de la part d’Orissa.

— Oui ? hésita Zorian, conscient que quelque chose n’allait pas vraiment.

— Cette méthode que tu utilises pour ignorer les distances nécessite une autre personne, de l’autre côté, n’est-ce pas ? demanda-t-elle, ce à quoi Zorian acquiesça en silence. Alors comment ouvriras-tu un portail jusqu’à Eldemar ? Le troisième frère Kazinski en est-il également capable ?

— Quoi ? Fortov ? S’il te plaît, pouffa Zorian. Il sera déjà chanceux de ne pas se faire jeter hors de l’Académie.

— Zorian ! intervint Daimen avec force – il n’appréciait jamais lorsque Zorian cassait du sucre sur la famille.

— Non, nous allons utiliser le simulacre que j’ai laissé à Cyoria, évidemment, dit Zorian, ignorant totalement la crise de Daimen. Comme je suis capable de lancer le sort, mon simulacre l’est également, bien sûr.

— Oh, alors tu peux créer des simulacres, également ? commenta Ulanna nonchalamment, même pas particulièrement surprise – Zorian devait le lui accorder, elle était très douée pour toujours posséder une aura de confiance en elle absolue, qu’Orissa tentait d’imiter avec peine.

— Nous faisons un tas de trucs insensés, dit Zorian en mimant Zach, y compris le sourire béat et les pouces levés – et il s’avérait que si Zach pouvait le faire sans avoir l’air d’un parfait idiot, lui, non, et le regretta instantanément.

Au bout du compte, ils parvinrent à trouver un accord. Daimen retournerait à Cyoria avec Zach et Zorian et emmènerait l’orbe du premier empereur avec lui. Zorian laisserait un simulacre chez les Taramatula afin de pouvoir y retourner exactement quatre jours plus tard.

Zorian s’imaginait qu’il s’agissait du bout du tunnel, mais ses espoirs furent anéantis par Daimen, qui lui annonça qu’il devait toujours expliquer à son équipe qu’il serait absent pendant un certain temps.

Pendant une seconde, Zorian sentit le besoin urgent et irrésistible de faire un geste obscène vers les cieux de façon dramatique. Et lui qui pensait que ç’allait être une visite rapide à Koth, à peine plus qu’un aller-retour, afin de remplacer le simulacre et demander à Daimen s’il avait trouvé quoi que ce fût.

Parfois, on ne peut juste pas gagner.

 

___

 

Lorsque tous les trois traversèrent le portail pour Cyoria, ce fut un immense soulagement pour Zorian. Les Taramatula et l’équipe de Daimen étaient à vif, et assez exaspérants à gérer. Il se sentait un peu mal pour son simulacre, qui allait se retrouver coincé avec eux pendant plusieurs jours. Oh, bah, il pourrait au moins parler à Torun et Kirma ; ces deux-là étaient très intéressants et il était certain de pouvoir commercer avec au moins l’un d’eux.

Quoi qu’il en fût, il était de retour et pouvait se concentrer sur d’autres affaires. Les efforts de Xvim pour convaincre les divers experts de sa liste s’étaient avérés raisonnablement couverts de succès, Sudomir devait toujours se faire proprement interroger, les chercheurs découvraient des choses sur la structure de la porte ibasienne et les Adeptes de la Porte Silencieuse laissèrent entendre qu’elles étaient d’accord pour envoyer un groupe à Koth afin d’en obtenir une clé. Malheureusement, les évènements récents concernant Daimen et l’orbe rendait probablement la chose imposible durant cette itération. Son simulacre ne pouvait pas quitter les Taramatula sans avoir une centaine de paires d’yeux en permanence braqués sur lui. Malheureux. Il aurait pu utiliser une entrée alternative en Koth qui ne se reposait pas sur Daimen. Il allait devoir assigner une priorité extrême à cette idée dès que possible à l’avenir.

Zorian s’attendait à être le seul à pouvoir manipuler et étudier l’orbe afin d’en découvrir les secrets, puisque Zach ne possédait pas une maîtrise de son âme suffisante pour contrôler son marqueur. Il avait bien tort. Apparemment, Zach n’avait pas besoin d’avoir un tel niveau de conscience sur son marqueur pour commander l’orbe. Après une petite heure d’essais, il parvint lui aussi à s’y connecter instinctivement.

Après ce petit succès, il n’eût plus besoin d’autant de temps pour le refaire. Le toucher lui suffisait alors à établir à nouveau le contact. Zach n’avait même plus à se concentrer pour y parvenir, un léger toucher était désormais suffisant.

Zorian était un peu amer à ce propos. L’orbe n’avait absolument jamais réagi de la sorte avec lui, peu importait le nombre d’heures qu’il y avait passé. Non, il avait dû travailler pendant des mois pour acquérir une infernale conscience de son âme, et encore du temps afin d’étudier le marqueur dans d’atroces souffrances. Ce genre de choses le rendait vraiment conscient du fait que le marqueur n’était qu’une version dénaturée de l’original.

Ils n’étaient à Cyoria que depuis une journée quand Daimen lui réserva une autre surprise. Il voulut parler à Kirielle et Fortov.

C’était quelque peu problématique. Tous deux savaient que Daimen n’était pas supposé se trouver là. Les parents étaient en route pour Koth afin de le retrouver, alors comment diable aurait-il pu expliquer sa présence ? Mais Daimen insista, il devait le faire, et Zorian ne se sentait plus le courage d’argumenter et de se disputer avec lui. Il n’y aurait probablement pas grand mal de fait, et il était plutôt sûr que Daimen allait avoir ces conversations derrière son dos s’il les lui refusait.

Étonnamment, il voulut parler à Kirielle et Fortov, mais seul, sans autre présence. Zorian était presque certain qu’il allait leur poser des questions à son sujet. Hah ! Fortov ne savait rien sur lui, et Kirialle était une pipelette et lui raconterait probablement tout ce dont ils avaient déjà discuté à un moment où à un autre. Mais il n’en dit rien et lui souhaita simplement bonne chance avant de l’envoyer bouler.

Le lendemain, Daimen revint vers lui, perturbé et confus.

— Ils ne veulent même pas me parler… se plaignit-il, l’air d’un chien abandonné – Zorian se sentit même mal pour lui.

— Allez, ce n’est pas si grave, le réconforta ce dernier. Je ne sais pas pour Fortov, mais je suis quasiment certain que Kirielle ne t’aurait pas snobé comme ça. Imaya m’a dit que tu as passé toute une heure avec elle.

— Ouais, mais c’est tout ce que j’ai fait avec elle, enchaîna le grand frère. Elle a passé une heure à gigoter et à être mal à l’aise. Elle a à peine parlé, et uniquement lorsque je lui posais des question bien précises. Je n’en suis pas sûr, mais je crois que je lui faisais un peu peur… C’est…

Daimen agita ses mains dans les airs, comme s’il tentait d’attraper et de maîtriser un concept inconnu dans les airs, pour illustrer ses paroles.

— Triste ? proposa Zorian.

— Ouais, disons ça, soupira Daimen. Et inquiétant. Et énervant. Et plein d’autres choses. Spécialement quand on l’ajoute à ce qui est arrivé avec Fortov. Tu sais ce qu’il a fait quand j’ai frappé à sa porte ?

— Non, pas vraiment, non, fit Zorian en haussant les épaules.

Il avait eu vent de la discussion de Daimen avec Kirielle, puisqu’elle lui en avait parlé une fois qu’il avait été de retour à la maison le soir venu, mais il n’avait en réalité aucune idée de la façon dont s’était déroulée la rencontre entre Daimen et Fortov. Pas très bien, apparemment, mais il était impatient d’entendre pourquoi.

— Qu’a-t-il fait ? demanda-t-il alors.

— Il s’est montré abrasif avec moi, dès le départ, expliqua Daimen. Il a refusé de me laisser entrer, et a commencé à me hurler dessus, m’a claqué la porte au nez et a fini par m’ignorer.

Oh. Intéressant.

Daimen observa Zorian, lui demandant silencieusement une explication. Zorian n’y répondit pas, et Daimen se montra de plus en plus frustré alors que les secondes s’égrenaient. Il passa ses mains dans ses cheveux, et serra légèrement les poings, comme s’il avait décidé de se les arracher.

— Tu vas devenir chauve avant l’heure, si tu fais ça, commenta légèrement Zorian.

Ce qui n’amusa pas son frère – qui baissa les mains malgré ça.

— Je ne comprends pas ! protesta-t-il alors dans un éclat émotionnel qui frappa Zorian de plein fouet. Suis-je… Suis-je un tel monstre, en tant que grand frère ? Je savais que toi, tu ne m’aimais pas, mais même Fortov ? Même la petite Kirielle ?! Pourquoi ?! Qu’ai-je fait ?!

Zorian fit claquer sa langue et y réfléchit pendant quelques secondes. D’un côté, il sentait que Daimen recevait exactement ce qu’il méritait. D’un autre côté, le fait que Daimen se montrait aussi affligé par cette réalité signifiait que l’image qu’il avait de lui était quelque peu… injuste. Il décida de se montrer un peu plus gentil, juste pour cette fois.

— Pour Kirielle, la réponse est simple, mon très cher grand frère, lui annonça Zorian. Tu es pratiquement un étranger, pour elle. À l’âge où elle a commencé à être assez grande pour avoir des relations sociales avec d’autres êtres humains, tu n’étais déjà presque plus à la maison. Quand donc as-tu parlé avec elle pour la dernière fois ? Sans parler d’hier, bien sûr.

— Uhh… s’effondra Daimen.

— Tu ne te souviens même pas, constata Zorian en secouant la tête. Peu importe, tout ce qu’elle a de toi, ce sont les histoires qu’elle a entendu à ton sujet. La plupart venant de maman… ou de moi. Je suis sans doute celui qui a le plus interagi avec elle au fil des années.

— Oh, que le ciel me vienne en aide, se lamenta Daimen. Que lui as-tu dit à propos de moi exactement ?

— La vérité, fit Zorian en haussant les épaules.

— Tu veux dire ta vérité… l’accusa Daimen.

— Bien entendu, répondit Zorian sans même une once de culpabilité dans la voix. Mais ne t’inquiète pas. J’ai gardé tes pires excuses secrètes. Pour dire vrai, je n’ai jamais aimé parler de toi à quiconque, et Kirielle ne fait pas exception. D’ailleurs, maman n’a jamais manqué de prendre ta défense en toutes circonstances. S’il s’agissait juste d’histoires, elle serait encore plus heureuse que toi de te revoir. Mais le truc, c’est qu’elle a besoin d’aide… et elle sait que ne l’obtiendra pas de toi. Elle pourrait l’obtenir de moi, et c’est pourquoi elle ne veut surtout pas saboter notre relation en se frottant un peu trop amicalement à toi. Elle sait que tu me tapes sur le système.

— Que veux-tu dire, par elle a besoin d’aide ? grimaça légèrement Daimen. Et pourquoi es-tu si sûr qu’elle ne l’obtiendrait jamais de moi ?

— Parce qu’il te faudrait tenir tête à notre mère, plaque Daimen.

Pendant plus d’une heure après ça, Zorian tenta de familiariser Daimen à la situation de leur petite sœur. Le mariage arrangé que les parents avaient préparé pour elle. Son désir d’apprendre la magie comme le reste de la fratrie. Il tenta de rester bref, inquiet du fait que trop en dire à Daimen constituerait une espèce de trahison envers Kirielle, qui lui avait raconté tout ça en toute confidence. Il en dit suffisamment pour que l’aîné Kazinski pût se faire malgré tout une image rudimentaire de ce qu’il en était de Kirielle en coulisses.

— Je ne peux pas croire que je n’en ai jamais entendu parler, finit par soupirer Daimen, les yeux perdus dans le vide tandis qu’il semblait mettre toutes les pièces du passé en place. J’ai parlé à maman et papa assez souvent, et ils ne l’ont jamais mentionné.

— Est-ce que tu leur as une seule fois posé des questions à propos de Kirielle ? demanda Zorian, qui connaissait déjà la réponse.

Daimen ne sut que dire, l’espace d’un instant.

— …Non, finit-il par admettre.

— Eh bien, voilà, fit Zorian en haussant les épaules.

Le grand frère soupira profondément et corrigea sa posture, s’asseyant un peu plus droit sur sa chaise.

— Ok, j’avoue que je n’ai pas été très juste envers elle. Je suppose que je mérite ce qui m’arrive, accepta Daimen. Mais Fortov ? C’est quoi, son problème ?

— Comment pourrais-je le savoir ? protesta Zorian, en ricanant à moitié face à la stupidité de la question. Tu crois honnêtement que je lui parle de toi ?

— Oui, j’ai compris, j’ai compris, fit Daimen, quelque peu ennuyé. Tu ne parles de moi à personne si tu peux l’éviter. Mais tu as certainement quelques idées quant à son comportement, ce qui le dérange ? Tu interagis avec lui depuis six ans, maintenant.

Zorian le regarda, parfaitement circonspect, ne sachant que dire.

— Q… Quoi ? éclata-t-il enfin de rire, se rendant compte du sérieux de son frère. Qu’est-ce qui a bien pu te donner cette idée-là ? Pourquoi diable interagirais-je avec Fortov ?

— Tu… es sérieux ? bégaya Daimen, ce qui lui valut un regard très sérieux en retour. C’est ton frangin. Vous vivez dans la même ville. Vous pouvez vous rendre visite absolument quand vous le voulez.

— Et ? continua Zorian, l’incitant à continuer, la tête penchée et ne comprenant pas tout à fait où il voulait en venir.

— Tu me dis sérieusement que pendant toutes ces années, tu ne lui as pas rendu visite une seule fois ? demanda Daimen sur un ton presque pitoyable, comme s’il suppliait Zorian d’infirmer cette stupide hypothèse.

— C’est ce que je dis, oui, enfonça Zorian comme un couteau dans une plaie béante.

Pourquoi Daimen aurait-il attendu quoi que ce fût d’autre de sa part ?

— L’itération ne se termine-t-elle pas par une invasion massive ? grimaça Daimen. Que fait-il à ce moment ?

— Je suppose qu’il rejoint les abris de l’Académie et passe la nuit maintenant, avec les autres étudiants, tenta Zorian.

Bon, les abris n’avaient jamais été très sûrs durant la seule fois où il s’y était rendu, mais c’était une époque où Robe Rouge aidait activement les ennemis et les gavait d’informations. Sans son aide, ils devaient être plutôt sécurisés.

— Tu supposes ? Tu n’as jamais vérifié ? demanda Daimen. Zorian, par tous les cieux…

— Je ne vois pas pourquoi ça te surprend, lui avoua honnêtement Zorian. Fortov est mon deuxième frère le plus détesté, et disons même la deuxième personne la plus détestée de la famille. Bien sûr que non, je n’ai jamais pris la peine de vérifier ce qu’il advenait de lui.

Daimen ouvrit la bouche comme s’il désirait fermement ajouter un nouvel argument, mais finit par abandonner et secoua la tête.

— Oublie ça, soupira-t-il. As-tu eu la moindre interaction avec lui depuis… tant d’années ?

— En fait, oui, se rappela Zorian. Il pousse cette fille dans un buisson de lianes pourpres, à la fin de chaque mois et vient me trouver pour me supplier de l’aider. J’ai l’habitude de simplement l’éviter quand il vient me voir, mais ces jours-ci, ce n’est même plus nécessaire. Il ne vient pas, si je vis chez Imaya.

— Il pousse cette fille dans ce buisson, peu importe ce que tu fais et ce que tu changes, à chaque fois ? nota Daimen en fronçant les sourcils.

— Pour autant que je puisse le dire, oui, confirma Zorian. Cette fille en pince pour lui, sacrément, si ça te parle.

Daimen se perdit dans ses pensées, juste une seconde.

— C’est mieux que rien, je suppose. Mais vraiment, Zorian, dois-tu vraiment être si mesquin et insensible ? Je sais que toi et Fortov ne vous entendiez pas trop quand vous étiez gosses, mais ce genre d’attitude, c’est un peu trop. Tu nourris tes rancunes bien trop profondément.

— C’est facile, pour toi, d’appeler à la paix et la compréhension, répliqua Zorian en croisant les bras devant son torse d’un air défiant. Ce n’est pas toi qui as eu à subir son comportement de merde pendant des années.

— Tout ce que je dis, c’est que peut-être, tu devrais lui donner une chance, expliqua Daimen. Comme tu l’as fait avec Kirielle, quand tu as décidé de l’emmener avec toi à Cyoria. Si tu avais tort à son propos, qui te dis que tu ne te trompes pas également au sujet de Fortov ?

— Mais je n’avais pas vraiment tort, fit remarquer Zorian. Je ne voulais pas l’avoir dans les pattes parce que c’est une petite peste égoïste et bavarde qui ne ferait que me distraire de mes études et tout balancer à maman sur ce que je fais hors de la maison. Et c’est toujours vrai, c’est juste que je m’en fous, désormais. Bien sûr, en supposant que je trouve un moyen de sortir de cette boucle temporelle, mon futur est réglé. Je peux m’accorder une ou deux distractions, et Kirielle qui court révéler mes plans à qui veut bien les entendre n’est plus un problème, parce que les parents ne peuvent plus m’arrêter. Je suis si doué et puissant que je peux faire tout ce que je veux, et ils peuvent bien aller se faire foutre, désolé pour la politesse.

De manière surprenante, Daimen ne s’énerva pas de cette réponse, comme Zorian l’avait imaginé. Il se contenta de sourire d’un air triste et de secouer lentement la tête.

— Papa et maman sont si inquiets à propos de ma potentielle erreur qu’ils sont en train de se diriger vers Koth à l’heure qu’il est, pour tenter de me dissuader de me marier avec Orissa, mais ils ne remarquent pas une crise qui se développe sous leur nez ? demanda-t-il de façon rhétorique. Nous avons vraiment une famille décalée, hein ? Et le plus terrifiant dans tout ça, c’est que je vais tout oublier dans peu de temps, n’est-ce pas ? Après le festival d’été, ce sera comme si rien de tout ça n’était jamais arrivé. C’est tellement injuste. Comment pourrais-je réparer une erreur, corriger un problème, si je ne m’en souviens même pas ?

— Je ne pense pas que tu puisses réparer notre famille, même si tu avais tout le temps du monde, déclara Zorian. Mais oui, la réalité de la boucle temporelle est très déprimante quand on y pense. Tu gères vraiment bien la situation, si tu veux mon avis.

— C’est surtout parce que j’ai évité de trop y penser jusqu’à présent, je crois, avoua Daimen. Maintenant que nous nous rapprochons de la fin, mes pensées me rattrapent de plus en plus. En particulier parce que j’ai vraiment énormément fait de choses ces dernières semaines.  J’ai réalisé tant de choses. Des choses importantes. Il est effrayant et suffoquant, douloureux, de savoir que je vais tout perdre.

— Eh bien, je suis sûr que tu as entendu parler des calepins que je transfère entre les itérations pour quelques personnes, nota Zorian. Si c’est vraiment si important, tu peux écrire ce que tu veux, et me le laisser.

— Oh ? sourit Daimen. Alors je suis qualifié pour ce service prestigieux ? Je dois dire que la façon dont tu as parlé de notre famille commençait à m’inquiéter un peu. Et si tu avais prévu de juste m’oublier à l’avenir ? Tu sais déjà comment trouver l’orbe, après tout, et je sais que tu n’es pas mon plus grand fan…

Zorian le regarda, un peu gêné. Il avait songé à ça, oui. Bien que son grand frère aurait certainement pu être utile pour traquer et reconnaître le reste des clés, Zorian se sentait vraiment dérangé par le fait de devoir se reposer sur Daimen pour tout et n’importe quoi. C’était juste… mal. Et convaincre Daimen de les aider était une tâche qui prenait du temps, également, alors était-ce vraiment pertinent de l’inclure dans ses efforts ?

Au bout du compte, il réalisa qu’il cherchait uniquement des excuses. Ils avaient besoin de toute l’aide que son frère pouvait apporter. Au minimum, ce n’était pas juste envers Zach de saboter leurs chances de sortir de la boucle temporelle juste pour une querelle personnelle.

Et puis, en vérité…

— J’avais tort à ton sujet, ok ? soupira enfin Zorian, profondément. Je pense toujours que tu es très contrariant à tout bout de champ, mais… tu n’es pas le Daimen qui existait dans ma tête.

L’avouer était douloureux. Peut-être que Daimen avait changé après avoir quitté le domicile familial et cessé de faire partie de la vie quotidienne de Zorian, ou peut-être que l’image qu’il avait eue de lui n’avait jamais été digne de confiance, depuis le départ. Quelle que fût la vérité, ce Daimen-là était bien plus utile et raisonnable que le géant ténébreux qui le regardait de haut dans ses souvenirs lointains.

— Je ne suis pas sûr que je te donnerais tout à fait tort. Peu importe leurs raisons, les deux autres ne m’apprécient pas. Je suis clairement un déchet de grand frère à leurs yeux, et c’est une réalisation d’une tristesse infâme, marmonna Daimen, plus pour lui-même que pour répondre à Zorian.

Après un moment de silence, il secoua la tête pour s’éclaircir les idées.

— Mais assez avec des sujets déprimants, dit-il d’un ton plus enjoué. Tu as parlé des notes que tu transportais de mois en mois pour Alanic, Xvim et les autres. Il s’avère que j’ai eu un peu de temps pour discuter avec ton mentor, hier. Il m’a parlé de ces marchés que vous essayez de passer avec divers experts.

— Oui, c’est honnêtement l’une de mes meilleures idées, acquiesça Zorian. Les résultats apparaissent déjà, et tout semble montrer que nous pourrons faire encore mieux lors des futures itérations. Je ne pense pas que chacun de ces experts va accepter nos propositions, mais certains sont clairement ouverts à ça lorsqu’ils sont approchés par une personne qu’ils respectent. Tu es en train de songer à aider Xvim dans sa quête ?

— Non, réfuta directement Daimen. Je serai ravi de l’aider lorsqu’il me le demandera, mais mon implication pourrait rapidement transformer cette initiative en un désastre sans nom. Tu penses sans doute que ma réputation ne peut être que bénéfique, mais en vérité, nombreux sont les mages qui me voient comme une menace, et ils ne partageraient rien de rien avec moi. Pourquoi crois-tu que je n’ai jamais pu apprendre le sort de portail dimensionnel avant que tu ne m’offres ton aide ?

— Je vois, réalisa Zorian, pensif. Si ce n’est pas ça, alors pourquoi as-tu mentionné les efforts de Xvim ?

— Eh bien… hésita Daimen. Rassembler des secrets venant des nombreux experts d’Altazia est une initiative digne de respect, mais c’est beaucoup de travail, et ne te permettra pas de t’améliorer tant que ça, au final.

— C’est vrai, je sais, admit Zorian. Mais quelle est l’alternative ? Tous les fruits faciles à cueillir l’ont déjà été. Je suis déjà une véritable encyclopédie des sorts de base, Daimen.

— Déjà cueillis ? répéta ce dernier en souriant de toutes ses dents. Pas forcément. Ce qui est facile ou non à cueillir dépend des capacités de chacun, et tu possèdes ce que d’autres n’ont pas – la possibilité de traverser les continents au moindre caprice.

Zorian y réfléchit pendant quelques secondes, et fit signe à Daimen d’étayer son idée. Il commençait à entrevoir une possibilité et voulait l’entendre de vive voix.

— Ce que je veux dire, c’est que Koth serait un endroit parfait pour étendre cette initiative de collecte de connaissances. Contrairement à Xlotic, qui est relativement bien connectée à Altazia grâce au service de téléportation, Koth est… beaucoup plus inaccessible. Malgré ça, ils utilisent le même système de magie de base que nous, contrairement à Hsan, par exemple. Et ça en fait un endroit rêvé pour dénicher des sorts exotiques et inattendus, des combinaisons nouvelles et une alchimie locale. Qui sait quel genre de… fruit pourrait être facilement récoltable en combinant nos traditions magiques et celles de Koth ?

Comme il le suspectait. L’idée était née. Zorian leva un sourcil pour faire bonne figure, Daimen ayant l’air trop motivé et excité par cette idée pour lui avouer qu’il avait compris avant qu’il ne lui expliquât.

— Et je suppose que tu es volontaire pour entamer ce genre de démarches ? demanda Zorian en se retenant de rire.

— Ha Ha… se mit à rire nerveusement Daimen. Pour être parfaitement honnête, il s’agit là de l’un de mes objectifs, ceux qui ont poussé mon exil. C’était déjà le cas même avant la boucle temporelle.

— Eh bien… C’est parfait, dans ce cas, lui annonça Zorian sans mentir. Je ne vois aucun problème.

— Excellent ! s’exclama Daimen en claquant dans ses mains, souriant d’une manière qui rappelait étrangement l’expression idiote de Zach. C’est juste que la fin de cette itération arrive trop vite, et toutes les préparations n’étaient pas complètes pour commencer. J’aurais peut-être besoin d’une toute, toute petite aide de mon très estimé frère afin de démarrer ce projet…

 

___

 

Quelques jours plus tard, Daimen retourna à Koth. L’obe fut laissé à Cyoria, Daimen ayant jugé qu’il s’agissait là de la mesure la plus sûre qu’il pouvait prendre, et parce que Zach en était vraiment tombé amoureux. Occupé comme il l’était avec toutes les autres choses, Zorian avait décidé de laisser tout ce qui concernait l’étude de l’artefact à son camarade temporel. Voyant à quel point l’orbe réagissait en sa compagnie, Zach était bien placé pour en découvrir tous les secrets, de toute façon.

Ce jour-là, néanmoins, Zorian avait reçu une demande plutôt inhabituelle : Taiven voulait lui parler.

En privé.

Normalement, une telle requête n’aurait rien de remarquable, mais Zorian ne l’avait vue ni entendue depuis leur attaque sur la base ibasienne. Si ce n’avait été pour Alanic, qui lui avait assuré que Zorian avait survécu en parfaite santé, il se serait inquiété pour elle. Mais dans l’état actuel de la situation, il était évident qu’elle l’évitait pour une raison obscure. Il avait songé à la retrouver pour lui demander ce qu’il se passait, mais la fin du mois approchait et tant de choses grésillaient autour de lui, réclamant son attention plus qu’il ne l’aurait désiré…

Peu importait. Comme elle avait pris la peine de le contacter tout à coup, il allait sans doute découvrir de quoi il s’agissait.

Lorsqu’ils se virent, il lui proposa de la téléporter vers un endroit désert et calme, mais elle n’en voulut pas. Apparemment, quand elle avait dit qu’elle voulait lui parler en privé, il s’agissait de l’aire d’entraînement de sa famille – la même dans laquelle ils s’étaient affrontés lors d’une itération passée. Elle semblait trouver les lieux calmes et rassurants.

— Alors, qu’y a-t-il ? lui demanda-t-il.

— Je suis inquiète, lui annonça-t-elle, l’air effectivement… inquiet.

Zorian attendit quelques secondes, dans l’espoir qu’elle clarifie son point de vue, mais Taiven semblait avoir du mal à trouver les mots. Elle faisait les cent pas tout autour de la salle comme un tigre en cage, grimaçant et secouant la tête.

— Non, sérieusement, dis-moi, insista-t-il alors.

Et elle garda le silence, malgré ça.

— Est-ce que ça a à voir avec la boucle temporelle ? finit-il par demander.

— Bien sûr que oui ! éclata-t-elle soudain, comme s’il venait d’appuyer sur le gros bouton rouge – elle le regardait comme si elle était sur le point de se jeter sur lui et le dévorer vivant, une tristesse profonde dans le fond des yeux. Et, d’un autre côté, ce ne l’est pas. Je ne sais même pas pourquoi je t’ai fait venir ici. C’est stupide. Je devrais juste –

— N’essaye même pas de me renvoyer maintenant, la prévint-il.

— Non, non… se calma-t-elle. Je suis juste… J’ai juste réalisé que je t’ai probablement perdu, en tant qu’ami.

— Et pourquoi penserais-tu ça ? s’étonna Zorian, en la regardant comme une anomalie spatio-temporelle.

— Parce que cette boucle temporelle t’a changé, avoua-t-elle. Je te vois déjà presque comme un étranger. Tu es si difficile à comprendre, ces jours-ci, tu as tant changé en l’espace d’un petit été loin de l’Académie, tu es devenu si… doué. Tout ce que je peux faire, tu peux le faire mieux. Et ça ne va qu’empirer, tant que tu resteras coincée à l’intérieur. Lorsque tu en sortiras, pourquoi aurais-tu encore besoin de moi ? Quand tout sera terminé, je n’aurais sans doute même plus cet ami…

— Eh, tu abuses, lui annonça Zorian sans se gêner – il savait qu’il avait l’air un peu trop insouciant, mais il ne voyait sincèrement pas quoi lui dire d’autre. Je sais que tu ne t’en souviens pas, mais j’ai passé énormément de temps à interagir avec toi, pendant tous ces mois. Il n’y a clairement aucune chance que je t’oublie un jour.

— Oui, je suis certaine que tu ne m’oublieras pas, grimaça-t-elle. Mais tout intérêt que tu éprouveras pour moi sera… du genre protecteur, si je puis dire. Tu seras tellement plus puissant que moi que ça ne sera même plus drôle. Nous ne sommes déjà plus égaux, alors qu’en sera-t-il plus tard ? Il y aura toi, archimage secret, gardant un œil sur sa vieille amie par respect pour le bon vieux temps. C’est vraiment déprimant.

— Ah, comprit lentement Zorian.

Il y avait une vérité profonde dans ce qu’elle disait. Leur amitié ne pourrait clairement pas rester la même, pas celle qu’elle était avant tout ça. Cependant, ce n’était pas nécessairement une mauvaise chose. Son ego passé était… eh bien, il en avait voulu à Taiven. Il ne l’avait jamais considérée comme une amie proche, chose dont Taiven semblait plutôt inconsciente. Aussi inconsciente que le fait qu’il avait un jour succombé à ses charmes, dans le passé.

Alors oui, leur relation allait changer et ne serait plus jamais la même. Mais était-ce mal ? Tandis que Taiven se lamentait sur la perte de leur amitié superficielle, Zorian ne pouvait s’empêcher de se demander s’il y aurait eu une amitié, pour commencer. S’il ne s’était pas retrouvé coincé dans la boucle temporelle, elle serait morte dans le donjon, lors de sa première mission à la recherche de la montre des Aranea.

— Pourquoi as-tu décidé de devenir mon amie, de toute façon ? lança d’un seul coup Zorian, curieux. Ça va peut-être avoir l’air un peu auto-dérisoire, mais je ne pense pas avoir jamais été un bon ami pour quiconque.

— Ha ha ! éclata-t-elle de rire, son humeur quelque peu détendue. Bon, au moins, tu es honnête. C’est le seul changement que j’aime dans ce nouveau Zorian.

Elle attrapa un mannequin d’entraînement, posé sur un banc proche, et se mit à en ajuster les défauts mineurs, nerveusement. Zorian ne pouvait pas voir ce qu’elle faisait exactement, aussi estima-t-il qu’elle tentait juste de gagner du temps en se donnant quelque chose à faire.

— Comme tu as décidé de te déprécier, je vais suivre ton example, finit-elle par dire. Je n’ai pas été une bonne amie, moi non plus. Pour toi ou n’importe qui d’autre, d’ailleurs. Je suis trop brute et impulsive, et je ne sais pas évaluer la situation et les gens. La plupart des gens me trouvent soit insultante, soit irrespectueuse.

Zorian voulut répondre quelque chose pour lui remonter le moral, mais il se souvint qu’elle l’avait longtemps appelé Cafard. Il se rappelait encore de la dispute qu’ils avaient eue lorsqu’elle avait essayé de le convaincre qu’être comparé un ces insectes était un compliment, qu’ils étaient des animaux incroyables par leurs capacités et leur résistance. Il avait fini par abandonner l’avait laissée l’appeler ainsi, mais il pouvait clairement comprendre pourquoi les gens pensaient ça d’elle.

— J’ai vraiment peu d’amis, à par toi, en réalité, continua-t-elle. Seuls mes deux camarades de classe semblent m’apprécier. Mais Urik et Oran… Ce sont de vieux amis. Je ne suis jamais que la troisième roue du vélo, quand je suis avec eux.

— Mais ne j’avais aucun autre ami, moi, nota Zorian.

— Ouais, soupira Taiven. Tu m’ennuyais, je t’ennuyais, mais on s’entendait bien malgré ça. Peut-être n’étais-tu pas le meilleur des amis, et je n’étais guère meilleure, mais ça n’avait pas d’importance. Seulement… Maintenant que tu… je ne peux… Je ne peux pas.

Elle serra le mannequin d’entraînement, plus petit qu’elle, dans ses bras afin de se réconforter un peu. La scène était plutôt glauque, vu la taille presque adulte de la poupée et ses attributs physiques sinistres.

Zorian ne la quitta pas des yeux, se demandant comment il devait gérer ça. Il ne voyait pas comment il pourrait la convaincre que la nature de leur relation ne changerait pas une fois hors de la boucle temporelle. Ce serait un mensonge éhonté. Bien sûr, il ne considérait pas ça comme un mauvais changement, mais lui expliquer pourquoi c’était ce qu’il ressentait était un peu…

…Eh, pourquoi pas ? S’il devait vraiment être honnête avec lui-même, il avait toujours voulu le faire. Il n’avait simplement jamais trouvé le courage de se lancer.

— J’en pinçais fortement pour toi, à une époque, lui annonça-t-il tout d’un coup.

— Eh ? s’exclama-t-elle en reculant de quelques centimètres, laissant tomber le mannequin, qui résonna contre le sol avant de ne laisser planer qu’un silence de mort sur la pièce.

Au bout d’un moment, elle secoua la tête.

— Qu’est-ce que tu veux dire, tu en pinçais pour moi ? demanda-t-elle alors. Quand ?! Comment ?!

— Tu te souviens, cette fois, quand je t’ai demandé de sortir avec moi ?

— Quoi ? Tu parles… Tu parles de cette fois… bafouilla-t-elle.

Zorian acquiesça néanmoins. Il n’avait demandé à Taiven si elle voulait passer une soirée avec lui qu’une seule fois, depuis qu’ils se connaissaient. Elle ne pouvait se tomper.

— Mais, euh… continua-t-elle en rougissant de honte et d’incompréhension. N’est-ce pas là que je t’ai… Que j’ai ri de toi ?

Zorian lui offrit le plus long regard silencieux du monde – selon elle, quelques secondes à peine en réalité.

— Oui, confirma-t-il enfin. Oui, c’est ça. Ce n’était pas une blague Taiven. J’étais sacrément sérieux.

— Ah… Ah… Ahahah… rit-elle nerveusement en se triturant les doigts. Ouah… C’est… C’est quelque chose…

Elle enfonça son visage dans ses mains, incapable de se contenir.

— Dieux tout-puissants, qu’est-ce que je peux être stupide, parfois, marmonna-t-elle tout bas.

Et elle se releva pour le frapper dans l’épaule.

— Hé ! protesta-t-il sur un ton à moitié révolté – il se serait normalement montré plus choqué que ça par un excès soudain de violence physique, mais oh, c’était Taiven. Qu’est-ce qui te prend ?!

— Et tu es un imbécile, toi aussi ! lui lança-t-elle. Pourquoi est-ce que tu as simplement accepté que je rie de toi si tu étais sérieux ?!

— Et j’étais supposé faire quoi, exactement ?! s’écria Zorian à son tour.

— Me dire que j’avais tort ! Me le demander encore ! T’emporter, t’énerver, tout renverser ! cria Taiven. N’importe quoi ! Pas juste prétendre que tout était cool et reculer, la queue entre les jambes comme un chiot blessé ! Je veux dire… ! J’ai continué à plaisanter à ce sujet pendant longtemps, et tu n’as jamais dit que c’était faux. Au moins, si j’avais su, je n’aurais pas nettoyé tes plaies avec du gros sel épicé !

— Ça n’a pas d’importance, grogna Zorian. Au final, j’ai eu une réponse à ma question. Tu n’étais clairement pas intéressé par moi, pas de cette façon. Tu as même trouvé l’idée risible.

— Oh, allez ! geignit-elle. Ce n’est pas juste. Je ne riais pas à cause de l’idée d’un rendez-vous avec toi. Je riais parce que je t’avais donné des conseils sur la façon de faire pour demander ça à quelqu’un, et tu as enchaîné en me demandant à moi directement. C’était juste… comme si tu me faisais une blague. Rétrospectivement, j’étais idiote, mais… tu aurais dû dire quelque chose, merde !

Un long silence inconfortable s’abattit sur la pièce après ça, durant lequel tous deux refusèrent de se regarder dans les yeux. Finalement, Taiven leva la tête la première.

— On va avoir un rendez-vous, annonça-t-elle.

Zorian répondit à son regard par le sien, bien plus étrange.

— Mais j’ai dépassé tout ça, fit-il remarquer. C’est pourquoi j’ai dit que j’avais, à une époque. C’est du passé, maintenant.

— Ouais, je m’en doute, répondit-elle. Ce n’est pas grave, on va y aller quand même.

— Et je n’ai pas mon mot à dire ? rétorqua Zorian, un sourire amusé naissant au coin des lèvres.

— De quoi est-ce que tu parles ? renifla Taiven avec dédain. C’est toi qui as demandé. Moi, je ne fais qu’accepter… avec un peu de retard.

Zorian se mit à rire face à la logique quelque peu décalée de Taiven.

— Un peu de retard, elle dit… Toi, t’es vraiment unique, dit-il en secouant la tête. Bien. On va faire comme ça.

— Bien, répéta-t-elle simplement avant de tourner la tête, trop timide pour croiser son regard une énième fois.

Zorian se surprit à sourire. Il lui avait dit la vérité, il n’en pinçait réellement plus pour elle depuis longtemps. Tout sentiment romantique qu’il avait pu avoir s’était fait poncer et éroder durant son séjour au sein de la boucle temporelle.

Mais il aurait menti s’il avait prétendu ne pas être content de ce dénouement.

Raka
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10 thoughts on “MoL : Chapitre 71

  1. Merci pour le chapitre
    Moi aussi je suis content du dénouement car j’aime bien la romance :>

    Et ne t’inquiète pas pour le retard ça ne me change vraiment rien perso ^^

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