MoL : Chapitre 43
MoL : Chapitre 45

Chapitre 44 – Faire preuve de confiance

 

L’idée que quelqu’un connectât les points et réalisât que toutes ses capacités étaient bien trop développées pour son âge n’était pas étrangère à Zorian. Il essayait de faire en sorte que ce qu’il montrait à une personne ou un groupe restait dans la mesure du plausible, mais il avait toujours su qu’un individu suffisamment curieux et persévérant pouvait rassembler assez d’indices pour comprendre que quelque chose ne collait pas. Il n’y avait pas de vraie solution à ce problème, il n’en avait pas trouvé dans tous les cas – à moins de vouloir passer la plupart de son temps à jouer un jeu profondément élaboré et lassant. Il ne savait même pas s’il en serait capable, et ça ne serait de toute façon pas bon pour sa santé mentale. Ultimement, il avait décidé que ce problème, dans son ensemble, n’en était pas un. Tant qu’il n’était pas surpris en train de s’adonner à quelque action illégale, il pourrait simplement envoyer quiconque lui posait trop de question… eh bien, aller les poser ailleurs. Bon, il serait sûrement plus formel et poli que ça, mais c’était tout ce qui en ressortirait au bout du compte.

Il était bien sûr conscient que Taiven pouvait être celle qui comprendrait. Sur de nombreux aspects, elle était dans une position idéale pour ça : elle était probablement l’une des seules personnes possédant une notion solide de ce qui était normal ou pas pour lui, et était donc la plus à même de réaliser à quel point ses capacités étaient anormales après juste deux mois de vacances d’été. Il l’avait également fréquentée de façon plus régulières ces derniers temps, lui donnant de nombreuses choses à réfléchir. Et enfin, ils se connaissaient déjà de longue date. Ils étaient… amis. Elle était en droit de vouloir une explication, et serait donc bien moins hésitante qu’une autre à venir lui la demander en face.

Et pourtant, malgré tout ça, Taiven était parvenue à le prendre totalement au dépourvu. Il s’était attendu à ce que sa réaction pût être énormément de choses, mais n’aurait jamais parié sur des pleurs et une si grande détresse. Ce n’était simplement pas elle. Oui, elle était une fille très émotionnelle, mais elle était également du genre à toujours aller de l’avant en ne laissant rien la perturber.

Il jeta un coup d’œil sur la gauche, où elle était assise, sur le lit, juste à côté de lui. Elle était ravagée. Physiquement et moralement. Elle avait cessé de pleurer depuis quelque temps, mais la crise par laquelle elle venait de passer avait laissé des traces – visage rouge, yeux enflés, nez morveux, les trucs standards. Pourtant, ses émotions avaient retrouvé une stabilité sommaire en l’espace de quelques minutes, alors peut-être était-elle prête à en parler, maintenant ?

— Tu te sens mieux ? demanda-t-il.

Elle lui envoya un coup de poing mollasson dans l’épaule pour toute réponse.

Ouais, définitivement mieux.

— C’est nul, se plaignit-elle. Je suis venu ici, remontée et prête à t’arracher des réponses, et en fin de compte… nous ne nous sommes mêmes pas battus. Même pas verbalement. Je me suis ridiculisée. Pourquoi n’as-tu pas pu agir de façon un peu plus… Zorian ?

— Euh, désolé ? bafouilla-t-il, un tantinet confus et tenté de lui demander ce que signifiait agir de façon Zorian, mais décidant finalement qu’il était mieux que cela reste un mystère pour l’heure. Pour être honnête, tu n’as pas agi de façon très Taiven, toi non plus.

— J’imagine, concéda-t-elle. Dis-moi. Est-ce que tu as toujours été si talentueux ? Tu m’as menti pendant toutes ces années ?

— Non, fit-il en secouant la tête lentement.

Elle l’observa pendant un moment, à la recherche du moindre signe d’hésitation et de mensonge dans ses yeux et sa posture, avant de soupirer profondément.

— Je m’en doutais, finit-elle par soupirer encore. Je m’en doutais. Tu aurais dû être bien trop dédié à tout ça pour jouer un tel rôle pendant si longtemps, et je ne vois pas pourquoi tu te serais embêté à le faire. C’est pourtant toujours mieux de l’entendre de ta bouche. Sauf que… Ça ne laisse qu’une solution. Tu m’as devancé dans tous les domaines, y compris ma spécialité, en quelques ridicules mois, depuis que nous ne nous sommes vus. C’est…

— Tu te trompes, dit Zorian en secouant une fois de plus la tête. Je ne t’ai pas dépassée. Je suis certain que si nous nous battions ici et maintenant, tu m’écraserais neuf fois sur dix. Tu es toujours bien meilleure que moi.

S’il n’utilisait pas sa magie mentale pour neutraliser son corps dès le départ, ou s’il ne la prenait pas au dépourvu par une embuscade, ou s’il ne couvrait pas le champ de bataille d’assez d’explosifs pour raser le bâtiment. Mais il était plutôt certains que Taiven ne compterait pas ça comme de vraies victoires, dans tous les cas, et à part ça, son argument tenait toujours.

— Ça n’a pas d’importance, grimaça-t-elle. Avec le genre de croissance ridicule dont tu fais montre, tu vas combler le fossé en l’espace de quelques semaines et me laisser dans la poussière de ton sillage. Et tu as également toutes ces autres choses, avec lesquelles tu ne rigoles pas non plus. Je me trompe ?

— Plus ou moins, répondit-il, cela lui attirant un regard ennuyé qui le força à s’expliquer. C’est complexe. Je ne peux pas combler le fossé qui nous sépare en quelques semaines à peine, c’est impossible. Mais le temps ne s’écoule pas pour toi comme il le fait pour moi, et j’aurai bien plus que quelques semaines…

— Quoi ? Mais de quoi tu parles, bordel ? demanda-t-elle en le regardant comme s’il venait d’avouer qu’il avait vu des extraterrestres.

— Nous y reviendrons plus tard. Avant que j’en dise plus à ce sujet, je veux savoir ce qui t’a tant énervé à ce propos, dit-il calmement.

— Tu sais quoi ? Zorian, tu ne peux pas dire un truc pareil et juste me faire bouffer un on en reparlera plus tard. C’est… C’est un truc qui demande une clarification immédiate ! Sinon, ça va me ronger jusqu’à ce que j’obtienne une réponse ! se plaignit-elle ouvertement.

— Je sais, rétorqua Zorian en lui souriant de toutes ses dents. C’est bien pour ça que je ne te dirai rien tant que tu ne m’auras pas expliqué. Et ne me mens pas, je… le saurai.

Il n’offrit qu’un sourire encore plus large quand elle se contenta de le fixer, dubitative.

— Tu es horrible, lui annonça-t-elle finalement. D’ailleurs, je t’ai déjà dit ce qui me dérangeait et je suis presque sûre que tu m’as parfaitement entendue. Tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai passé des années à aiguiser… Si tu peux surpasser tout ça si facilement, alors putain de bordel de merde, j’ai fait quoi, pendant toute ma vie ?! Je ne sais pas quel est le genre de triche dont tu parles, et ça importe peu parce que ça n’aurait pas dû suffire ! Je suis si bonne dans ce que je fais, je vis pour ça, je respire pour ça, tu ne peux pas simplement décider, un beau jour, de poursuivre le même chemin et de me dépasser en quelques deux ou trois mois… tout en te concentrant sur d’autres trucs à côté, en plus ! La seule explication plausible… Ai-je été moins bonne que je le pensais, depuis tout ce temps ?

— Oh, allez, protesta Zorian en la prenant une fois de plus dans ses bras, mais de sa propre initiative cette fois, afin que les larmes qu’il entrevoyait déjà n’arrivent pas. C’est tellement ridicule. Tu doutes de toi ? Tu as anéanti tellement d’adversaires face à face, si tu étais si faible, que dire d’eux tous ? Comment le fait que je suis meilleur pourrait-il invalider tout ce que tu as accompli ?

— Ce que j’ai accompli ? demanda-t-elle, incrédule, en le repoussant. Qu’ai-je accompli ? Je travaille en tant qu’assistante de professeur, Zorian. Pour une classe qui n’est même pas relative à la magie, qui plus est ! Tu penses honnêtement que c’est ce que j’espérais ?

Il grimaça. Alors Taiven n’était pas aussi passionnée par ce boulot temporaire qu’elle le prétendait… Rétrospectivement, il aurait dû le savoir – Échouer à s’assurer un mentor immédiatement après son avis de passage en classe supérieure n’était pas la fin du monde, mais au mieux un grand coup dans son ego. Pourtant…

— Taiven, tes parents ne sont-ils pas des mages de combat ? demanda Zorian. Comment se fait-il qu’ils n’aient pas pu se servir de leurs connexions pour te trouver un mentor digne de ce nom, ou même un meilleur travail ?

— Oh, mes parents adoreraient faire ce que tu dis, répondit Taiven en grinçant des dents. En fait, ils ont même déjà quelqu’un à l’esprit ! L’un de leurs vieux amis, qui a laissé une majeure partie de cette vie-là quand il a perdu une jambe face à un ver de roche. Il ne parle que de minimiser les risques et d’être prudent, et ne fait jamais rien de plus excitant que de l’éradication de vermine. Bien sûr, c’est exactement pour ça que mes parents veulent que j’apprenne de lui. Si je les laissais faire, je me retrouverais à chasser des rats mutants jusqu’à mes trente ans.

— Ah… comprit Zorian, qui venait apparemment de poser le doigt sur un sujet relativement sensible.

— Ouais, continua Taiven. J’aime mes parents et je sais qu’ils veulent que je rester en sécurité, mais nous ne sommes simplement pas du tout sur la même longueur d’onde, là.

— Ok. Désolé d’avoir abordé le sujet. Mais vraiment, si tu es aussi remontée juste parce que tu t’imagines être une ratée, eh bien… tu peux dormir sur tes deux oreilles. Tu es un mage de combat extraordinaire. Aussi extraordinaire que tu l’as toujours été, et rien de ce que je pourrais faire ne changera ça.

— Je… ne suis même pas sûr de pouvoir y croire, soupira-t-elle. Je n’ai pas pu trouver un mentor. L’équipe que j’ai montée n’allait nulle part avant que je te recrute. Pendant ce temps, mes parents continuent d’insister en me disant que je ne suis pas prête et que c’est une bonne chose que je sois face à un départ de carrière lent. C’est bien, de recevoir quelques encouragements, mais ça sonne un peu creux, en considérant… Oh, tu sais.

— Taiven, je ne suis pas si bon parce que tu es secrètement mauvaise et que personne n’a osé te le dire jusqu’alors, lâcha finalement Zorian. Je suis si bon parce que j’ai eu plus de quatre ans pour affiner mes compétences depuis la dernière fois que nous nous sommes vus.

Taiven le regarda, ne sachant si elle devait écarquiller les yeux ou plisser les paupières. S’il avait poussé une deuxième tête à Zorian, elle l’aurait regardé d’une façon moins perplexe.

— C’est vrai. Je suis plus vieux que toi, maintenant, ajouta Zorian. En gardant ça à l’esprit, il est plutôt extravagant que je ne sois toujours pas capable de t’étaler d’un geste de la main. Bien sûr, je pourrais te tuer instantanément en embuscade, mais si nous nous affrontons cornes contre cornes dans une bataille de talent magique pur, je devrais utiliser l’intégralité de tous les tours que je connais et ma victoire ne serait toujours pas garantie. Voilà pourquoi j’insiste : tu es extraordinaire.

— Je ne comprends pas, rétorqua-t-elle aussitôt. Tu n’as pas l’air de plaisanter, mais… quand je t’écoute, c’est pourtant tout ce que ça m’évoque. Comment peux-tu être plus vieux que moi ? Ce n’est pas ainsi que ça fonctionne, Zorian.

— Ah, as-tu déjà oublié ce que je t’ai dit ? demanda Zorian, amusé. Sur la façon dont le temps s’écoule différemment pour moi. Je croyais que ça allait te ronger jusqu’à ce que tu comprennes…

—Eh, tu sais très bien que je ne suis pas la candidate idéale pour les jeux de mots et les manœuvres intellectuelles, lui lâcha Taiven sur un ton sec. Pourquoi ne pas simplement me dire ce qu’il se passe, ok ?

Bien sûr, pourquoi pas ?

— J’ai déjà vécu ce mois auparavant, commença-t-il. De très, très nombreuses fois. À chaque fois que je meurs, ou la nuit du festival d’été si je reste en vie, mon âme se fait renvoyer dans le temps, jusqu’au début du mois. C’est une boucle sans fin qui me voit devenir de plus en plus puissant et capable avec chaque réinitialisation. Comme tu ne conserves pas tes souvenirs quand la boucle se termine et repart pour un nouveau tour, ma croissance t’apparaît inconcevable et inexplicable, mais crois-moi, ce n’est rien d’autre que quelque chose de régulier et graduel. D’ailleurs, crois-le ou non, mais c’est toi qui m’as enseigné une grande partie de cette magie de combat dont tu es si jalouse.

— La ferme. Je ne suis pas jalouse ! protesta-t-elle.

Il leva un sourcil.

— Dans tout cette histoire, c’est sur ça que tu t’es arrêtée ?

— Ouais, euh, eh bien, au moins, c’est un point auquel je peux donner une réponse facile, dit-elle. Mais bordel, que suis-je censée répondre au reste ? Bien sûr, ça expliquerait tes talents à la perfection, mais c’est juste si…

— Dément ? offrit Zorian.

— Oui, acquiesça-t-elle. Même si j’allais dire terrifiant. Tu es en train de me dire que je vais me faire tuer dans quelques semaines, et qu’une version plus jeune d’un mois va me remplacer. Et que ce n’est pas la première fois que ça arrive, que je ne m’en souviens simplement pas. C’est un peu comme le scénario d’une histoire d’horreur, tu le sais ?!

— Je préfère voir ça comme une perte de mémoire plutôt qu’une mort, rectifia Zorian. Tu restes toi, tu ne fais que perdre quelques semaines de souvenirs.

— À répétition.

— À répétition, répéta Zorian. Je ne dis pas que ce n’est pas terrifiant, simplement que ce n’est pas équivalent à la mort. Bon, je suis peut-être un peu de parti pris – si je pensais réellement que la boucle tuait des milliards de gens à la fin du mois, je serais déjà devenu fou il y a longtemps.

— Ah, répondit-elle en faisant la moue. Désolée. Je crois que je prends ça pour une espèce de scénario hypothétique plutôt que pour quelque chose qui arrive vraiment. Pourtant, en imaginant que tu ne me racontes pas de salades – et je jure devant les dieux, Zorian, que si tu te fous de moi, je te scelle la bouche par altération, définitivement – c’est quelque chose de totalement incompréhensible. Et injuste. Pourquoi est-ce que toi tu es dans cette boucle, seule personne à te souvenir ?

— Je ne le suis pas, soupira-t-il. Il y a au minimum deux autres personne qui voyagent sur le même fil temporel. Peut-être plus. L’un d’eux veut détruire Cyoria.

Elle le fixa, l’espace d’une seconde, avant de se lever. Pendant un instant, il pensa qu’elle n’avait pas encaissé tant de détails si rapidement et qu’elle allait s’en aller sans dire un mot, mais au lieu de ça, elle ouvrit le tiroir du bureau de Zorian, à la recherche de quelque chose. Il songea à lui dire ce qu’il pensait du fait de se mettre à fouiller dans ses affaires de la sorte et devant lui, mais décida d’attendre pour voir ce qui lui arrivait.

Elle finit par trouver un calepin vierge et un stylo, s’appropria l’un des épais livres qui traînaient dans sa chambre et récupéra sa place sur le lit.

Elle ouvrit le calepin sur ses cuisses, le livre servant de sous-main improvisé, et gribouilla rapidement quelque chose sur la première page.

Huh. Il n’avait jamais imaginé qu’elle était du genre à prendre des notes de la sorte.

— Voilà, je suis prête, annonça-t-elle. Pourquoi ne pas commencer du début, cette fois…

 

___

 

Au bout du compte, il n’était pas sûr d’avoir réussi à la convaincre de la véracité de ses dires. Elle avait pris un paquet de notes, posé encore plus de questions, et était partie rapidement en lui disant qu’elle devait réfléchir à tout ça.

Une conclusion bien meilleure que tout ce à quoi il s’était attendu, pour être honnête. Il espérait vraiment qu’elle parviendrait à dépasser le caractère impossible de son histoire pour accepter la réalité de la chose. Il serait agréable d’avoir une autre personne à qui parler de ça, en plus de Kael. Non qu’il y avait un souci avec le Morlock, loin de là, même, mais parfois, il souhaitait vraiment entendre une autre opinion sur l’un ou l’autre sujet.

Bien sûr, il n’aurait que difficilement été dans le destin de Zorian qu’un tel petit brin d’espoir ne fût pas rapidement contrebalancé par quelque chose ou quelqu’un apparaissant de nulle part pour compliquer les choses. Dans ce cas, ce quelqu’un fut Xvim. Lorsque Zorian arriva à son bureau le lendemain pour leur session programmée, il fut informé que son groupe d’entraînement avait été remarqué et que Xvim n’était pas satisfait du tout qu’un amateur caressait l’illusion d’être capable d’enseigner. Afin de le rendre capable d’enseigner, Xvim décida de modifier leur emploi du temps – ils allaient désormais se voir trois fois par semaine au lieu d’une seule et unique fois.

Il détestait vraiment cet homme.

 

___

 

Sa discussion avec Raynie se passe bien également, pour ce qu’il pouvait en juger. Au moins, elle était bien plus détendue qu’elle l’avait été le mois précédent – elle avait même commandé un verre de vin pour accompagner son repas. Bien sûr, il n’apprit rien de nouveau de sa part puisqu’elle lui raconta exactement la même chose, mais il s’y était attendu. Il ne pouvait pas continuer à l’endroit exact où la conversation précédente s’était arrêtée sans expliquer où il avait obtenu ces connaissances, et il n’avait pas envie d’inventer quoi que ce fût. La semaine avait été suffisamment stressante comme ça, aussi était-il pleinement satisfait par les choses qui suivaient un cours connu, pour une fois.

— Tu sais, lui dit Raynie en prenant une gorgée de vin. J’ai le sentiment que tu sais déjà tout ce que je suis en train de te raconter.

Oups. Raynie semblait donc légèrement plus perceptive que ce qu’il pensait. Il n’avait pas été particulièrement imprudent, alors peut-être était-elle juste perceptive. Probablement avait-il fait pour le mieux en ne cherchant pas à lui mentir, dans ce cas.

— En quelque sorte, admit-il.

— Pourquoi m’as-tu demandé des choses dont tu connaissais déjà la réponse ? demanda-t-elle.

— Afin de pouvoir comparer avec ce que je sais déjà pour voir si tu me racontes des conneries ou pas.

— Je pense, renifla-t-elle dédaigneusement, que tu m’as confondu avec l’un de tes amis Aliuranthropes. Ne penses-tu pas qu’il est insultant de considérer le pire de la part des gens, comme tu le fais ?

— Alors tu es en train de me dire que ta visite au groupe d’entraînement ne servait pas à me tester pour voir ce que j’allais faire ? rétorqua-t-il avec un sourire.

— Ugh. C’était si évident ? soupira Raynia. Eh bien, ce n’était pas uniquement ça… mais oui, je voulais voir comment tu me traiterais.

— Et ? demanda Zorian sur un ton curieux. Quel est le verdict ?

— Bon. Tu ne m’as pas maltraitée parce que j’étais clairement mois puissante que toi et tes amis, mais tu n’as pas non plus tout lâché pour passer le plus clair de la session à tenter de m’aider. Un traitement juste. Je respecte ça. Je ne veux pas de privilèges spéciaux.

— Tu comptes donc continuer à venir ?

— Oui. Comme je l’ai dit, observer ta réaction n’était qu’une partie de la raison. Je ne mentais pas en disant vouloir m’améliorer.

Elle sembla réfléchir à quelque chose et Zorian ne l’interrompit pas. Il s’ensuivit un bref silence.

— Alors ? Je suis curieuse, finit-elle par dire. Qu’est-ce qui te pousse à ce point ? Je veux dire, tu es au top dans chaque sujet, dans tous les cours, et tu sembles aussi bon qu’un quatrième année – voire encore meilleur – quand il s’agit de magie de combat. Tout ça a dû te demander une quantité d’efforts considérable. Qu’essayes-tu d’atteindre ?

Hm. Quelle question intéressante. La raison pour laquelle il poussait les choses dans tant de domaines était, bien entendu, qu’il en avait besoin pour survivre… mais ce n’était pas vrai pour tous. Il poursuivait certaines voies pour des raisons personnelles, parce qu’il s’y intéressait. Ce qui était drôle, c’était qu’il n’avait plus du tout aucune idée de ce qu’il voudrait faire de sa vie une fois la boucle terminée. La plupart des choix de carrière qu’il avait envisagés avant ne lui faisaient plus envie, trop modestes pour une personne possédant un tel talent, et il allait uniquement s’améliorer à mesure du temps qui passerait.

Il pouvait faire bien mieux que ça. Mais mieux à quel point ?

— L’indépendance, finit-il par répondre.

Raynie le regarda bizarrement et il se hâta de s’expliquer.

— Je ne m’entends pas très bien avec ma famille. Je veux m’en détacher aussitôt que possible. M’acheter ma propre maison, acquérir une source de revenus régulière afin de me poser, ce genre de choses.

Tout était vrai, mis à part le fait qu’il possédait déjà tout ce qu’il fallait pour atteindre tout ça facilement. Cela dit, il s’agissait là de la meilleure réponse qu’il put trouver en si peu de temps.

— Je vois, répondit-elle. Je suis désolée si je me montre trop curieuse, mais pourquoi ne t’entends-tu pas avec ta famille ?

— C’est un peu personnel, soupira Zorian. Et une longue histoire. Mais en résumé, mes parents ne se sont jamais vraiment intéressés à moi. Je suis le troisième-né et leur grosse déception.

— Une déception ? s’étonna Raynie. Est-ce que je peux demander… ?

— Tu le sais déjà probablement, mais mon grand frère est vraiment célèbre, dit Zorian.

— Oui, Daimen, acquiesça-t-elle. En quoi est-il concerné ?

— Je ne suis pas lui, fit simplement Zorian.

— Ah, comprit-elle. Ce genre de déception. Mais ton autre frère ne devrait-il pas rencontrer le même problème, dans ce cas ?

— C’est le cas, mais il est plus charismatique et social que moi, répondit Zorian en haussant les épaules. Il ne se mesurera jamais à Daimen, mais il est clairement parfait pour le standard des parents.

Et puis, Fortov était un trou de balle égoïste et pouvait bien aller directement en enfer pour autant que Zorian était concerné.

— Intéressant, dit-elle. Laisse-moi te présenter une situation hypothétique. Imagine que Daimen ne soit pas venu le premier. Imagine que ce soit toi, le premier-né, que tes parents t’aient traité comme leur fils prodigue. Et puis Daimen arrive, et les parents redirigent leurs faveurs vers cette nouvelle merveille de fils. Ton temps est révolu et ils s’attendent à ce que tu agisses pour le bien de leur nouveau génie. Penses-tu que tu aurais la même attitude que tu as actuellement ?

Oh, mec. Zorian avait le sentiment que cette situation hypothétique était tout sauf hypothétique.

— Eh bien… commença-t-il en déglutissant lourdement. Pour dire vrai, je ne pense pas être capable de dire ce que ce moi hypothétique pourrait penser et faire. Tant de choses changeraient dans ma vie que je ne serais pas celui que je suis. Cependant, si l’on imagine qu’on change par magie ma place avec celle de cet autre Zorian… alors oui, j’aurais la même attitude.

— Tu ne tenterais pas de te battre pour ton droit de premier-né ? s’étonna-t-elle.

— Non, lâcha-t-il fermement en secouant la tête. La version alternative de moi-même, ayant expérimenté l’amour de mes parents, pourrait voir un intérêt dans le fait de se battre pour tout récupérer. Moi, je chercherais toujours à me barrer le plus vite et le plus loin possible. Le scénario ne change rien pour moi.

— Je vois, se mit à réfléchir longuement Raynie.

Peu de temps après, ils finirent de parler et leurs chemins se séparèrent ainsi. Comme il rentrait chez Imaya, il se demanda s’il avait donné la réponse qu’elle attendait face à cette situation hypothétique.

Elle accepta de le revoir la semaine suivante, alors peut-être allait-elle lui expliquer de quoi il s’agissait.

 

___

 

Il passa le reste de son samedi à travailler sur le golem suivant avec Edwin. Celui-là allait être un peu plus ambitieux, fait d’acier et beaucoup plus gros que Kosjenka – bien que pas aussi gros qu’il l’avait souhaité, Edwin l’ayant informé que la construction de golems dépassant un mètre de haut était prohibée sauf sous licence spéciale. Il avait déjà violé cette loi lors de la boucle précédente, et il n’allait définitivement pas se priver de recommencer à l’avenir, mais il n’y avait aucune raison de le faire maintenant. Il ne s’imaginait pas qu’Edwin l’aurait balancé, mais il aurait sans doute refusé de l’aider de façon si dévote s’il s’amusait à enfreindre le règlement aussi facilement que ça. Qu’ils se fissent arrêter serait un désagrément très mineur pour Zorian, mais Edwin ne le verrait certainement pas du même œil.

Le lendemain, il quitta la maison tôt le matin et descendit dans les tunnels sous Cyoria. D’une façon ou d’une autre, cette salle de recherche magique allait se voir ouvrir – s’il ne pouvait pas contourner les barrières de l’entrée, les Sages Filigranes briseraient la porte pour entrer et au diable les conséquences.

Il n’était pas vraiment d’accord avec cette décision. Cela faisait moins d’une semaine que les Aranea avaient démarré les opérations de récupération, alors il ne voyait pas pourquoi un tel empressement. Bon, ok, ils lui avaient expliqué pourquoi ils voulaient le faire si rapidement – les souterrains de Cyoria étaient des tunnels hautement convoités parmi leur espèce, le centre de leur révolution technologique et magique et tout ça, et elles étaient inquiètes que les Toiles voisines pussent vouloir s’inviter et les évincer de là par la force d’un jour à l’autre, mais il ne pouvait pas leur dire qu’il savait que personne ne viendrait avant la fin du mois et que leurs peurs n’étaient pas fondées.

Mais peu importait. Même si le contenu de cette salle finissait par être perdu, ce n’était pas un grand mal, pas de son point de vue. Il pouvait toujours réessayer un mois prochain en prenant son temps.

Il s’approcha de la colonie en ruines et contacta télépathiquement le garde posté par les Sages Filigranes pour annoncer son arrivée. Cercle de Fortune et Poussière Dorée, le contremaître de l’expédition, arriva pour le saluer.

[Bienvenue à nouveau, Zorian Kazinski,] commença l’Aranea, à qui il avait déjà dit de n’utiliser que son prénom, et qui ne l’avait jamais fait. [Des nouvelles de la surface ?]

[Rien d’important,] répondit-il. [Les incursions de monstres commencent à diminuer, alors sans doute le nombre de monstres parcourant le Donjon est-il également en train de diminuer.]

[Bien,] dit-elle. [Cet endroit est hors des chemins de patrouille habituels, mais je suis malgré tout inquiète, certains pourraient tomber dessus par hasard. Es-tu prêt pour la tentative ?]

[Je suppose. Je pense toujours que nous allons trop vite.]

[En effet,] admit-elle. [Je ne jette pas un voile de doute sur tes capacités de combat, mais tu restes un mage seul. Si les choses se réduisent à cette conclusion, tu ne peux pas être à plus d’un endroit à la fois. Nous devons travailler rapidement.]

Ils arrivèrent bientôt à la salle qui contenait la pièce de recherche magique. Six Aranea étaient déjà présentes, deux qui analysaient la barrière tandis que les quatre autres attendaient un ordre pour défoncer la porte. Après avoir discuté un peu avec les deux Aranea à l’œuvre pendant quelques minutes, Zorian créa un disque de force sur lequel se tenir et se hissa par le trou dans le plafond, là où se trouvait l’entrée.

Il sortir l’outil d’analyse de barrière de sa veste – la montre à gousset que Taiven devait jadis récupérer, et dont l’absence lui avait indiqué la présence de la salle au trésor. Il l’avait localisée dans cette salle, et, toujours décidé à la démonter entièrement pour voir ce qui la faisait fonctionner, avait remis cette idée à plus tard : pour l’heure, elle lui était plus utile intacte. Il lança un sort de divination au travers de l’objet et se mit au travail.

D’après ce que lui et les deux briseuses de barrière Aranea étaient capables de dire, il existait trois couches principales de défense sur l’entrée. La première servait à électrocuter quiconque touchait les murs. La seconde chauffait l’air à des températures mortelles. La troisième forcerait le plafond à s’effondrer sur les voleurs malchanceux. Toutes trois possédaient des conditions complexes et bien masquées liées à une couche de détection que ni Zorian ni les Aranea ne parvinrent à repérer.

Évidemment, la troisième défense était celle qu’ils devaient désactiver en priorité, mais elle apparaissait comme celle qui était la plus sensible au contact. Les Sages Filigranes avaient trouvé un moyen de la neutraliser, mais le faire déclencherait sans aucun doute les autres défenses – les deux qui avaient été découvertes, et toute autre qui leur était encore potentiellement inconnue.

L’outil d’analyse de barrière se montra vraiment utile, cela dit – la couche de détection, si étrange et obscure par le passé, se révéla face à lui, tout simplement. C’était… moins grave qu’il ne le pensait. Il pouvait le faire. Il contacta Cercle de Fortune et lui annonça qu’il pouvait désactiver les défenses. Les Aranea de la pièce explosèrent en une cacophonie d’activités pour finir par quitter les lieux au cas où Zorian dut faire une erreur et que tout explosât. Cercle de Fortune et les deux briseuses de barrière, cependant, restèrent. Ces deux dernières allaient l’aider tandis que Cercle de Fortune annonça simplement qu’elle devait être là. Il ne s’y opposa pas, trop absorbé par la tâche devant lui.

Pendant l’heure et demi suivante, Zorian et les deux Aranea briseuses de barrière neutralisèrent prudemment la couche de détection et se mirent à déverrouiller la porte elle-même. Elle possédait des défenses supplémentaires, relativement mineures par nature mais suffisamment solides pour vraiment ruiner tous leurs efforts si elles venaient à s’activer – ce fut à son immense soulagement, ainsi, qu’ils parvinrent à ouvrir la porte sans rien déclencher.

Malheureusement, ce fut le moment que choisirent les défenses à l’intérieur même de la pièce pour s’éveiller. Elles étaient totalement séparées du schéma principal et donc indétectables de l’extérieur… Si Zorian n’avait pas immédiatement réagi en érigeant un bouclier devant eux tout en ordonnant à la plate-forme de force sur laquelle ils se tenaient de descendre au plus vite, l’explosion qui s’ensuivit les aurait sans aucun doute tués sur le coup. Même alors, ils terminèrent leur course en s’écrasant douloureusement sur le sol de la grotte, sonnés pendant quelques secondes.

Le temps n’était cependant pas au repos et à la récupération, parce que l’entrée ruinée de la salle de recherches commença à laisser s’échapper une espèce de gaz jaune opaque et Zorian n’avait aucune intention d’en tester les effets. Il retint sa respiration et scella hâtivement l’entrée de la salle avec une bulle de force, empêchant plus de gaz de les atteindre, avant de lancer le sort qu’il vu Kyron lancer, un beau jour. Il leva sa main et y concentra tout le gaz encore libre, l’attirant à toute vitesse vers sa paume ouverte, où il se condensa en une petite bille compacte.

Un moment plus tard, une fois qu’il fût sûr d’avoir tout récupéré, il restructura cette boule empoisonnée en une poussière inerte et inoffensive et alla se rendre compte de la situation avec Cercle de Fortune, qui avait été suffisamment chanceuse pour survivre grâce à lui. Les deux briseuses de barrières ne l’avaient pas été – elles n’étaient pas mortes, mais peu s’en était fallu. Il s’avérait que les Aranea ne pouvaient pas retenir leur souffle comme les humains elle elles avaient inhalé un peu de cette substance avant qu’il la neutralisât. Elles allaient guérir, mais pas de sitôt, alors Cercle de Fortune lui avait demandé de les déposer au campement principal des Sages Filigranes et de ramener un nouveau duo d’Aranea apte à effectuer le même travail.

Plus tard, il envoya des yeux ectoplasmiques et d’autres mécanismes de surveillance dans la pièce afin de vérifier ce qu’il s’y était passé, et la trouva totalement ravagée par l’explosion, recouverte d’une espèce de substance verte visqueuse et dangereuse. Cercle de Fortune haussa les épaules mentalement, annonça qu’il s’agissait d’un simple échec et fit murer l’entrée de la pièce pour prévenir toute nouvelle surprise.

[Ne laisse pas cet échec te miner,] dit-elle à Zorian. [Si nous nous en étions tenus à notre plan de départ, ces défenses auraient explosé malgré tout, et auraient probablement emporté avec elle l’équipe entière. Et plus encore, aurions dû faire face aux autres pièges que tu as désactivés avant que tout ne s’emballe à la fin. C’est une bien meilleure conclusion.]

Eh bien, c’était une façon de voir les choses. Il laissa l’Aranea s’occuper du dernier nettoyage et s’en alla, à la recherche de sa professeure de magie mentale.

Il ne lui fallut pas longtemps pour localiser l’Aranea en question dans un coin isolé de la colonie en ruines, ou elle était en pleine discussion avec deux de ses semblables, engagée dans une conversation télépathique.

Avant cette boucle-là, de telles conversations entre Aranea lui étaient totalement opaques – la télépathie n’était pas dépendante d’un langage – et à moins qu’une Aranea lui parlât directement d’une manière compréhensible, il ne pouvait espérer en tirer un traitre mot. Désormais, cependant, l’une de ses professeurs avait commencé à lui enseigner comment déchiffrer les échanges télépathiques Aranea, et il pouvait en comprendre quelques bribes. Toujours débutant dans cet art, bien sûr, mais c’était suffisant pour qu’il pût saisir le sujet général d’une conversation. Actuellement, elles parlaient des trois Toiles voisines les plus puissantes – Apex Brûlant, Les Porteuses de la Marque Rouge et Bleu Profond – et de la menace qu’elles pouvaient représenter si elles décidaient de marcher sur Cyoria. Malheureusement, il ne fut pas capable d’en apprendre plus que ça. Les détails lui échappaient totalement.

Il créa une note mentale afin de voir s’il pouvait trouver quoi que ce fût à propos de ces Toiles dans la salle des archives. Il pourrait être de bon ton de leur rendre une petite visite un jour ou l’autre, afin de voir ce qu’elles pouvaient avoir à offrir.

[Salutations,] envoya-t-il aux trois Aranea. [Ai-je interrompu quelque chose d’important ?]

[Nous ne faisons que passer le temps,] répondit Voix de Paix.

Elle était celle qui était supposée l’aider à apprendre comment interpréter les sens Aranea, mais également leurs pensées et souvenirs. Elle avait décidé d’elle-même que ça incluait l’apprentissage du langage Aranea, en prétendant qu’il ne serait jamais vraiment capable de donner un sens à leurs esprits sans être à l’aise avec leur langage. Elle était également la plus enthousiaste des trois, désireuse plus que souvent de travailler au-delà du temps officiellement alloué afin de dépasser les limites imposées, d’aller plus loin que ce qu’elle était censée lui apprendre.

[Es-tu là pour ta leçon quotidienne ?]

[Oui,] confirma-t-il. [Je sais que je suis un peu en avance, mais le projet concernant la porte de la salle de recherche magique a vu une mise en œuvre quelque peu… désastreuse.]

[Nous l’avons entendu,] répondit l’Aranea simplement connue sous le patronyme de Marteleuse – un nom plutôt pertinent, sachant qu’elle était une spécialiste du combat télépathique et favorisait les attaques puissantes et sans répit. [Cercle de Fortune a toujours été du genre imprudent. Au moins, tu t’es assuré que personne ne meure. Je dois avouer que je m’attendais à moins de ta part, lorsque j’ai entendu que tu étais censé nous escorter, mais il semble que tu sois plutôt efficace de temps à autre.]

[Marteleuse !] protesta Voix de Paix.

[Je dis simplement les choses telles qu’elles sont,] répondit Marteleuse, ni honteuse ni contrariée.

[Ne nous chamaillons pas devant notre élève. Nous lui offrons un mauvais exemple,] s’interposa Mémoire des Gloires Sublimes, la dernière de ses trois enseignantes.

Zorian avait plus ou moins ressenti qu’elle lui en voulait pour une raison obscure, qu’elle considérait le travail d’enseigner à un humain trop bas pour elle. Ou peut-être enseigner tout court, d’ailleurs, il n’en était pas sûr. Dans tous les cas, elle se montrait très professionnelle pour laisser ce genre de considération se mettre en travers de sa mission, et il n’avait alors aucune raison de se plaindre.

[Suivons-nous le même programme que la dernière fois ?] ajouta-t-elle.

[Je ne vois aucune raison de ne pas le faire,] dit Zorian.

[Dans ce cas, nous continuerons là où nous avons arrêté hier. D’ailleurs, je ne serai pas capable de t’aider plus que ça, à moins que tu n’acquiers une personne afin de… eh bien… un cobaye, pour notre prochaine session. Tu as bien indiqué que ce ne serait pas un problème ?]

[Non,] confirma Zorian. [Ce n’en sera pas un.]

Il allait être facile de piéger un des cultistes et de le traîner là pour la séance d’entraînement mémorielle et pour l’interroger. La seule chose dont il doutait encore était le choix de la cible. Allait-il attaquer un cultiste de bas rang qui ne savait probablement rien mais dont la disparition n’allait être remarquée par personne en particulier, ou quelqu’un de plus… important ? Il allait devoir y songer.

[Avant que nous commencions, j’aimerais avoir votre opinion sur un sujet,] dit Zorian.

[Oh ? À quel propos ?] demanda Mémoire des Gloires Sublimes. Est-ce en rapport avec ce paquet mémoriel massif logé dans ton esprit, peut-être ?]

Ugh. Voilà qui était problématique avec l’apprentissage de la manipulation mémorielle de leur part – il n’avait eu d’autre choix que de laisser Mémoire des Gloires Sublimes se glisser dans les siens. Il était presque sûr qu’il détecterait une sérieuse tentative d’intrusion de sa part, mais il était compliqué de l’empêcher de jeter un œil furtif à ses pensées de temps en temps.

[Je pensais que tu avais dit que tu éviterais de faire ça ?] demanda-t-il, ennuyé.

[J’ai à peine regardé,] protesta-t-elle. [Un paquet mémoriel Aranea à l’intérieur d’un esprit humain, spécialement un de cette taille, est juste difficile à manquer. D’ailleurs, tu étais en train de songer à me laisser l’examiner plus en détail, alors pourquoi te plaindre ? Je suis sur le point d’y jeter un œil un peu plus insistant, de toute façon.]

Zorian soupira, vaincu. Il détestait quand les Aranea répondaient à ses pensées avant même qu’il eût le temps de les formuler verbalement. C’était juste malpoli. Pourtant, elle avait raison – il avait besoin qu’elle examine dans le détail le paquet mémoriel de la matriarche pour lui dire ce qu’elle avait vu, parce que son propre sens mental d’amateur lui disait qu’il se dégradait déjà.

Si c’était vrai, il avait besoin de savoir combien de temps il restait.

Après un peu d’hésitation, il ouvrit son esprit un peu à contrecœur et accepta de la laisser observer son esprit afin de comprendre ce qui arrivait au paquet mémoriel. Heureusement, elle semblait savoir se contrôler et les explosifs autour de son cou restèrent inertes.

Au bout d’un moment, elle se retira et lui donna le verdict.

[J’ai peur que tu aies raison,] dit-elle. [L’enveloppe de protection du paquet mémoriel ont déjà commencé à s’effilocher.]

Son cœur manqua un battement. C’était précisément ce qu’il craignait. Et il n’était pas prêt : s’il ouvrait le paquet maintenant, il doutait en tirer quoi que ce fût de compréhensible. Mais s’il attendait…

[Combien de temps ?] demanda-t-il.

[Difficile à dire. Je n’ai jamais vu un paquet si énorme, alors il est compliqué de juger la vitesse de progression de la détérioration. Il peut rester stable pour trois mois de plus, je pense. Peut-être quatre. Si tu veux vraiment être sûr de ne rien perdre, cela dit, tu vas devoir l’ouvrir dans les deux mois.]

[N’y a-t-il rien que l’on puisse faire pour stopper le processus ? Ou au moins, le ralentir ?] se désespéra Zorian.

[Réparer un paquet mémoriel est plutôt facile si tu en es le créateur,] expliqua l’Aranea. [Bien moins, s’il est de quelqu’un d’autre. Je ne pense même pas être capable de réparer une chose si élaborée moi-même, et tu ne devrais pas m’autoriser à bidouiller si profondément dans ton esprit si ce n’est pour le lire uniquement, de toute façon. Je vais t’apprendre les bases de cette compétence, si tu le souhaites, mais devenir assez bon pour réparer ça, hm… Tu vas devoir trouver un bien meilleur professeur.]

[Une idée d’où le trouver ?]

[Les Avocats Lumineux ont probablement ce que tu cherches,] dit-elle. [J’ai entendu qu’ils peuvent être difficiles à appréhender, cela dit. Ils négocient de façon diabolique.]

Eugh, ces Aranea-là. Eh bien, à problème extrême, mesures extrêmes. Au moins, payer leur prix exorbitant devrait s’avérer relativement aisé, maintenant.

[Dans ce cas, j’aimerais reporter nos cours actuels pour un certain temps et me concentrer sur la réparation du paquet mémoriel.]

[Bien sûr,] accepta-t-elle facilement. [Voici la marche à suivre…]

 

___

 

Il rentra à la maison tard ce soir-là, épuisé et déprimé. Il avait espéré pouvoir travailler encore après sa visite aux Sages Filigranes, mais entre l’échec de la salle de recherche magique et la confirmation de la détérioration rapide des souvenirs de la matriarche, toute envie lui avait échappée.

— Oh, tu es rentré ! s’exclama Imaya lorsqu’il passa le pas de la porte. Ton amie t’attend depuis un bout de temps déjà. Elle est dans le sous-sol avec Kael, actuellement. Tu veux que je l’appelle ou y vas-tu toi-même ?

Son amie ? Elle ?

— Taiven ? suposa-t-il.

Imaya acquiesça. Huh, c’était bien plus rapide que ce qu’il s’imaginait de sa part. Ce qui pouvait être aussi bon que catastrophique, d’ailleurs.

— Je vais voir ce qu’elle veut.

— Tu sais, la dernière fois que ton amie t’a rendu visite, elle a quitté la maison avec les yeux rouges d’avoir trop pleuré. En tout cas, c’est ce qu’on aurait dit, lui lâcha nonchalamment Imaya.

— Pourquoi ce ton étrange et insistant sur le mot amie ? demanda Zorian en plissant les paupières.

— Tu ne brises pas le cœur des filles, dis-moi ?

— Ugh. Il n’y a rien entre Taiven et moi, ok ? Et d’ailleurs, si quelqu’un brise les cœurs ici, c’est clairement elle, rétorqua-t-il.

— Je préfère ne pas en parler, fit-il en secouant la tête après avoir remarqué son regard et ressenti ce pic de curiosité émanant d’elle.

Heureusement, elle n’insista pas, et il se rendit dans la cave afin de parler à Taiven et entendre ce qu’elle avait décidé. Il la trouva en pleine discussion avec Kael à propos de la boucle temporelle, à comparer des notes et à discuter des mécaniques du voyage dans le temps.

— Donc, tu me crois ? lui demanda-t-il, plein d’espoir, pour toutes salutations.

— Je suppose, lui répondit-elle. C’est toujours un peu surréaliste, mais tout ce que tu m’as raconté s’aligne et a du sens. En tout cas, les parties que je peux vérifier par moi-même. Et Kael semble également convaincu que tu dis la vérité. Alors ouais, je suppose que je… te crois ?

— Y a-t-il quoi que ce soit que tu puisses me dire et qui m’aiderait à te convaincre lors des futures boucles ? demanda-t-il.

— Kael et moi en avons parlé pendant un bout de temps, justement, expliqua-t-elle. Je n’en sais rien. Toute information personnelle que je pourrais te donner me foutrait les jetons si tu venais me les annoncer comme ça de but en blanc. Je déciderais certainement que tu m’auras espionné ou que tu lis dans mes pensées, mais certainement pas que tu es un voyageur temporel. Si tu venais me chercher au début du mois et que tu me montrais tout ce que tu as appris pendant tout ce temps, j’accepterais clairement que quelque chose de bizarre se passerait, mais je te prendrais plutôt pour un démon, ou je ne sais pas… un possédé ? C’est uniquement parce que j’ai interagi lourdement avec toi pendant une grosse semaine que je peux affirmer que tu es… eh bien, toi.

— Alors que dis-tu de ça ? Je commence la prochaine boucle de la même manière, je rejoins ton groupe, j’attends une semaine afin que tu commences à t’énerver en voyant mes progrès impossibles, et je t’en parlerai alors directement, avant que tu n’aies le temps de vraiment arriver à bout, tenta Zorian.

Une tension qu’il n’avait pas remarquée jusqu’alors sembla s’envoler des épaules de Taiven tandis qu’elle soupirait de soulagement.

— Quoi ? lâcha-t-il en fronçant les sourcils.

— Je… J’avais peur que tu continues à dupliquer ce qui s’est passé, à reproduire les circonstances qui m’ont menées ici et maintenant, avoua-t-elle. Même si je n’en garde aucune mémoire, je ne veux pas être réduite aux larmes encore et encore. C’était assez humiliant une fois, merci beaucoup.

— Pour dire vrai, je n’étais pas non plus à l’aise avec l’idée de te faire pleurer à répétition, moi non plus, lui dit-il. Alors cette option était déjà clairement hors de question, même si tu étais d’accord.

Elle détourna le regard, gênée. Kael s’éclaircit la gorge afin d’attirer son attention.

— J’ai horreur de casser ce genre d’ambiance, mais nous avons encore des choses à discuter, dit-il.

— Oui, confirma Taiven en sautant sur l’occasion de changer de sujet. Tout d’abord, Zorian, pourquoi n’avoir pas encore contacté Zach ? Ce type, Robe Rouge, il représente une menace pour vous deux, et tu as toi-même dit que tu penses qu’il est au centre de tout ça. Travailler avec lui est juste logique. Je ne comprends pas ta réticence à lui parler.

— En premier lieu, reprit Zorian sur le même ton, il y a une possibilité que Robe Rouge surveille Zach et traque ses mouvements. Dans ce cas, le contacter reviendrait à me révéler à Robe Rouge. Deuxièmement, je suspecte fortement qu’au moment où je le contacterai tout mon emploi du temps va n’être plus qu’un joyeux souvenir. Il y a des choses urgentes… qu’il faut que je fasse, je ne peux pas tout abandonner pour retrouver Zach. Même en imaginant qu’il comprenne mes buts, il voudra probablement prendre part à mes activités. Comme les choses que je dois faire demandent de la subtilité, chose dont il manque totalement, c’est un problème. L’un dans l’autre, je pense que ce n’est simplement pas une bonne idée de m’impliquer dans sa vie pour l’instant.

— Alors… Quoi ? Tu prévois de continuer à esquiver un allié potentiel, juste comme ça ? demanda Taiven.

— Seulement jusqu’à ce que je termine l’enquête sur les envahisseurs et que je puisse mettre la main sur les souvenirs de la matriarche, dit Zorian. Après quoi je vais probablement aller à sa rencontre pour voir ce qu’il fout depuis tout ce temps et ce qu’on peut faire l’un pour l’autre.

— Huh. Très bien, dit-elle, quelque peu apaisée. C’est logique. Pour être honnête, je pensais que tu te montrerais bien plus têtu. Kael a dit que tu avais une espèce de rancune envers Zach, et je sais à quel point ce genre de truc t’importe.

— Eh bien, Kael se trompe. Je n’ai rien contre Zach, répondit Zorian en regardant le Morlock un peu de travers. Mais peu importe. Un problème résolu. De quoi devons-nous encore parler ?

Kael arracha une page de son calepin et l’offrir à Zorian.

— Nous avons établi une liste, lui lâcha-t-il en souriant. Taiven a vraiment beaucoup de suggestions.

Zorian attrapa le papier avec un profond soupir et commença à lire. Elle savait vraiment comment choisir le bon jour pour lui balancer un truc pareil, hein ?

Comme on dit, si déjà il pleut, autant qu’il pleuve averse.

Raka
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6 thoughts on “MoL : chapitre 44

  1. Merci pour le chapitre, mais je pense qu’il y a eu une erreur lors de la mise en ligne –> voir la page d’accueil ^^

    Vivement la semaine prochaine !!!

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