MoL : Chapitre 35
MoL : Chapitre 37

Chapitre 36 – Un combat d’esprits.

 

Arriva un moment où le mois de convalescence se termina. Zorian passa les dernières heures de cette période bénie avec Kirielle, donnant sa propre célébration du festival d’été dans sa chambre à Cirin. Kirielle était très heureuse avec lui parce qu’apparemment, elle n’était jamais autorisée à se balader à sa guise et rester éveillée tard dans la nuit lors des festivals précédents. Il ne partagea pas réellement son enthousiasme, pour être honnête – le festival d’été de Cirin était semblable à ce qu’il était chaque année : incroyablement terne. Il se surprit à presque espérer que les envahisseurs Ibasiens fissent une apparition à Cirin, juste pour animer un peu les lieux.

Ok, non. Non, il n’espérait pas ça. Le festival, dans son ensemble, était juste totalement ennuyeux. C’est ce qu’il voulait dire.

Peu importait. Avec le commencement du nouveau mois, initié par Kirielle lui bondissant sur l’estomac pour le réveiller, il était une fois de plus fin prêt à attraper par les cornes le problème du contact des colonies Aranea pour les pousser à l’entraîner à la magie mentale. Ça n’avait pas très bien fonctionné la fois passée mais il avait un mois entier pour comprendre ce qui s’était mal passé et comment corriger le tir s’il désirait refaire un essai. Pas immédiatement, bien sûr – se téléporter au camp Aranea le plus proche d’entrée de jeu aurait été passablement stupide. Il n’avait aucune intention de s’en approcher jusqu’à avoir testé certaines tactiques et s’être équipé en fonction. En conséquence de quoi il débuta la boucle comme il avait démarré toutes les plus récentes : en se rendant à Knyazov Dveri.

Il fit deux choses avant toute autre, avant même d’entrer dans la ville. D’abord, il descendit dans le Donjon pour y amasser tous les cristaux de mana dont il connaissait la localisation… même s’il ne comptait pas en vendre le moindre dans le village des explorateurs ou même en ville, au-dessus, pour éviter ce à quoi il avait eu droit la fois passée. Ensuite, il sauva la vie de Lukav et d’Alanic des assassins – même sans avoir l’intention de suivre une quelconque leçon sous l’enseignement du prêtre cette fois. L’une des raisons était purement émotionnelle : les deux hommes l’avaient beaucoup aidé et il se serait senti mal de les laisser trépasser alors qu’il était tout près, capable de faire quelque chose pour eux, même une chose inutile sur le long terme. L’autre raison était pratique : il voulait les sauver pour se donner quelque entraînement sans danger en situation de combat réel. Il savait qu’il pouvait défaire les sangliers qui tentaient de tuer Lukav et l’équipe d’agresseurs qui assaillaient le temple d’Alanic sans mourir mais il s’agissait toujours de situations critiques, des batailles où l’erreur n’était pas permise et qu’il devait prendre au sérieux.

Un de ces jours, lorsqu’il recevrait finalement un enseignement expert de la part des Aranea, il capturerait les deux mages impliqués dans l’attaque du temple et fouillerait dans leur mémoire pour voir s’ils savaient quoi que ce fût d’important. Peut-être certains des fusilleurs aussi…

Mais c’était mettre la charrue avant les bœufs. Il ne servait à rien de compter l’argent reçu d’une marchandise qui n’était pas encore vendue – il devait avant tout s’inquiéter de la possiblité d’apprendre ladite magie mentale avant de s’imaginer ce qu’il allait en faire.

Le premier problème, le plus évident, qu’il avait à affronter était la possibilité que les choses se passent mal une fois de plus. Peu importait les précautions prises, il existait toujours cette éventualité… et s’il se sous-estimait encore ? S’il se faisait prendre par surprise ? Techniquement, il possédait ses anneaux de suicide pour ça mais il y avait une chose qui l’avait marqué dans son altercation avec les Plonge-Lames : à quel point il avait été lent à les activer. Il aurait dû s’y résoudre au moment même où il s’était rendu compte que la situation était désespérée au lieu d’attendre le dernier moment possible comme il l’avait fait. Il pouvait se trouver des excuses mais au bout du compte, tout se résumait à un simple fait : il ne voulait pas mourir. Il possédait un puissant instinct de survie et il n’était pas facile pour lui de se donner la mort volontairement… même s’il savait, à un niveau intellectuel, que ce ne serait pas permanent. Aussi, il avait attendu jusqu’à être totalement certain qu’il n’y avait absolument aucun moyen de sortir de cette situation intact et en vie, et ça avait failli lui coûter vraiment tout.

Toutes choses considérées, Zorian ne voulait pas devenir froid, habitué à la mort et insensible au suicide – c’était une mauvaise attitude à avoir, surtout en se disant qu’un jour, il sortirait de la boucle. Ce qui laissait deux moyens visibles de gérer le problème : soit créer des conditions diverses sur son collier de suicide, lui permettant de s’activer de façon autonome en cas de situation critique ; soit posséder une autre option, différente du simple choix se battre ou mourir. Le choix de la retraite.

Les options avaient l’air d’être une bonne idée et Zorian avait déjà de l’expérience dans leur création grâce à ses études des barrières – une discipline qui faisait grande utilisation des options et conditions pour déterminer l’activation de certaines défenses particulières. Malheureusement, la plupart des schémas de barrières usaient de conditions faciles à mettre en place comme un humain touche l’objet ou un être vivant non reconnu entre dans la zone… Définir une condition capable de le tuer si son esprit devait être violé mais ne s’activerait pas au moment où l’on engagerait avec lui une communication télépathique ou s’il se retrouvais confus après qu’on lui eût frappé la tête ou un million d’autres choses étaient au-delà de ses capacités pour le moment. Même s’il pouvait créer une telle merveille, il devrait le tester de façon étendue pour s’assurer qu’elle fût fiable… en travaillant par exemple avec une Aranea amicale. Ce qui, hm, ne collait justement pas avec ses besoins du moment.

Alors il tricha. Au lieu de créer une condition nuancée et sophistiquée, il créa l’équivalent métaphorique d’une masse d’armes. Plus précisément, il y plaça une condition qui déclencherait sa mise à mort au moment où il perdrait conscience ou souffrirait d’une migraine suffisamment violente… mais uniquement s’il l’activait. Le collier resterait dormant la plupart du temps avant de s’éviter toute activation involontaire mais il pouvait éveiller l’objet sur une simple pensée s’il se trouvait dans une situation potentiellement dangereuse. Il n’était pas extrêmement satisfait de cette solution mais ça ferait l’affaire pour l’heure. Il devait simplement se souvenir de l’éveiller et surtout de le rendormir une fois le danger passé, ou ne pas se plaindre quand il exploserait dans son sommeil. Ce serait quand même sacrément gênant…

Ceci fait, il tourna son attention vers l’option de retraite. Il avait considéré tout ce qu’il pouvait, de parler à Lukav à propos de l’éventualité de se changer en ver de roche ou une autre créature des tunnels, il avait songé aux sorts d’altération qui lui permettraient de créer ses propres chemins et sanctuaires sous terre, la magie de déphasage, les sorts d’accélération et plus encore. Mais ultimement, son esprit revenait sans cesse vers la téléportation ; c’était la forme ultime de magie de déplacement et tout le reste n’était qu’un simple substitut. S’il pouvait, d’une manière ou d’une autre, contourner les interférences du Donjon afin de s’en échapper, il pourrait simplement éviter toutes les embuscades comme celles que les Plonge-Lames avaient montée au lieu d’en venir au suicide afin d’éviter de se faire capturer.

Heureusement, durant sa longue récupération d’un mois, Zorian avait eu une idée sur la façon dont il pourrait dépasser ses limites pour autant que la téléportation était concernée. C’est pourquoi, avant de descendre dans le Donjon, il transforma l’une des grosses pierres trouvées en périphérie de Knyazov Dveri en un lieu de retour.

Le sort de retour avait été spécialement fait pour les retraites rapides, et le lien forgé entre le lanceur et l’ancre de retour assurait qu’il pût se téléporter même des zones où la téléportation ne fonctionnait pas. Bien sûr, tant qu’il ne s’agissait que de barrière basiques, puisque ces protections-là ne faisaient que perturber la partie cible de la téléportation plutôt qu’empêcher tout déplacement dimensionnel. En conséquence de quoi Zorian eut le sentiment que le sort fonctionnerait parfaitement pour le faire revenir à la surface, même s’il se situait loin dans les profondeurs du Donjon.

Et il avait raison… Plus ou moins. Il découvrit que passé une certaine profondeur, le lien devenait trop faible et disparaissait. Avant que ça n’arrive, cependant, le sort fonctionnait à merveille, permettant à Zorian de remonter à la surface en un instant. La profondeur à laquelle le lien disparaissait était trop petite à son goût mais il était confiant quant au fait qu’il parviendrait à le renforcer. Pendant plusieurs jours, il travailla à la fusion de plusieurs sorts de marquage à l’aide de ses connaissances en formulation afin de créer une ancre plus puissante pour le sort de retour – une qui lui permettrait de revenir au travers de n’importe quelle épaisseur de roche et des interférences du Donjon. Il y parvint largement, bien que l’objet contenant l’ancre dût être plutôt énorme pour contenir la formulation finale qu’il avait créée. Peu importait, il n’avait pas besoin de la rendre particulièrement portable pour ce qu’il désirait en faire.

Satisfait que ses deux projets eurent porté leurs fruits, Zorian passa le reste de la semaine à créer plusieurs pièges portables et objets magiques… y compris une version plus adaptée au combat de son golem de bois. Les golems, ne possédant pas d’esprit, étaient presque totalement immunisés à la magie mentale Aranea et Zorian prévoyait d’en emmener un avec lui sous prétexte qu’il était son assistant et porteur de bagages. Partiellement vrai puisque le golem qu’il avait créé n’était pas exactement ce tank, cette statue meurtrière ambulante que les professionnels de la guerre pouvaient fabriquer… Mais au bout du compte, il ne s’agissait que d’un garde du corps évident et Zorian s’attendait à ce que les Aranea le reconnussent comme tel. Un tel gardien les suivant au pas était certain de faire réfléchir même la plus opportuniste des Aranea avant de l’attaquer.

Ou au moins, il l’espérait. Il espérait également qu’elle ne se sentiraient pas trop menacées par la construction, car elles pouvaient simplement refuser de lui parler tout court si elles devaient se trouver trop nerveuses.

Eh bien, peu importait. Il allait s’y risquer. Rassemblant son équipement, il se téléporta, lui et son golem, vers la seule colonie Aranea qui lui avait montré de la bonne volonté et un comportement amical la fois précédente. Il était temps de rendre visite aux Collectionneuses Illustres de Gemmes.

 

___

 

La dernière fois que Zorian avait visité la Toile qui s’était baptisée Collectionneuses Illustres de Gemmes, il y avait trouvé une colonie spécialisée dans la collecte de pierres précieuses, abondantes dans leur monde souterrain local, pour les échanger au village humain le plus proche contre des biens humains. Elles étaient essentiellement des mineurs et l’avaient directement qu’elles avaient accepté de ne traiter avec personne d’autre que le chef du village mais lui avaient donné l’emplacement de cinq autres colonies qui pourraient accepter de l’aider. Comme son but principal avait toujours été de localiser le plus de colonies possible, Zorian avait accepté cette explication comme un état de fait et était allé de l’avant. Cependant, après y avoir pensé pendant un moment, il avait réalisé qu’il avait été plutôt stupide. Juste parce qu’elles ne pouvaient pas faire de commerce avec lui ne signifiait pas qu’elles ne pouvaient recevoir de cadeaux. Il aurait dû leur en donner un – mis à part qu’elles se seraient montrées plus amicales encore, il y avait une chance qu’elles alertassent immédiatement les autres Toiles qu’elles l’envoyaient à leur rencontre. Auquel cas il voulait définitivement qu’elles plaçassent un mot en sa faveur : il serait bien mieux reçu si les Aranea savaient qu’il était du genre à faire des cadeaux là où il passait.

Bordel, il avait même le cadeau parfait pour elles. Même s’il avait vendu une bonne partie des cristaux de mana qu’il avait trouvé dans les souterrains de Knyazov Dveri, il en avait gardé un montant décent pour des situations comme celle-ci. Il était plutôt certain que les Collectionneurs n’auraient aucun problème à accepter ce cadeau-là car ces Aranea vendaient ce genre d’objet au village à tout bout de champ et il n’allait pas être le moins du monde suspect de les voir en amener une fois de plus.

Zorian entra dans les tunnels qui abritaient la colonie et contacta la garde la plus proche de la façon expliquée par la matriarche lors de sa dernière visite. Si la Toile trouva étrange qu’un humain sût comment saluer proprement leur garde et demander audience, elles n’en firent jamais mention. Au lieu de quoi il fut rapidement présenté à la matriarche, Celle Qui Mange Le Feu Et Voit L’Or, suivie de son escorte de dix Aranea. Huh, deux gardes de plus que la fois passée… Apparemment, le fait que le golem l’eût suivi avait eu un impact. Pourtant, tandis que la matriarche était clairement plus nerveuse cette fois, elle ne s’outragea pas de cette addition et lui accorda essentiellement les mêmes explications que la fois précédente. Elles étaient honorées de la visite mais elles avaient un contrat d’exclusivité et ne pouvaient pas faire affaire avec lui, alors voici une poignée d’autres Toile à aller embêter à la place. Seulement, cette fois, elles lui donnèrent huit noms au lieu de cinq. Autre que les Habitantes du Labyrinthe Rose, les Gardiennes de la Caverne Jaune, les Sages Filigranes, les Navigateurs de Rivière et les Avocats Lumineux qu’il connaissait déjà, elle lui donna également des informations sur les Porteurs de Talisman, les Acolytes du Serpent Fantôme et les Adeptes de la Porte Silencieuse. Étrange. Pourquoi ces informations supplémentaires, cette fois ?

[Y a-t-il quelque chose de spécial à propos de ces trois dernières Toiles ?] demanda-t-il.

[Ah, alors vous avez entendu parler d’elles ?] demanda la matriarche, tirant ses propres conclusions. [Oui, elles sont un peu… louches, dans leurs rapports avec les autres, humains ou Aranea. Je n’enverrais normalement pas un jeune mage comme vous vers ces Toiles mais vous m’avez l’air de savoir vous défendre.]

Elle regarda le golem d’un œil affirmatif.

[Oh, lui ? Il n’est que mon porteur de bagages,] fit Zorian.

[Bien sûr,] répondit la matriarche, un soupçons d’amusement flottant dans le message télépathique. [Je suis sûr que ces glyphes à sa surface sont purement décoratifs. Sinon, y a-t-il autre chose que nous puissions faire pour vous ?]

[Vous avez fait plus que je ne pouvais l’espérer, honorable matriarche,] s’inclina honnêtement Zorian.

Il ordonna au golem de s’approcher et sortit une boîte du sac qu’il portait, ignorant parfaitement la vague de tension qui parcourut les Aranea. Il ouvrit la boîte pour en révéler plusieurs morceaux de mana cristallisé, qu’il plaça devant la matriarche.

[S’il vous plaît,] dit-il. [Acceptez ce petit geste d’appréciation pour votre aide.]

La matriarche fixa la boîte sans dire un mot, plusieurs secondes durant, avant de s’agiter. Non, attends… Elle essayait de reproduire le mouvement de tête des humains… avec tout son corps ?

[Non. Je ne peux pas accepter ceci,] protesta-t-elle.

Zorian fronça les sourcils.

[Je suis sûr que le dirigeant du village n’est pas si insistant à propos de votre marché au point de vous interdire de recevoir un cadeau ? Je ne veux rien en retour.]

[Ce n’est pas ça ! Votre cadeau… C’est simplement trop généreux. C’est trop.]

[J’objecte respectueusement,] affirma Zorian. [Vous êtes amicale et honnête avec moi et vous m’avez même dit où trouver un certain nombre de Toiles même si vous ne pouviez pas m’aider vous-même. Vous m’avez fait économiser des mois de recherche. Je sens que c’est le moins que je puisse faire pour vous avoir fait perdre votre temps.]

La matriarche garda le silence après ça. Après quelques instants, Zorian comprit qu’elle n’allait rien ajouter et qu’il s’agissait là de la fin de la conversation.

[Dans tous les cas, je suppose qu’il est temps pour moi de repartir,] dit-il. [Je vous souhai –]

[Attendez,] l’interrompit la matriarche. [L’une des Toiles dont je vous ai parlé. Les Avocats Lumineux.]

[Oui ?] demanda Zorian avec curiosité.

[Cette Toile se dédie à l’amélioration et l’étude des capacités psychiques, pour leur faire atteindre des sommets, même selon les standards Aranea. Parmi d’autres choses, ça signifie qu’elles sont immensément intéressées par l’étude des cas rares, comme les Aranea avec des talents uniques ou les psychiques humains. Elles vont désirer travailler avec vous autant que vous désirerez travailler avec elles. Gardez toujours ceci à l’esprit, parce qu’elles vont sans doute prétendre le contraire lorsque vous négocierez avec elles.]

[Je… vois,] répondit Zorian. [C’est une chose très utile à savoir. Je vous remercie de ce conseil, sage matriarche.]

[Oh, inutile de me flatter,] dit-elle aussitôt. [Je ne fais qu’aider une bonne et généreuse âme à avancer dans la vie. D’ailleurs, les Avocats Lumineux sont hautains et arrogants, toujours à nous regarder comme de vulgaires mineurs et à penser que leur maîtrise des arts de l’esprit les rend tellement meilleurs que tout le monde… Selon moi, ce groupe mérite de redescendre un peu sur terre. Mais peu importe, je viens à peine de réaliser que je suis un hôte qui manque à ses devoirs. Si vous vouliez bien me suivre dans nos tunnels, j’adorerais vous faire visiter notre humble demeure. Nous pourrons continuer à discuter un peu en marchant.]

Zorian accepta tout en éveillant le système de détection de son dispositif de suicide avant de la suivre.

Juste au cas où.

 

___

 

Contre toutes les inquiétudes de Zorian, le rapide tour du propriétaire offert par la matriarche s’avéra n’être que ça. Il n’y eut pas d’embuscade ou de révélations sinistres, juste une bête présentation visuelle des tunnels accompagnée de quelques commentaires banals. Zorian savait qu’elle ne montrait que le moins intéressant, les parties externes du campement… mais la balade n’était rien de plus qu’une excuse pour discuter et échanger des informations alors il n’en fit pas mention.

La matriarche lui donna quelques informations supplémentaires sur les autres Toiles. Les Habitants du Labyrinthe Rose étaient uniques dans le sens où ce groupe ne visitait jamais la surface. La plupart des Toiles Aranea vivaient sous terre mais dépendaient grandement de la surface pour survivre, et c’était loin d’être vrai pour le Labyrinthe Rose – actifs loin de la lumière du jour et de l’obscurité de la nuit, ils étaient mystérieux même pour les autres Aranea. La matriarche ne savait pas prédire leur réaction si Zorian leur demandait de lui enseigner des choses mais elle semblait certaine qu’ils ne l’attaqueraient pas. Les Gardiennes de la Caverne Jaune avaient apparemment trouvé l’une des rares forêts fongiques souterraines et en avaient fait leur demeure – et la protégeaient tout en sachant à quel point ce genre d’habitat attirait les convoitises mais la matriarche sentait qu’ils valaient bien une visite. Les Sages Filigranes étaient spécialisés en artisanat de toile, l’équivalent Aranea de la formulation humaine – au lieu de graver ou dessiner des formules sous forme de glyphes, elles ancraient leurs sorts dans des constructions de toile. Zorian ne comprit pas pourquoi elles faisaient ça, les toiles étant par nature plus fragiles dans le temps que les objets gravés en pierre ou en métal mais c’était apparemment une pratique courante chez les Aranea, probablement pour le côté pratique de la chose : les membres Aranea n’étaient pas exactement faits pour graver et sculpter des choses et elles usaient certainement de la magie d’altération lorsqu’il fallait le faire. Il était plus facile de simplement tisser des toiles. Les Navigateurs de Rivière s’étaient établis sur les rives d’une rivière souterraine et avaient maîtrisé l’art de la construction de bateaux afin d’y naviguer en long et en large. De la sorte, ce groupe pouvait voyager plus loin que toutes les autres Aranea connues, et de fait amasser bien plus de ressources. Il était très actif en matière de commerce avec la surface mais principalement pour des possessions matérielles plus que pour une instruction psychique. Finalement… il y avait les Avocats Lumineux. Leur territoire possédait peu de ressources naturelles et ce groupe marchandait leur expertise en magie mentale avec les autres Toiles plutôt qu’avec les humains mais il s’agissait plus d’un manque de moyens que de volonté. La matriarche insista sur le fait qu’ils étaient jaloux de la prospérité et de la richesse des Collectionneuses de Gemmes et se permit même quelques commentaires déplacés sur leur caractère et même leur sexualité. Elle admit, bien qu’amèrement, que les Avocats étaient la meilleure chance de Zorian s’il les approchait correctement.

Zorian fut quelque peu surpris de voir à quel point l’artisanat Aranea était avancé dans la région. La Toile cyorienne échangeait principalement avec la surface dès qu’elle avait besoin de quelque chose et ne fournissaient rien excepté de la soie et des abats de monstres. Cela lui rappelait Nouveauté et son désir d’apprendre la magie de construction humaine… et repenser à elle attisa à nouveau ce sentiment de culpabilité et de colère ; il se força à abandonner ce fil de pensées au plus vite.

Des trois dernières Toiles, la matriarche ne savait guère. Les Porteurs de Talismans étaient apparemment très tournés vers la magie, la plupart portant sur leur corps de grands disques métalliques bourrés de formules. Les Acolytes du Serpent Fantôme avaient abandonné la Grande Toile Aranea et ses croyances afin de vénérer une espèce d’esprit local qu’ils avaient découvert. Les Adeptes de la Porte Silencieuse possédaient soit une magie de furtivité, soit des capacités de téléportation… ou les deux, parce qu’ils avaient pour réputation de se rendre dans des lieux inaccessibles et d’en disparaître tout aussi facilement. Toutes trois possédaient une réputation douteuse ; les Porteurs de Talismans étaient cupides et désiraient toute magie qu’ils pouvaient utiliser, spécialement des objets magiques, ce qui pouvait s’avérer aussi bon que dangereux pour Zorian ; les Acolytes du Serpent Fantôme suivaient le credo de leur esprit gardien sans réfléchir et le Serpent en question était connu pour être quelque peu… lunatique, parfois ; Les Adeptes de la Porte Silencieuse étaient des voleurs, ou en tout cas, tout le monde les décrivait comme tels.

Zorian décida catégoriquement de mettre ces trois-là au bas de la liste des Toiles à visiter.

De son côté, Zorian lui raconta un peu de sa vie – comment il étudiait la magie à Cyoria, comment il avait rencontré les Aranea locales. Comment elles l’avaient aidé à se rendre compte de ses capacités et comment elles lui avaient appris à les contrôler jusqu’à ce point. Comment elles étaient toutes mortes, maintenant, éradiquées jusqu’à la dernière.

[Alors Cyoria a une fois de plus changé de mains, n’est-ce pas ?] demanda la matriarche de façon rhétorique. [Je suppose que je ne devrais pas être surprise. Sauriez-vous quelle Toile en a pris possession ?]

[Pas pour l’instant,] dit Zorian. [La Toile n’a pas été détruite par une Toile rivale. C’était… quelque chose d’autre. Très probablement un monstre remonté des profondeurs du Donjon. Cyoria a rencontré ce genre de problème récemment.]

[J’ai entendu de telles histoire de la part des coureuses nocturnes,] confirma la matriarche. [Mais je ne savais pas que c’était si grave. Pourtant, attendez-vous à ce qu’une nouvelle Toile emménage sous peu. Cyoria est un trophée bien trop tentant. Pas pour vous, figurez-vous, les Collectionneuses sont très satisfaites et heureuses ici-même, mais beaucoup de Toiles ambitieuses vont sauter sur l’occasion et tenter de prendre possession des lieux.]

[Les coureuses nocturnes ?] reprit Zorian.

[Oh ? Un nom donné aux Aranea qui filent entre les différentes Toiles afin d’y apporter nouvelles et proposer des échanges. Ne les cherchez pas. Elles n’aiment pas les humains, en règle générale. Leur existence tourne autour de la capacité à parcourir de longue distances sur des terres contrôlées par les humains. Nombre d’entre elles meurent aux mains des mages ou des armes à feu… Elles n’apprécieraient pas qu’un humain inconnu se mette à les traquer, peu en importe la raison. L’un des points les plus importants pour elle, après tout, est d’éviter les humains, spécialement les mages.]

[Compris. Ne pas les embêter à moins de chercher la bagarre…] répéta Zorian.

[Avez-vous déjà combattu sérieusement une Aranea ?] demanda la matriarche, une énorme curiosité débordant au-delà du lien télépathique.

[Hm… En quelque sorte,] répondit Zorian. [Ça ne s’est pas très bien terminé pour moi. D’ailleurs, puisque nous en parlons, avez-vous entendu parler de la Toile des Plonge-Lames ?]

[Je ne peux pas dire que ça fait résonner quoi que ce soit dans mon esprit. Où se situe-t-elle ?]

[Ces Aranea vivent sous Korsa,] expliqua Zorian.

[Oh, pas étonnant, dans ce cas ! Korsa se situe très loin d’ici. Je crains de devoir avouer que les Aranea n’ont que très peu de contacts avec les Toiles en-dehors de leur voisinage immédiat. Mis à part les coureuses nocturnes et quelques occasionnelles exploratrices Aranea, nous en savons très peu au sujet des Toiles lointaines. C’est sans doute étrange à entendre, mais nous possédons une meilleure vue d’ensemble du monde humain que du nôtre. Que désiriez-vous savoir au sujet des Plonge-Lames, de toute façon ?]

[Elles ont arrangé une rencontre avec moi et ont tenté de me piéger, une embuscade,] dit Zorian.

[Ah,] chuchota la matriarche. [Je suis désolée de l’entendre. De telles Toiles traîtresses salissent notre nom à toutes.]

[Alors vous ne pouvez pas me dire pourquoi elles ont fait ça ?]

[Ce pourrait être pour un grand nombre de raisons,] répondit la matriarche en y ajoutant l’équivalent mental d’un haussement d’épaules. [Les Aranea ne sont pas si homogènes que les humains en terme de culture –] Les humains ? Homogènes ? Hah. [– car l’isolation relative de chaque Toile pousse au développement de… particularités. Peut-être les avez-vous insultées d’une quelconque manière. Peut-être était-ce leur façon de vous tester avant de vous présenter la matriarche. Peut-être étaient-elles simplement cupides et ont vu en vous une proie facile. Personnellement, je mise sur cette dernière possibilité mais… seules elles le savent.]

Peu après, la discussion périclita et Zorian fit ses adieux à la Toile des Collectionneuses Illustres de Gemmes. La matriarche lui dit de passer les voir si l’envie de discuter encore le prenait une fois qu’il aurait rendu visite aux autres Toiles – elle désirait savoir comment ça allait se passer, ce que Zorian entendu comme un revenez vite avec d’autres cadeaux. Il accepta naturellement. Il en avait l’intention – cette visite avait produit des résultats bien plus intéressants que ce qu’il avait espéré et qui savait ce qu’il allait pouvoir apprendre de la matriarche s’il pouvait la revoir ? S’arrêter avant la fin du mois ne devait pas être impossible.

Le lendemain, il se mit en route vers le Labyrinthe rose pour commencer sa tâche par le début.

 

___

 

Malgré des instructions détaillées sur l’endroit où la Toile se trouvait, il fallut toute la journée à Zorian pour rencontrer la première de leurs sentinelles. Et un jour complet d’errance au travers des tunnels obscurs, revenant sans cesse sur ses pas après avoir pris des voies sans issue, s’être battu avec la faune locale du Donjon et n’avoir pas perdu sa concentration – merde, ce scarabée noir cracheur de feu dont la carapace déviait à la fois le feu et la force cinétique l’avait vraiment effrayé, heureusement qu’il fût lent et que le geler avait fini par le tuer.

Les Habitants du Labyrinthe Rose méritaient bien la partie Labyrinthe de leur nom.

[Zorian Kazinski de Cyoria,] commença la porte-parole Aranea.

La matriarche locale avait refusé de le recevoir et ne lui avait qu’envoyé un groupe de bienvenue de quatre Aranea. Elles avaient pris leur temps pour considérer son offre, communiquant silencieusement entre elles pendant presque deux heures et finirent par enfin avoir pris une décision.

[Nous avons réfléchi et pris une décision. Nous acceptons de vous enseigner les arts du Don, mais uniquement si vous acceptez nos termes.]

[Qui sont ?] demanda Zorian.

[Vous vivrez avec nous pour la durée de vos leçons. Vous mangerez et dormirez dans notre campement, chasserez avec nous, patrouillerez sur notre territoire et agirez en membre de notre Toile pendant cette durée.]

Zorian se rétracta immédiatement face à ces termes. Bordel, comment pouvaient-elle s’attendre à ce qu’il acceptât de telles conditions ? Il savait que le concept de nourriture des Aranea était très différent de celui des humains, pour commencer. Mais franchement, même en ignorant les problèmes de base de cette idée, il aurait fallu qu’il leur fasse confiance, largement plus qu’il le pouvait. Il serait à leur merci la plus totale, chaque jour…

…ce qui, maintenant qu’il y pensait, était probablement ce qu’elles cherchaient. Ça ou elles voulaient se débarrasser de lui par un marché totalement ridicule.

[Je ne puis négocier ces termes ?] essaya-t-il.

[Non,] trancha la porte-parole. [Si vous ne souhaitez pas abdiquer alors que vous êtes celui qui formule la demande, comment pourriez-vous attendre de la bonne volonté de notre part ?]

[…Je vais y réfléchir,] mentit ouvertement Zorian, qui avait déjà décidé de rejeter l’offre avec des préjugés extrêmes mais qui ne voyait pas l’intérêt de se montrer malpoli – pour ce qu’il savait, elles s’imaginaient être vraiment raisonnables.

[Prenez votre temps,] répondit l’Aranea. [Ce n’est bien entendu pas une chose que l’on peut décider facilement. Vous savez où nous trouver.]

 

___

 

[Je suis désolée, mais nous allons devoir refuser votre requête,] lâcha l’Aranea. [Peut-être que si vous revenez dans quelques mois, nous pourrions vous aider mais nous sommes actuellement occupées avec… la rénovation de notre campement. J’espère que vous comprenez.]

Zorian regarda les deux Aranea devant lui. Que la matriarche vint le saluer en compagnie d’un garde unique était déjà étrange mais son comportement nerveux et agité ne faisait rien pour l’apaiser. Heureusement, il ne semblait pas qu’elle voulût lui faire quoi que ce fut, elle semblait simplement stressée et effrayée par nature. En fait, son garde l’était aussi, tout comme la sentinelle qu’il avait initialement contactée. La Toile entière avait l’air prête à exploser à la moindre occasion.

La matriarche lui rendit son regard fixe, son corps vibrant de temps à autre, son attention se tournant parfois vers le golem, comme si elle tentait de deviner des choses en le scrutant.

[Je suis désolé si je vous rends nerveux,] dit Zorian. [Je vous assure que ce golem est –]

[Nous n’avons pas peur de votre petit jouet !] coupa-t-elle. [Nous avons des affaires bien plus –]

Soudain, elle s’arrêta et mit fin au lien télépathique, l’espace d’une seconde, et resta silencieuse. Après quoi elle le rétablit pour reprendre la parole.

[Je suis désolée. Mon tempérament a pris le dessus. S’il vous plaît, partez. Rester ici est dangereux.]

[Quelqu’un vous menace,] comprit Zorian, idée confirmée par un pic d’émotions et d’images venant du lien, difficile à interpréter mais pas totalement incompréhensible. [Non. Pas quelqu’un. Quelque chose. Un monstre. Une chose des profondeurs ?]

[La discussion est terminée,] répliqua froidement la matriarche. [Si vous ne partez pas immédiatement, je vous attaquerai.]

[Peut-être puis-je vous apporter mon aide ?] tenta-t-il.

[Non. Vous ne pouvez pas. Vous n’êtes pas le bienvenu ici. Partez. Tout de suite.]

Que pouvait-il faire d’autre ? Zorian tourna les talons et s’en alla.

 

___

 

[Oui.]

[Oui ?] répéta Zorian, étonné. [Juste comme ça ?]

Pont de Clarté de Lune Connectant Dix Milles Rivages, la matriarche des Navigateurs de Rivière, le regarda étrangement.

[N’étais-je pas supposée accepter ? Votre offre m’a convaincue. Je pourrais trouver une utilité réelle à ces relais télépathiques pour connecter nos avant-postes. J’essaye d’en acheter quelques-uns aux Sages Filigrane depuis longtemps mais ces insectes stupides continuent d’en augmenter le prix.]

Insectes ? Les araignées ne sont pas des insectes. Sans doute une insulte locale, songea Zorian.

Honnêtement, en considérant la façon dont s’étaient déroulées ses précédentes visites, il s’attendait presque à voir la matriarche consulter les courants de l’eau sur la façon dont elle devait lui répondre, avant de lui dire que la rivière avait refusé. C’était juste comme ça que fonctionnait sa chance, de toute façon. Mais non, les Aranea locales avaient patiemment attendu la fin de l’offre et immédiatement accepté. C’était presque décevant – presque – mais Zorian n’allait pas rejeter une offre si alléchante.

[Les Sages Filigranes possèdent des relais télépathiques ? Et dire que je pensais être original en les créant…] se plaignit-il, même si en réalité, il se doutait bien qu’il n’était pas le premier à avoir eu cette idée ; il aurait probablement été plus étrange que personne ne l’ait eue avant lui.

[Si cela peut vous rassurer, il s’agit de la seule Toile que je connais qui en possède, et elle refuse de les partager avec quiconque,] expliqua Pont de Clarté de Lune Connectant Dix Milles Rivages. [Hah. Ces idiotes font ce qu’il faut pour ne pas nous vendre le produit fini, et ne nous laisseront certainement pas l’observer pour comprendre comment le créer nous-mêmes.]

Ah, ben oui, ben oui – cette tendance qu’ont les mages et érudits de jalouser ce que possèdent les autres et surtout, oh surtout, conserver précieusement leurs connaissances sans jamais les répandre. La majeure partie du succès de la tradition ikosienne était due au fait qu’il y avait des mécanismes sociaux pour contourner le problème – des écoles largement accessibles afin d’y apprendre les bases, les bibliothèques d’état gratuites qui préservaient les livres de tout accident, ainsi de suite. Et même avec ça, il existait de nombreux mages qui vendaient leurs connaissances à des prix défiant toute logique et tout bon sens, simplement parce qu’ils n’avaient jamais transmis ce savoir à quiconque.

Zorian décida que s’il sortait un jour de la boucle, il écrirait un livre à propos des pouvoirs psychiques pour s’assurer que les gens comme lui n’aient pas à souffrir des mêmes épreuves afin de maîtriser leurs capacités. Il n’était pas sûr de la façon dont sa connaissance allait être transmise par un simple moyen écrit mais il essayerait.

Trois jours plus tard, lorsque Zorian revint avec la première livraison de relais télépathiques et prouva qu’ils fonctionnaient à merveille – et qu’il leur offrit gratuitement une barrière anti-vermine sur l’un de leurs entrepôts de nourriture – les Aranea lui présentèrent Esprit Flamboyant, son nouveau professeur de magie.

[Votre nom est étonnamment court pour une Aranea,] nota-t-il.

[Les noms que vous entendez sont de simples approximations de leur signification originale en langage mental Aranea,] dit-elle. [Nos noms sont tous de longueur similaire, mais comme nos langues sont si différentes, il est souvent compliqué de traduire nos concepts sans devenir très redondant. Bien qu’à mon avis, de nombreuses Aranea apprécient rendre la traduction aussi grandiose que possible. Prêt pour la leçon ?]

[Oui.]

[Excellent. D’abord, laissez-moi vous expliquer ce que je compte vous enseigner. Coupez-moi si vous connaissez déjà une partie de mon plan d’instruction, ou si vous avez la moindre objection.]

Zorian acquiesça, s’installa sur la petite chaise fournie spécialement pour lui et jeta un œil alentour. La pièce dans laquelle ils se trouvaient était plutôt bien faite pour quelque chose de construit profondément dans le Donjon par une horde d’araignées géantes. Elle possédait une vraie table, des chaises, des commodes décoratives – elles étaient vides : par curiosité, Zorian les ouvrit quand il était seul – et mêmes quelques tableaux accrochés au mur. Seul l’absence de fenêtres et la présence d’une lampe magique perchée sur la table indiquait qu’il n’était pas dans un hôtel de qualité passable à la surface.

Il trouva intéressant que les Navigateurs de Rivière eurent une pièce, dans leur campement, spécialement destinée aux visiteurs humains. Cela signifiait qu’ils en recevaient suffisamment souvent pour ressentir le besoin de leur offrir un confort relatif. Il devrait probablement poser quelques questions à ce propos, plus tard.

[La première chose que je compte vous apprendre… c’est la façon d’enfermer votre esprit dans une coquille mentale protectrice. C’est l’un des moyens les plus simples et les plus coûteux de défense mentale mais également l’un des plus efficaces. Le nom est indicatif ; un peu comme votre exosquelette protège vos organes spongieux –] Lady, je ne pense pas que vous compreniez bien l’anatomie humaine… [– ceci est une technique qui crée un exosquelette autour de vos pensées vulnérables.]

[Donc, pour faire simple, c’est l’équivalent psychique du sort de bouclier mental ?] demanda Zorian.

[Montrez-moi,] demanda-t-elle aussitôt.

Zorian s’exécuta. Il concentra du mana dans son amulette et son esprit fut aussitôt embastillé dans une coquille magique protectrice qui repousserait toute intrusion mentale.

Pendant près d’une minute, sa professeure resta silencieuse et immobile, incapable d’établie un lien télépathique mais lui donnant aucune indication pour lui faire comprendre qu’il devait annuler le sort. Il décida de le conserver actif jusqu’à ce qu’elle lui fît un signe mais ce moment n’arriva jamais. Au lieu de ça, après deux minutes d’immobilisme, sa voix résonna une fois de plus dans son esprit.

Malgré le bouclier mental toujours actif.

[Comme je le pensais,] dit-elle fièrement. [Le sort est efficace dans sa simplicité mais il souffre ultimement des mêmes défauts que toute magie humaine. Typiquement, il ne vous donne pas d’information en retour quand une attaque interagit avec vos défenses. Vous n’avez pas senti lorsque je me suis faufilé à l’intérieur, n’est-ce pas ?]

[Je remarque lorsque des attaques suffisamment puissantes interagissent avec lui,] expliqua Zorian.

[Ce n’est pas un retour,] pouffa-t-elle télépathiquement. [Ce sont des dégâts parvenant à passer à travers sans totalement briser le bouclier. Non, bien que ce sort ait pu vous servir par le passé, il est complètement inadapté à nos besoins actuels. Une vraie carapace mentale comme celle que je vais vous enseigner sera bien plus efficace que ça. Bien plus solides que ce que votre sort peut atteindre et infiniment plus adaptatif et réactif. Vous serez capable de sentir les attaques trop subtiles pour votre sort pour l’abîmer et cela vous donnera un aperçu de ce que prévoit votre ennemi. Vous serez capable de réparer et renforcer vos défenses sans devoir tout abattre et recommencer du début. Vous serez capable de contrattaquer sans devoir abaisser vos défenses…]

[C’est extraordinaire, tout ça,] dit Zorian, qui annula le sort puisqu’il n’était clairement plus utile. [Bien que si je puis être malpoli, je pense qu’il y a une chose que la magie humaine fait mieux que les pouvoirs psychiques.]

[Oh ?]

[Les sorts humains, une fois lancés, ne demandent en général plus du tout l’attention du lanceur. Le sort lancé suit sa course et expose bien moins le lanceur à des retours de la part de leur victime. Pour ce que j’en sais, ce n’est pas vrai pour les pouvoirs psychiques.]

[Vrai,] admit-elle. [Mais je pense que la nature inflexible de ces sorts est une faiblesse qui n’est pas comblée par les avantages. Mais assez digressé – après vous avoir appris à défendre un peu votre esprit, je passerai à l’attaque et la contrattaque…]

Il ne fallut pas longtemps à Zorian pour comprendre qu’Esprit Flamboyant était très sérieuse à propos de son job. Loin de ne lui apprendre que le strict minimum en ne le voyant qu’une fois par semaine comme s’il s’y était attendu, elle planifia des cours quotidiennement et lui demandait chaque brin d’effort et de concentration qu’il pouvait fournir. Les leçons consistaient en la construction patiente d’un bouclier mental autour de son esprit, qui se faisait inlassablement détruire par Esprit Flamboyant, attaquant sans pitié et ne se retirant que lorsque les défenses s’effondraient. Il n’avait pas activé son dispositif de suicide avant de se rendre à ces leçons et c’était une bonne chose parce que les migraines qu’il avait subies dès la fin du premier jour l’auraient déjà fait voler en éclats.

Pourtant, Zorian ne pouvait pas se plaindre. C’était exactement ce qu’il avait cherché pendant tout ce temps, n’est-ce pas ? Oui, c’était bien plus douloureux qu’il ne l’avait imaginé, le laissant alité des heures durant à la fin de chaque session, mais c’était également bien plus efficace qu’il ne l’avait prévu. Sa capacité à lever un bouclier mental grimpait par monts et par vaux et après une semaine d’entraînement, Esprit Flamboyant commença à inclure des professeures ponctuelles aux cours, invitées afin de lui faire expérimenter des ressentis d’attaques différents des siens.

Tout n’était pas parfait. D’un côté, Esprit Flamboyant arborait une obsession de niveau Xvim concernant les bases à acquérir et refusait de lui apprendre quoi que ce fût d’autre tant qu’il n’aurait pas totalement maîtrisé la technique de carapace mentale selon ses standards et ils étaient relativement élevés. D’un autre côté, les Navigateurs de Rivière augmentèrent le prix de leur aide à deux reprises, demandant tout d’abord dix relais de plus s’il voulait poursuivre les leçons puis en lui demandant dans l’urgence de les aider à tuer une espèce de taupe monstrueuse qui menaçait l’un de leurs avant-postes. La taupe n’avait pas l’air particulièrement dangereuses aux yeux de Zorian mais elle était apparemment très résistante à la magie mentale et trop solide pour être tombée par leurs connaissances assez maigres en magie. Bien que contrarié par ces demandes soudaines et imprévues, Zorian décida de jouer le jeu, leur produisant facilement dix autres relais et attirant la taupe géante dans un champ de mines qu’il avait spécialement planté pour elle. Aussi tenté qu’il était de juste mettre un terme à leur marché par principe, le fait qu’Esprit Flamboyant était une professeure hors du commun fit pencher la balance.

Avant la fin de la boucle, Zorian visita une fois de plus les Collectionneuses de Gemmes, leur offrit quelques autres cristaux de mana face à une matriarche qui lui reprochait sans conviction de se montrer trop généreux, et leur raconta ce qui lui était arrivé. Elles n’eurent rien de neuf à lui apprendre, cela dit, et cette visite fut largement moins pertinente que la précédente, au bout du compte.

Au début du mois suivant, il se téléporta à nouveau à Knyazov Dveri pour s’y préparer et se hâta de contacter les Navigateurs de Rivière sans passer par la case Collectionneurs, cette fois. Les Aranea furent tout aussi enclines à accepter son offre qu’elles l’avaient été et il se vit une fois de plus assigner la même institutrice, Esprit Flamboyant.

Peu surprenant, découvrit-il bientôt. Maintenant qu’il avait montré quelques talents préexistants, elle lui permit quelques temps de pause pendant les leçons, durant lesquels elle lui parlait un peu d’elle et de la Toile. Elle était littéralement leur professeure en art mental et était de fait l’Aranea la plus à même de lui enseigner ce qu’il voulait savoir. Bien qu’elle enseignât habituellement ce qu’elle savait aux Aranea juvéniles, et non aux humains adultes…

Peut-être que Zorian était un peu trop fier, mais le fait qu’ils lui avaient envoyé la maîtresse de l’école primaire était quelque peu irritant.

[Préparez-vous,] lâcha Esprit Flamboyant, indiquant à Zorian que la pause était terminée.

Il érigea rapidement le bouclier mental autour de son esprit, une simple émanation de bruit télépathique l’inondant dans la foulée et sans danger. Ce genre d’éclat télépathique était la forme la plus simple d’attaque mentale, une chose que Zorian ne pouvait produire, et il n’avait aucune chance de passer les défenses qu’il avait mis en place. C’était l’attaque la plus rapide que la plupart des télépathes pouvaient créer, néanmoins, et Esprit Flamboyant commençait toujours un combat avec une attaque de ce type pour voir si Zorian pouvait l’encaisser sans être préparé. Ce qui était d’ailleurs arrivé, lorsqu’il était encore des plus débutants dans l’art d’appeler à la création de la carapace spirituelle en un très court instant, mais même après ne plus avoir réussi à passer ses défenses, elle n’avait jamais abandonné cette habitude.

Immédiatement après la disparition du bruit mental, il sentit des piqûres ramper à la surface du bouclier mental, à la recherche d’imperfections et de faiblesses. Il avait tenté de montrer malin par le passé en créant délibérément des points faibles et en les remplissant aussitôt qu’elle tentait de s’y infiltrer mais il apprit rapidement qu’à son niveau, c’était une stratégie risquée et se contenta de rester passif depuis, plus réactif qu’entreprenant.

Bientôt, une fois qu’elle fût convaincue qu’il n’existait pas de faille dans sa défense, elle tenta d’en créer. Soudain, des explosions mentales concentrées s’écrasèrent sur sa carapace mentale, cherchant à la briser en attaquant encore et encore le même point. Il reconnut cette attaque comme du même type que celle employée par les Plonge-Lames pour briser son bouclier et ravager son esprit. Peu surprenant, l’informa-t-on, puisque cette attaque était spécifiquement étudiée pour percer les boucliers et défenses mentales. Pic Spirituel, l’appelaient les Aranea. Cependant, contrairement à la fois précédente, il possédait une défense mentale flambant neuf. Il sentit ces pointes appuyer sur ses défenses, qui tinrent bon ; il réparait les dommages aussi vite qu’ils étaient faits et renforçait chaque partie qui se faisait attaquer.

Esprit Flamboyant changea de cible aisément, bombarda une autre partie du bouclier, différentes portions du rempart pour voir si tout était parfaitement consolidé. Et comme ça ne fonctionnait pas, elle passa à la suivante, puis à la suivante encore, accélérant le rythme petit à petit et jusqu’à ce que Zorian ne pût presque plus maintenir son bouclier mental. Elle se mit alors à mélanger attaques brutales et tentatives d’infiltration furtives, masquant les petites tentatives entre les grosses, dans l’intensité brute du barrage d’attaque, à la recherche de la moindre fissure créée par son assaut. Zorian travailla frénétiquement à la réparation et au renforcement de la carapace en tous les endroits où il détectait des faiblesses, et sans même y croire, parvint à tenir le coup face à l’assaut final.

Réussite. Sa carapace cédait habituellement à ce moment. Peut-être que maintenant, elle –

Une chape massive de pression télépathique se referma autour de son esprit, de toutes parts, écrasant et broyant sans retenue ni pitié. L’attaque, banalement – mais de façon appropriée – appelée broyage d’esprit, emprisonna sa barrière spirituelle comme un poing de fer écraserait un œuf ou une bulle. Et, affaibli comme il l’était par le bombardement précédent, il ne parvint pas à conserver la carapace intacte et elle s’effondra sur elle-même. Zorian vit un léger éclat lumineux, qui fut suivi d’une douleur insoutenable derrière les yeux ; Esprit Flamboyant remarqua qu’elle avait gagné et abandonna l’attaque.

— Saloperie… jura Zorian à voix haute en se massant les tempes, sans même prendre la peine d’utiliser la télépathie pour exprimer son déplaisir. Terminer les choses comme ça, c’était obligé ?

[Oui,] répondit simplement l’Aranea.

— Urgh, grogna Zorian.

[Je vous donne cinq minutes de pause avant le deuxième round,] ajouta-t-elle.

— Je retire tout ce que j’ai pu penser de sympa à votre égard, lui dit Zorian. Vous êtes démoniaque.

[Mes autres étudiants sont d’accord avec vous. Je n’ai pas été nommée Esprit Flamboyant pour rien, vous savez. Quatre minutes.]

Putain.

Raka
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9 thoughts on “MoL : chapitre 36

  1. Merci beaucoup pour la traduction
    Je vais pouvoir bientôt commencer à tout lire vu que tu rattrapes presque l’ancienne version
    Merci pour ton boulot je ne pensais pas pouvoir finir ce chef d’ouevre en français 😀

    1. Oh, tu vas pouvoir, ne t’en fais pas. J’ai déjà traduit plus de 50 chapitres donc ça suit son rythme.

      J’avais pris de l’avance vu qu’à cause de mon oeil je ne peux plus rester sur le PC des heures par jour en ce moment, mais ça reviendra à temps.

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