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Chapitre 128 – Le Destin du Fou (4)

Elle veut me rencontrer… balbutiait Arthur en avançant dans un couloir sombre, passage secret parmi d’autres au sein du château. Elle veut me voir pour me donner le vin dont j’ai besoin, depuis tout ce temps. C’est devenu trop difficile de lutter et elle est là pour moi, elle le sait et elle m’attend…

Le roi, les yeux injectés de sang et l’air de celui qui souffrait d’insomnies depuis des jours, trouvait son chemin d’un pas chancelant dans un couloir qu’il n’avait jamais eu l’occasion ni le besoin d’arpenter. Cependant, il ne pouvait se tromper : il savait que cette voie sans bifurcation le mènerait directement au coeur de la forêt.

Il est hors de question que Lancelot apprenne que je suis parti. Si j’étais sorti par la grande porte, il m’aurait arrêté, il ne m’aurais jamais laissé partir pour le donjon, non, non, il ne m’aurait jamais… Mon précieux, je vais venir te chercher. Patiente encore un peu… Je suis presque là.

Arthur n’avait pas les idées très claires mais pas au point de perdre la raison jusqu’à ne plus rien savoir. Corrompu par une dose infime de cette mixture divine, il sombrait dans la folie plus lentement que de raison ; les ténèbres de l’oubli progressaient malgré tout.

Le roi sentait bien qu’il perdait pied, mais que pouvait-il y faire ? Lutter était vain et le besoin de plus en plus grand. Il arrivait peu à peu à un point où il n’allait plus être capable de raisonner comme un humain en pleine possession de ses moyens.

C’était son impression et cette dernière était déjà faussée par le besoin grandissant.

En réalité, si Arthur avait pu se voir à ce moment précis, il n’aurait pas reconnu cette espèce de mendiant à la barbe hirsute, aux cheveux en désordre et au visage crispé d’un fou pris sur le fait d’un crime dont il ignorait l’existence. Il aurait été témoin d’une scène où un type dérangé, avançant dans une posture plus qu’étrange, courbé vers l’avant par la douleur – celle de la dépendance – qui boitait et traînait du pied.

Les vêtements, qu’il portait depuis des jours déjà, étaient déchirés par endroits et malgré leur qualité exceptionnelle digne d’un roi, il s’agissait d’habits rudimentaires pour quelqu’un qui connaîtrait la qualité de ce qui se faisait au XXème siècle. Des accrocs s’étaient transformés en trous au fil des cercles que dessinaient les pas d’Arthur lorsqu’il arpentait sa chambre. La saleté s’était accumulée alors qu’il ne se lavait plus, trop accaparé par le vin qu’il devait à tout prix recevoir. Pour finir, il marchait pieds nus ; ses chausses avaient depuis quelque temps rendu leur dernier soupir, incapables de supporter plus d’une utilisation excessive.

Le roi marchait pieds nus et ses pieds déjà noirs et enflés à mesure qu’ils se posaient encore et encore sur une pierre irrégulière dans l’obscurité. Plusieurs fois, il s’était cogné, éraflé, coupé. Et plusieurs fois, il ne le sentait pas, s’en fichait et continuait à avancer, déterminé et désespéré.

Bientôt, mon précieux. Ensuite, je pourrais retourner au château et tout reprendra son cours, se convainquit-il. Je suis le roi, je ne peux pas partir plus longtemps que de raison. Que deviendrait Camelot sans moi ?

Bien sûr, il y avait Lancelot. C’était lui qui dirigeait le monde dans l’ombre ; Albion n’avait pas besoin d’Arthur et il le savait bien. Mais quelque part, il était également conscient de ce qu’il représentait pour Lancelot : plus qu’une marionnette, il était une personne importante dont le premier chevalier avait besoin pour une raison qui échappait au principal concerné.

Non que cette raison l’intéressait ou qu’il possédait la capacité de concentration nécessaire pour s’en préoccuper actuellement, d’ailleurs. Il le savait et n’avait d’autre choix que de l’ignorer volontairement, l’esprit fixé sur son but.

Bientôt, la loque humaine qu’était le roi, les pieds en sang et le visage tordu par une douleur toujours grandissante aperçut de la lumière au bout du tunnel. Des rais filtraient par une lourde trappe en pierre, une dalle au-dessus de sa tête qui ne laissait passer quelques rayons du soleil qu’à cause de ses bords irréguliers.

Enfin, je vais sortir d’ici… murmura le roi en se frottant les mains.

Plus il avançait et plus il se rapprochait de ce dont il avait besoin.

N’est-ce pas, mon précieux ? Tu es bientôt à moi, elle m’attend et toi aussi, tu m’attends. Vous n’attendez que moi, dans ce donjon.

Arthur poussa un levier incrusté dans le mur. Grâce à un mécanisme savant de contrepoids et dans un crissement de tous les diables, la grosse dalle en pierre qui bloquait la lumière du jour trembla et glissa sur le côté. Le roi, ébloui après avoir erré dans le noir pendant de trop longues heures, leva le bras par réflexe pour se protéger les yeux, des yeux trop rouges et légèrement exorbités.

Son corps physique était la preuve de la lutte qu’il menait. Drogué et condamné à sombrer dans la folie mais pas suffisamment pour que cela se passe rapidement, il ressentait chaque fibre, chaque cellule et chaque muscle de ce qu’il était se battre pour garder le contrôle face à un mal qui les rongeait insidieusement, lentement et sans jugement.

Rapidement, ses yeux s’adaptèrent à la lumière qui filtrait à travers la canopée.

La forêt ! S’exclama le roi.

Il avait emprunté ce passage dont disposent tous les châteaux afin de permettre à un souverain de fuir un siège, de s’échapper en vie en toutes circonstances. Désormais, il était au cœur de la forêt, à quelques centaines de mètres à peine du rocher dans lequel il avait l’habitude de venir recharger son épée, Excalibur.

Une seule idée en tête, il tourna immédiatement les talons et voulut se diriger vers Camelot. L’idée était simple : y pénétrer – il était le roi, les gardes n’oseraient pas le lui interdire – et filer vers la cour du château et le donjon souterrain avant que Lancelot n’apprenne ce qu’il se passait.

Le plan était parfait et nécessitait qu’il agisse vite et sans hésitation. Aussi se mit-il immédiatement en marche, clopin-clopant et se blessant les pieds toujours plus sur un sol sylvestre où branches mortes et aspérités se cachaient entre feuilles mortes et ombrages des souches.

Chaque pas qu’il faisait laissait désormais une empreinte ensanglantée. Perdus dans la forêt, ces traces de pas resteraient pour un temps l’héritage d’un roi fou, qui ne sentait qu’une seule douleur, celle du manque.

Il marcha ainsi, au ralenti sans le remarquer ; face à cette folie ambulante, mélange de raison et de perdition mentale, cette respiration lourde et ce souffle court, même les monstres choisissaient par instinct de s’éloigner. Nul ne voulait croiser la route de cette chose qui exsudait une aura de démence profonde, le genre de folie consciente, la pire d’entre toutes.

J’ai soif… J’ai si soif… se plaignait de temps en temps Arthur.

Il aurait donné n’importe quoi pour pouvoir avaler la moindre goutte de ce précieux vin. Juste une, simplement de quoi se désaltérer et faire diminuer – oh, si peu – la sensation de manque.

Au bout d’un moment, le roi avait l’impression de voir apparaître des amphores et des gourdes de vin partout autour de lui, à chaque détour, derrière arbres et buissons, dans les creux et au-delà des bosses. Il cherchait naturellement à s’en emparer. Il savait que ce n’était qu’une illusion, un mirage à chaque fois. Mais juste au cas où, parce qu’il voulait croire que peut-être, l’une d’entre elles serait là pour lui, déposée par cette exploratrice qui en aurait eu assez de l’attendre. Il le fallait ! Elle savait qu’il se trouvait là, qu’il peinait à avancer et qu’il avait un grand besoin de ce qu’elle avait pour lui, et elle était venue à sa rencontre !

Oui, c’était forcément ça. L’une de ces gourdes de vin était réelle.

Arthur passa une heure de plus à essayer de toutes les attraper, en vain à chaque fois. Et à chaque fois, une nouvelle apparaissait dans un coin de son champ de vision et il se tournait pour se jeter dessus, tant bien que mal.

En vain.

Arthur finit par se perdre dans les bois. Il ne savait plus du tout dans quelle direction se trouvait Camelot et n’y pensait même plus. Le donjon ? Que nenni, le vin était là, dans la forêt, quelque part et à chaque fois qu’il disparaissait entre ses mains, il se jurait de le trouver, que le prochain serait le bon.

Au bout d’un temps dont il ne se souciait plus, il entendit un bruit caractéristique. Un grognement.

Un loup… ? Réalisa-t-il. Mais oui, il y a des loups dans la forêt.

Arthur, dans un piteux état et désarmé, paniqua légèrement mais son idée fixe reprit le dessus quelques secondes plus tard.

Les loups m’évitent. Sans doute parce que je suis le roi et qu’ils en ont conscience. Ils ne veulent pas risquer de se frotter au King, ha ha… Celui-là me grogne dessus ? Il ose ?

Le loup qui venait de surgir devant lui était plus qu’étrange cela dit. Énorme et d’un vert transparent, sa consistance lui rappelait quelque chose qui lui échappait, un souvenir qui se noyait dans les limbes de la folie.

Un jour, il avait sans doute aperçu un animal, un être, quelque chose qui y ressemblait mais ce fait ne revêtait absolument plus aucune importance à cette seconde.

Lui, il grogne face à moi ? Il… Il veut trouver mon précieux avant moi ?! Il veut m’empêcher de… Ha !

Arthur s’énerva et se jeta en avant, dents serrées au possible et yeux grands ouverts,plus rouges que blancs.

 

***

 

Friderik avait bien entendu tenté de retrouver Wuying. D’abord dans le donjon, puis dans la cour du château et même dans ce dernier. Sa capacité de camouflage lui permettait de se fondre sur n’importe quelle pierre et il pouvait se déplacer sans se faire remarquer.

Wuying, wuying ! Mais où es-tu ?! S’écria-t-il à plusieurs reprises.

Le désespoir le rongeait. Quelque chose n’allait vraiment pas et Wuying n’était pas dans son état normal. Il pouvait le jurer, sa connexion avec elle vibrait et lui racontait tant et plus sur l’état d’esprit de l’exploratrice. Il y avait une chose qui grésillait, si cette connexion avait été une ligne téléphonique, ç’aurait été de la friture. Quelque chose de presque palpable et qui rendait Friderik plus nerveux que jamais.

Il y a quelque chose en toi qui ne va pas, Wuying ! Reviens !

Mais il n’osait pas l’appeler dans le vide plus que nécessaire de peur de se faire remarquer. Il alla jusqu’à se glisser dans la chambre du roi tout en évitant soigneusement celle de son premier chevalier, sans doute capable de le repérer s’il se trouvait à proximité.

Elle n’y était pas non plus.

Mais quelle était cette sensation désagréable ? La connexion était clairement là mais c’était comme si Wuying n’était pas elle-même, ou… comme si ce lien qu’il possédait avec elle était désormais des rênes fermement tenus par quelqu’un d’autre, une personne implacable et qui se fichait totalement de l’existence du slime.

Si Friderik avait pu avoir l’occasion d’y penser à tête reposée, il aurait parfaitement pu se dire que Wuying était possédée par Hel, l’une des déesses du panthéon qu’il vénérait de son vivant et maîtresse des enfers, capable d’ensorceler les humains d’un simple regard.

Mais cette vie était passée et oubliée depuis un certain temps déjà. Friderik était assez intelligent pour comprendre que tous ces mythes n’étaient probablement que ça ; depuis son arrivée sur le plan des explorateurs puis des architectes, il avait compris que le monde au-delà de la vie était bien plus vaste et complexe qu’une simple poignée de dieux faisant la loi dans un Valhalla légendaire.

Il tentait de suivre sa trace mais elle était si ténue… Il sortit de la ville et s’aventura dans la forêt, près de l’ancien donjon du lac. Elle n’y était pas non plus. Naturellement, l’épée n’était pas dans la roche, un peu plus loin. Bien sûr, il l’avait dévorée et elle n’y serait plus jamais.

Non. Wuying ne semblait même pas se trouver sur Albion. Il pouvait le sentir. Était-elle rentrée ? C’était fort peu probable : il pouvait toujours ressentir qu’elle n’était pas elle-même, comme perdue dans son propre esprit et il éprouvait de plus en plus fortement cette désagréable sensation, comme si quelqu’un avait pris possession du corps de son Architecte préférée.

Ce n’est pas possible. Que se passe-t-il ?

Changé en loup, il errait dans la forêt à la recherche d’une piste.

Dois-je rentrer ? Non, je ne peux pas abandonner. Je dois mal me concentrer. Elle est forcément sur Albion ! Si elle était rentrée, je ne la sentirais pas dans un état si alarmé !

Friderik continua à chercher pendant plusieurs heures, à défaut de savoir que faire d’autre.

Elle n’est pas dans la forêt ! C’est certain ! Finit-il par crier.

Soudain, la connexion se stabilisa et il put sentir que Wuying s’était… comme endormie. Ou peut-être était-elle morte.

Si elle est morte, alors tout ira bien. Cette fois, elle devrait réapparaître chez les géants. Joc et Pyt doivent avoir fini avec leur sort de lien d’esprit, tenta-t-il de se rassurer.

Mais il ignorait toujours ce qui pouvait bien se passer malgré tout. Anxieux, il décida que puisqu’il sentait que la sensation de crise était passée, il pouvait attendre et lorsqu’il sentirait qu’elle reviendrait à la vie, il rentrerait.

En attendant, juste au cas où, restons ici.

La forêt était un lieu qu’il affectionnait particulièrement sous sa forme de loup. Et il avait grand besoin de dormir, plus qu’il ne l’imaginait même. Il avait tant donné que le sommeil arriva tout naturellement après qu’il se soit blotti dans le creux d’un arbre mort, couché au sol.

Lorsqu’il se réveilla, il se sentit requinqué, parfaitement en forme. Combien de temps s’était écoulé ?

Friderik pouvait sentir que Wuying était en vie : elle se trouvait quelque part sur Albion, c’était certain !

Elle… Elle est là ? Elle est venue me chercher ?

Elle devait être dans le donjon. Il la connaissait suffisamment désormais pour savoir qu’elle l’attendrait là sans prendre le risque de sortir en personne.

Rentrons !

Friderik décida qu’il était temps de retourner la voir. Aussi se mit-il en route et se rendit rapidement compte qu’il ne savait pas dans quelle direction se trouvait Camelot. Il allait devoir sortir de la forêt par n’importe quel côté et en faire le tour jusqu’à trouver la ville. Peut-être en aurait-il pour des jours, la forêt était réellement immense.

Mais nécessité fait loi, et il fallait qu’il sorte de là de toute façon. Sans savoir où aller, le hasard allait être sa seule option.

Et il n’avait pas marché depuis quelques minutes lorsqu’il entendit des grognements et des bruissements dans les fourrés. Des cris et des injures. Des promesses, aussi.

La prochaine fois, ce sera le bon ! Arh ! Je le jure ! Mon précieux, tu seras à moi !

D’un bond maladroit et laissant une trace de sang derrière lui, un être étrange et étrangement vêtu, à l’odeur infâme et aux yeux déments arriva dans le champ de vision de Friderik. De loin, ça ressemblait à ce qui aurait pu un jour être un humain… ou pas. Son état pitoyable laissait réellement planer le doute.

Qu… Qu’est-ce que c’est que cette chose ? Un kobold ? Un gros gobelin ? On dirait un gobelin taille XXL, merde, grogna Friderik du fond de la gorge en prenant déjà un air menaçant.

La chose qui venait d’arriver tourna les yeux dans sa direction et le fixa d’un air choqué.

Lui, il grogne face à moi ? Il… Il veut trouver mon précieux avant moi ?! Il veut m’empêcher de… Ha !

La créature se jeta vers Friderik, les poings en avant et la bave au menton.

Raka
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6 thoughts on “DMS : Chapitre 128

  1. Le chapitre est super cool, merci^^ Mais par contre, t’es vraiment un sadique, le King est dans un état lamentable. J’espère juste qu’il s’en sortira bien, et que le destin (*tousse* Raka *tousse*) ne le fasse pas souffrir encore plus.

  2. À la base je pensais qu’il essayerait de retourner à camelot sauf que vue qu’il ressemble plus à Gollum qu’au roi maintenant et qu’il ne détient pas Excalibur qu’ il se fasse chasser du château et condamné à haïrez a la recherche de son précieux pour l’éternité.

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