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Chapitre 83 – C’est reparti (3)

 

Mon donjon sur Albion n’existait plus. Je pouvais dès lors en créer un autre, n’importe où en ces lieux. Je caressai quelques secondes l’idée géniale d’aller recréer un donjon près de l’endroit où je possédais le précédent avant de me rendre compte que c’était stupide.

— Si le système se rend compte qu’un donjon réapparaît juste à la place de l’autre, même pas une journée après sa disparition…

Il n’était pas complètement idiot, ou du moins, c’est l’idée que je m’en faisais. Il remarquerait que quelque chose n’allait pas et n’aurait pas grand mal à me prendre au piège.

— Sans parler du fait qu’un donjon en zone de bas niveau n’est plus rentable. Si je veux pouvoir aider Friderik à devenir le plus puissant de mes atouts, il faut que je lui fournisse de meilleurs équipements.

D’ailleurs…

— Friderik, murmurai-je tout bas, as-tu dévoré des explorateurs comme tu comptais le faire ?

Je voulais décidément savoir s’il avait franchi le pas et si ça lui avait été d’une quelconque aide. Mais il se contenta de secouer sa tête gélatineuse sans dire un mot.

Il ne l’avait pas fait.

N’osait-il pas ? Il en avait assurément eu l’occasion à de nombreuses reprises, et il avait eu l’air décidé à le faire, la dernière fois que nous nous étions vus. Ultimement, il n’avait pas osé. J’étais certaine qu’il n’avait pas réussi à détruire cette barrière mentale qui le séparait du cannibalisme.

— Tu sais, tu n’es plus humain… marmonnai-je tout bas une fois de plus.

Mais il ne répondit rien. Il jouait son rôle de familier à la perfection, après tout. Ceci dit, je pouvais voir sur son visage cette expression grave qu’il n’arrivait pas à masquer. Il fallait que j’arrête de lui parler de ça au risque de nous faire attraper. Un familier n’était pas censé posséder de telles émotions.

D’ailleurs, le fait que le système puisse m’attraper me refroidit quelque peu. Il fallait dire que je n’avais perdu mon donjon que quelques heures auparavant, la veille… Si un nouveau donjon apparaissait d’emblée sur Albion, ne se douterait-il de rien ? Je ne pouvais toujours pas être certaine qu’il n’avait pas volontairement détruit mon donjon pour s’assurer que je reste coincée là.

— Je pense qu’on va attendre encore quelque temps… décidai-je.

Et puis, ce n’était pas comme si j’avais des jours à passer à me dorer au soleil, les doigts de pied en éventail. Il restait une chose qui avait attisé ma curiosité sur Albion, et maintenant que j’avais la possibilité de déterrer les secrets qui me faisaient de l’œil, j’allais en profiter, et plus tôt que tard.

— Il faut que je fasse attention à ma forme humaine… réalisai-je également.

Elle n’allait durer que jusqu’à la nuit tombée. La dernière fois que j’avais essayé de lancer le sort dans la foulée, il avait échoué. Je ne savais pas pourquoi et je ne pouvais pas me permettre de rester sur Albion si en guise de patte blanche, je ne pouvais pas montrer main humaine.

— Dans le pire des cas, conclus-je, si je ne peux plus me transformer, alors je créerai un donjon et tant pis pour les conséquences, je n’aurai plus le choix.

Et dans ce pire des cas, je possédais également, en tout dernier recours pour la pire des situations, cette compétence buguée et aléatoire me permettant de recevoir une compétence pour vingt-quatre heures. Mais c’était à double tranchant… Je me rappelai autant du contrôle mental ultime que de ce poison de serpent qui avait mis fin à ma vie.

— Vraiment… Il faut que je sois dans un sacré pétrin pour m’en servir.

J’étais résolue. Bien que curieuse – il s’agissait presque d’un jeu de hasard et mon instinct me poussait à jouer – je parvenais à réprimer cette envie en repensant constamment à ma triste fin, seule sur mon lit, à ce moment.

Pour l’heure, il me restait toute la journée sous forme humaine. J’allais en profiter pour me renseigner sur Lancelot. J’étais vraiment trop curieuse, certaines choses commençaient à ressembler à des coïncidences un peu trop grosses.

Je ne voulais pas trop y penser, mais l’idée me rattrapait en permanence. Lancelot était un des personnages-clé d’une légende qu’on pouvait trouver sur Terre. Depuis que j’étais arrivée, j’avais rencontré bien trop de Terriens… alors qu’il était censé exister tant de planètes. Pourquoi rencontrai-je une majorité de Terriens où que j’aille ?

Il y avait moi pour commencer. Et puis FeiLong, ce type d’Ukraine que j’avais rencontré à l’administration, aussi. Il y avait Pythagore. Je ne pouvais rien dire concernant Joc… Khetsun était un moine Shaolin. J’étais certaine que Lancelot avait également à voir avec la Terre.

— Je ne peux pas découvrir pourquoi, mais… un jour…

J’allais définitivement mettre mon nez là où je ne devais pas, je le savais. Mais après tout, j’étais déjà dans un sacré pétrin et ma curiosité ne me laisserait pas tranquille. Même si je n’avais aucun moyen d’obtenir des réponses à mes questions, je sauterais sur la moindre chance.

En demandant quelques renseignements, j’appris que Camelot était à plusieurs semaines de marche de Roram. Dépitée, j’étais sur le point d’abandonner – même si j’y allais en lévitant à toute vitesse, je mettrais au moins plusieurs jours à m’y rendre et c’était impossible – lorsque l’une des personnes que j’avais interrogées rajouta un petit détail qui ne passa pas inaperçu :

— …et lorsque nous devons nous rendre à Camelot pour la réunion annuelle des fermiers de tout le royaume, il nous faut prévoir trois semaines de voyage. Aah, que ne donnerais-je pas pour avoir suffisamment d’argent pour pouvoir utiliser le dispositif de transport instantané… Mais ce n’est qu’un rêve pour nous, pauvres paysans…

Je repris cette dame au mot.

— Le dispositif ?

Elle soupira longuement.

— Aaaah, oui… Je ne souhaite pas le moins du monde vivre la vie sadique de vous autres explorateurs… Alors, entendons-nous bien, je vous respecte pour ce que vous faites pour nous ! Mais je ne voudrais pas vivre dans vos chausses, pas même pour le droit d’emprunter ce dispositif pour une somme négligeable…

Les explorateurs avaient le droit d’utiliser un dispositif de… de téléportation ? Pour pas cher ?

— Je… Je suis nouvelle, vous savez, répondis-je, je n’ai jamais emprunté ce dispositif. Je ne sais même pas combien coûte un trajet !

Il fallait que je lui tire les vers du nez pour m’économiser des recherches inutiles. Malheureusement, elle ne savait pas ; mis à part le prix public de 20 pièces d’or que les fermiers ne pouvaient pas payer juste pour voyager, le tarif explorateur lui échappait.

La remerciant bien bas, je retournai faire mine de me promener et me rendis dans une ruelle sombre, à l’écart du centre du village.

— Friderik, murmurai-je, tu connais quelque chose à propos de ce truc ?

Il secoua la tête.

— Non. J’en ai entendu parler mais j’étais d’un niveau bien trop faible pour y avoir accès.

— Tu n’y avais même pas accès ? m’étonnai-je.

— Non, confirma-t-il avec insistance, je n’avais pas le niveau nécessaire. Vois-tu, il s’agit d’un dispositif magique situé au sein de la Guilde, et s’il est ouvert au public pour une grosse somme d’argent, les explorateurs ne peuvent y accéder qu’à partir d’un niveau plus élevé, afin de s’assurer qu’ils restent dans le village de départ suffisamment longtemps.

— Je vois…

Ce qu’il disait avait du sens, mais ne me convenait pas. Je voulais à tout prix me rendre à Camelot. Si les informations que j’avais glanées étaient correctes, Camelot possédait un niveau de difficulté avoisinant une étoile. On pouvait parfois y trouver des donjons de niveau 170~200, et d’autres fois des donjons de niveau plus élevé, de niveau 1~10 ★.

C’était une zone palier, délicate à aborder pour les explorateurs, et dans laquelle ils passaient bien plus de temps : un explorateur qui n’avait pas encore obtenu sa première étoile ne pouvait pas entrer dans un donjon qui le demandait, et de la même manière, une fois l’étoile en poche, il n’avait plus accès aux donjons plus faibles.

Alors, lorsque de temps en temps les donjons changeaient et qu’ils ne pouvaient plus y accéder, ils étaient forcés de passer des semaines, parfois des mois ou dans le pire des cas quelques années à attendre que les choses basculent à nouveau pour leur permettre d’avancer.

Certains décidaient de retourner dans des zones de niveaux un peu plus faibles et même si ce n’était pas toujours possible à cause des restrictions liées à l’entrée de donjons, il y avait toujours un moyen de s’arranger pour en trouver un qui soit idéal, quelque part dans le monde.

J’avais appris qu’il existait plus de cinquante donjons sur Albion. Ils étaient tous disséminés tout autour de la planète mais en voyageant pendant suffisamment longtemps, on pouvait se rendre de l’un à l’autre. Même si Camelot était la capitale, un endroit-clé d’Albion, il était parfois plus judicieux de la quitter et de rejoindre un lieu où existaient des donjons plus adaptés.

En ce qui me concernait, la différence de niveau était flagrante. Si je me rendais directement à Camelot, alors j’allais brûler les étapes, tant pour la création de donjon que pour ma vie d’exploratrice. Je n’allais rien pouvoir faire et je devrais alors me fier totalement à Friderik – pour ne rien changer.

Mais si les choses se passaient comme je l’entendais… alors j’allais toucher le jackpot et je ne pouvais m’empêcher de trembler à cette idée, excitée et impatiente.

Je ne pouvais pas créer de donjon pour me rendre à Camelot. Pour ça, il aurait fallu que je sois sur le plan des Architectes et que j’utilise un miroir pour m’y rendre, comme lorsque j’avais créé mes deux premiers donjons. SI je voulais créer un donjon en étant déjà sur place, il fallait naturellement que je sois à l’endroit exact où je voulais le faire.

— Bon. Voyons voir comment je vais pouvoir utiliser ce dispositif alors que je n’en ai pas le droit…

Après tout, j’étais assez intelligente pour monter un plan parfait, j’en étais certaine. Mes plans étaient toujours parfaits.

Bien qu’en y repensant, je sentis un étrange frisson me remonter dans le dos, pour une raison obscure.

 

***

 

Depuis que Teacup avait décidé d’intégrer Wuying à la secte de la Neuvième Vie, plus rien n’était allé comme il l’entendait.

D’abord, elle avait retourné la tête d’un de leurs plus grands savants en lui promettant monts et merveilles, en lui offrant un vin que personne n’était capable d’aller se procurer, sans même parler d’elle, qui avait un si faible niveau.

Ensuite et puisqu’elle était décidée à le faire, il avait voulu utiliser cette opportunité pour la laisser se faire attraper et venir la sauver, lorsqu’elle aurait été vraiment désespérée. Pour ça, il avait utilisé un sort qui s’était avéré être le début de sa descente aux enfers.

Et le pire dans tout ça, c’est que son plan avait échoué et qu’il ne savait toujours pas pourquoi. Elle avait réussi à rentrer à Imperos, il avait entendu des membres de la secte en parler, pour sûr. Mais comment ? C’était une question qui n’avait pas fini de lui brûler l’esprit, au point de le rendre à moitié fou.

Et lorsqu’il avait voulu contacter son vieil ami par télépathie, il avait dû subir les assauts répétés d’une double personnalité des plus exécrables ; il ne pouvait alors même pas se donner la mort pour y mettre un terme.

Et alors qu’il pensait en avoir pour vingt-quatre heures, le supplice avait duré plus d’une semaine. Allant jusqu’à l’empêcher de dormir, sa deuxième personnalité était sur le point de lui faire perdre les pédales de façon irréversible. Au bout de deux jours, il avait répondu à ce mur qui l’avait insulté. Au bout de quatre jours, il s’était mis à vouloir bercer le cadavre de ce petit animal qu’il s’imaginait avoir trouvé et qu’il pouvait réveiller en lui chantant des chansonnettes. Après une semaine de calvaire, il courait en rond dans sa maison, qu’il ne quittait plus, en lançant des sorts tel un dieu tout-puissant, se voyant détruire des mondes et faire naître des univers en riant comme un dément.

Lorsque la voix étrange qui sortait de sa bouche cessa pour de bon de se faire entendre, il reprit peu à peu ses esprits.

Conscient de tout ce par quoi il venait de passer, il se recroquevilla sur son lit en position fœtale, et pleura une fois de plus, pendant des heures et des heures.

Finalement, il se mit à réfléchir à nouveau ; il ne pouvait clairement pas rester dans cet état. Il fallait qu’il trouve un moyen de prévenir quelqu’un, n’importe qui, n’importe comment.

— C’est à cause d’elle…

Les gens autour de lui n’avaient pas l’air de s’inquiéter de son absence, de sa disparition. Pas même son propre père, qui continuait à vivre sa vie de Maître de secte comme s’il n’avait jamais eu de fils.

Il tenta de se rendre au bâtiment administratif, dans l’espoir qu’une de ces personnes qui s’occupaient des tâches du système soit capable de le voir. Mais il eut beau tourner et tourner encore et encore, personne ne prêta attention à lui au point qu’il put même se rendre dans des « bureaux » interdits aux architectes. Il y découvrit des milliers, peut-être des millions d’archives classifiées sous la forme de vieux parchemins.

La curiosité était si forte… Malheureusement, incapable de toucher quoi que ce fut, il ne pouvait pas dérouler les documents. Il avait même dû attendre qu’un membre de l’administration passe la porte pour entrer dans ces pièces, et pour en ressortir ensuite.

— Impossible… Je ne sais pas comment je vais pouvoir faire…

Il retournait le problème dans sa tête, encore, toujours, il ne faisait que ça. Pourtant, la solution restait encore à trouver. Marchant en traînant les pieds, déprimé et presque résigné, il leva la tête d’un seul coup.

Revenu près de l’entrée du bâtiment, il venait d’arriver dans le bureau de ce type qui bannissait les gens, sans trop s’en rendre compte. Il avait passé la porte en même temps que lui, dans son sillage, les yeux perdus dans le sol sur lequel il posait les pieds.

Lui, comme les autres, n’avait pas remarqué sa présence, c’était évident.

Mais ce qui choqua Teacup au plus haut point, ce ne fut pas son absence de réaction. Il en avait désormais l’habitude. Non. Ce qui lui fit ouvrir des yeux et verser une larme, ce fut cette autre personne, dans ce même bureau.

— Wuying… C’est… C’est à cause d’elle…

Mais il n’eut pas l’occasion de faire grand-chose d’autre que de jurer pendant quelques secondes. Incapable de la toucher, de lui parler ou de lui demander des comptes, il ne put que se convaincre qu’il allait la suivre et trouver un moyen de lui faire subir le même sort, même si lui-même devait ne jamais revenir d’entre les disparus. Se rendant soudain compte qu’il devenait fou à nouveau en pensant ainsi, il secoua la tête et se reprit. Non, ce qu’il fallait, ce n’était pas se venger. C’était se servir d’elle. Il était tombé dans ce puits de malheurs parce qu’il avait un jour orbité dans l’environnement de cette fille et c’était en le faisant à nouveau qu’il allait pouvoir enfin obtenir une chance de guérir.

Ceci dit, la conversation entre elle et le grand type tourna rapidement en une chose fondamentalement étrange. Elle se mit à le menacer – chose parfaitement et littéralement inconcevable – et d’un seul coup, le monde autour de lui se mit à fondre. Il ne restait plus qu’eux trois, dans un univers surréaliste composé d’une myriade de couleurs et de lumières.

Raka
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11 thoughts on “DMS : Chapitre 83

  1. Merci pour ce chapitre ^^

    J’ai hâte de voir notre MC rentrer dans un donjon contrôlé par Feilong !

  2. Tout le monde vient de la terre, parce que tout le monde appelle sa terre « la terre ». Ah ah
    Merci pour le chapitre.

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