MoL : Chapitre 72
MoL : Chapitre 74

Chapitre 73 — Avancer péniblement

 

Loin dans les jungles hostiles de Koth se trouvait un trou, à moitié enfoui à flanc de colline, et donnant sur un puits vertical au fond duquel se trouvait un plan d’eau verdâtre. Bien que les lieux fussent d’une beauté tropicale, très peu de gens étaient capables de les admirer. L’endroit était, après tout, infesté de drakes caméléons.

Naturellement, il s’agissait du cénote dans lequel ils avaient découvert l’orbe du premier empereur lors de l’itération précédente. Zach et Zorian se tenaient au bord du gouffre et observaient les drakes qui pullulaient à l’intérieur tout en discutant à propos de la façon dont ils allaient devoir récupérer l’artefact ikosien. De temps en temps, un groupe de drakes près d’eux ou scrutaient dans leur direction, mais entre leurs sorts de camouflage et les capacités de Zorian lui permettant d’éditer leurs sens et leur mémoire, ils n’allaient pas être découverts de sitôt.

— Donc, combien de temps va-t-on faire ça ? demanda Zach. Tu penses que tu peux t’infiltrer ?

Zorian jeta un coup d’œil vers le centre du cénote avant de secouter la tête. Les drakes tendaient à se regrouper en masses de nombreux individus, parfois cinq ou plus, et la grotte abritant l’orbe semblait en contenir un grand nombre.

— Il est assez compliqué d’empêcher les drakes de nous repérer quand il n’y en a qu’un ou deux, se désespéra Zorian. Ces quatre yeux indépendants rendent leurs sens difficiles à saisir, contrairement à ceux des humains. Comprendre comment berner leur vision est parfois extrêmement fatigant, je ne me vois pas le faire sur des groupes sans flancher.

Zach ne sembla pas surpris par cette déclaration. Il avait l’air de comprendre de mieux en mieux les limitations de la magie mentale de Zorian.

— Alors, on devrait juste entrer, faire pleuvoir la mort, et puis voilà ? offrit-il. Je veux dire, pourquoi compliquer les choses ? On peut tous les buter, tu sais ?

— J’aimerais autant ne pas combattre une armée de drakes aujourd’hui, soupira Zorian. Que dis-tu de ça ? Tu recules loin du cénote et tu les attaques. Si leur réaction précédente est d’une quelconque indication, ils devraient tous se ruer sur toi. Lorsqu’ils le feront, je me téléporterai près de l’orbe, je le récupèrerai, et je le ramènerai. Même s’ils laissent quelques gardes derrière, je pourrai m’en charger facilement.

— Et si l’hydre t’apparaît à la gueule ? ajouta Zach en fronçant les sourcils. Je ne veux pas être méchant, mes tes prouesses au combat…

— Je ne suis pas à la hauteur pour affronter l’hydre, je sais, acquiesça Zorian. Je n’aurai pas à la combattre réellement, cela dit. Je peux simplement fuir, si elle apparaît. Je suis assez bon pour survive pendant les quelques secondes nécessaires pour lancer le sort de téléportation. D’ailleurs, je suspecte l’hydre de ne pouvoir quitter la dimension de l’orbe dans la grotte. Elle est juste trop énorme. La dernière fois, elle est sortie du lac, et je suis sûr que ce ne sera pas différent.

— Mais si tu voles l’orbe et quittes les lieux, l’hydre n’aura-t-elle pas tout l’espace nécessaire pour apparaître ?

Uhh… merde, Zach pensait vraiment à tout.

— Et même si l’hydre ne réagit pas immédiatement, elle transforme l’orbe en bombe à retardement. Le monstre peut clairement en sortir quand il le désire, et si nous l’amenions à Cyoria, et qu’elle décide d’aller faire un tour en ville pendant notre sommeil ? Imagine les dégâts. Si elle décide de ne pas réagir quand nous récupérons l’orbe, il pourrait être judicieux de l’attirer dehors volontairement avant de l’amener vers une grande ville…

Ils décidèrent de tenter le coup malgré ça. L’exécution du plan s’avéra légèrement plus ardue que prévue : apparemment, Zach seul n’était pas une menace assez grande pour pousser l’ensemble des drakes à sortir frénétiquement de leur nid pour lui donner la chasse. Après tout, il n’était qu’un seul humain. Il pouvait tout à fait être divinement puissant, mais ce n’était pas une chose que l’on pouvait juger au premier coup d’œil de drake. Aussi, les drakes envoyèrent initialement un groupe de cinq jeunes individus s’occuper de lui. Bien sûr, quand Zach les massacra sans effort, le cénote tout entier s’agita comme s’il avait mis un coup de pied dans la fourmilière… mais pas suffisamment pour tous se ruer sur lui. Ils se sentaient en sécurité dans leur trou, et ils se contentèrent de se regrouper en une masse informe de corps et d’attendre pour voir si Zach allait oser les attaquer dans leur antre. Malheureusement pour Zorian, ils choisirent la grotte de l’orbe comme point de rassemblement d’urgence.

Mais lorsque Zach commença à leur balancer des sorts d’artillerie, ils décidèrent qu’ils ne pouvaient plus se permettre de se blottir au fond de leur grotte. Ils se jetèrent dehors et tentèrent de l’éliminer, ne laissant qu’une poignée de gardes derrière. Zorian se téléporta rapidement à l’intérieur, matérialisa l’orbe et s’échappa comme il était entré.

Mission accomplie. Quant à l’hydre, elle ne se montra à aucun moment. Ni lorsque Zorian récupéra l’orbe, ni lorsque tous deux attendirent pendant plusieurs heures au milieu de la jungle au cas où elle déciderait finalement d’émerger. Zorian ne savait pas trop qu’en penser ; d’un côté, ça signifiait qu’ils n’auraient pas à combattre une hydre géante bénie des dieux et capable de se téléporter, mais d’un autre côté… c’était exactement ce que Zach craignait : ça voulait dire qu’elle pouvait surgir n’importe où et à n’importe quel moment, ce qui ruinerait l’itération dans sa totalité.

— Il faut vraiment qu’on comprenne comment entrer dans ce satané orbe, grogna Zach, en faisant tournoyer l’objet dans ses mains.

— Il faut garder à l’esprit qu’il ne possède peut-être simplement pas cette fonction de façon native, lui répondit Zorian en fixant l’orbe d’une manière pensive. La magie de téléportation est compliquée à fixer sur des objets. Il existe bien des baguettes de rappel qui peuvent déplacer une personne vers un lieu prédéterminé, et des plateformes capables de proposer un voyage instantané, mais toute forme de magie plus sophistiquée requiert un lanceur vivant. Il est possible que le propriétaire précédent de l’orbe ait utilisé des sorts spécifiques pour entrer et sortir de cette dimension.

— Adorable, se plaignit Zach et lançant l’obe dans les airs, déclenchant son mécanisme de déploiement.

L’orbe se flouta et se rétracta sur lui-même dans un son doux. En une fraction de seconde, il n’était plus là, et aucune trace de son existence n’existait plus.

— Ça veut dire, continua-t-il. Ça veut dire qu’on doit soit chercher un obscur sort de téléportation, soit en créer un à partir de rien. Et ça pourrait nous demander une vie entière. Comme si nous n’avions pas déjà suffisamment de choses à faire…

Il réclama l’orbe mentalement, le faisant réapparaître, et le redéploya encore, comme par jeu.

— Si tu as raison, par contre, alors c’est vraiment mal étudié, reprit Zach. Pourquoi un génie ayant créé ça aurait été un assez gros connard pour ne pas y inclure une fonction d’entrée et sortie ? Il ne devrait pas être bien difficile d’y placer une plateforme de téléportation, une pierre de rappel ou n’importe quoi du genre. Et quand le propriétaire de l’orbe lui envoie un ordre, il se sert de la fixation pour faire entrer et sortir des personnes. C’est une méthode viable, non ?

Il fit apparaître et disparaître l’orbe, encore une fois.

— Oui, confirma Zorian. Et peut-être qu’il existe réellement un tel endroit dans l’orbe. Ou qu’il a existé. Mais ce genre d’objet ne tient pas la durée sans une maintenance régulière. Pas pendant des siècles, en tout cas. Et il y a aussi une chance qu’un… disons, un monstre, vivant dans l’orbe, puisse avoir détruit le tout. Au hasard, une hydre géante…

— Je n’avais pas pensé à ça, grimaça Zach en réclamant l’orbe une nouvelle fois. Nous ne pouvons juste pas –

Lorsqu’il le déploya une quatrième fois, le doux son habituel fut bien plus bruyant, et tous deux se trouvèrent soudain debout à côté d’une hydre géante super énervée, qui se jeta immédiatement sur eux en hurlant de toutes ses gueules.

Inutile de dire que les minutes qui suivirent furent… quelque peu trépidantes.

 

___

 

 

Abattre l’hydre prit plus de temps que la fois précédente, mais le fait qu’ils n’eussent pas à se soucier de Daimen et de ses hommes rendit la bataille bien plus aisée. Les choses furent un peu chaotiques au début, lorsque l’hydre les prit par surprise, mais après avoir échappé à la zone de danger immédiat, ils lui balancèrent tout un tas de joyeux sorts avant de décider que la situation était désespérée et de fuir dans la jungle. Il leur fallut des heures pour ça, par contre, parce que Zach avait déjà récupéré l’orbe et l’hydre n’aimait pas, mais alors vraiment pas ça. Et que Zorian fût intéressé par la façon dont son esprit multiple fonctionnait, et qu’il eût passé le plus clair du combat à l’étudier au lieu de chercher à la tuer n’aidait pas vraiment.

Ils ne la poursuivirent pas pour l’achever, au bout du compte. Avoir récupéré l’orbe était déjà amplement suffisant. Ils passèrent pas mal de temps à discuter de ce qu’il s’était passé, cela dit, et en conclurent que l’hydre ayant quitté l’orbe après que Zach l’eût déployé n’était pas un accident. Elle ne pouvait très certainement pas le faire lorsque l’orbe n’était pas sous sa forme dimensionnelle et elle avait dû attendre que Zach n’ouvre l’entrée pour la traverser. Ce qui laissait entendre qu’entrer dans l’orbe sans le déployer était, de façon similaire, impossible… Et tous deux se sentirent idiots, à avoir étudié l’orbe si intensément sans le déployer, par peur de ce qui pouvait s’y trouver et en sortir.

Mais peu importait. Après avoir pris possession de l’objet et avoir chassé l’hydre qui s’en était échappée, Zach et Zorian retournèrent vers leur base actuelle de Koth – le petit campement Aranea que les Adeptes de la Porte Silencieuse avaient établi autour du Portail Bakora local.

Zorian s’était attendu à ce que les Aranea devinssent plus faciles à appréhender, qu’elles se montrassent plus amicales, une fois qu’il leur aurait offert l’accès à ce Portal Bakora. Et c’était vrai, mais au-delà de ses rêves les plus fous. Les Aranea devinrent totalement démentes après avoir confirmé que la clé de passage fournie par cet humain était fonctionnelle. Il ne lui fallut qu’un peu plus de quatre jours pour les convaincre que la boucle temporelle était une réalité et qu’elles devaient travailler avec lui, ce qui était plus de deux fois plus rapide que la fois précédente. Il envoya malgré tout un simulacre vers Koth comme à son habitude, à la fois parce qu’il ne voulait pas tout miser sur les Aranea et parce qu’il devait établir un relai télépathique avec Koth en plaçant tout un tas de relais le long du chemin.

Pourtant, il était très satisfait d’avoir réussi à gérer les Aranea. Ce n’était pas absolument essentiel pour rejoindre Koth, mais ce le serait lorsqu’ils décideraient de récupérer la clé perdue à Blantyrre. Blantyrre n’était pas vraiment peuplée, et aucun bateau n’allait là de façon régulière. Aucun archipel ne servirait de relai pratique entre les continents, et il n’existait donc pas de réseau de téléportation direct. La mer et les côtes étaient sauvages et peu maîtrisées, habitat naturel de nombreux monstres dangereux et de catastrophes climatiques récurrentes. Zorian en avait discuté avec Daimen, et en conclusion, il était théoriquement possible de rejoindre Blantyrre en un mois, mais vraiment… un mois complet. Ils devraient sacrifier une itération entière juste pour ça, et auraient entre les mains une poignée de jours pour explorer un continent presque vierge et sauvage.

Heureusement, Blantyyre était parsemé de Portails Bakora. En fait, ils étaient même encore plus densément présents en ces lieux, comme si ceux qui avaient originellement créé ces artefacts en étaient originaires. C’était curieux, parce qu’autant qu’on pouvait le savoir de façon générale, l’humanité n’avait jamais vécu là-bas, à aucun moment de l’Histoire. Les érudits se querellaient souvent sur ce que cela signifiait, mais Zorian ne se souciait guère de ces drames – tout ce qui l’intéressait, c’était le fait que le réseau Bakora était sans doute la seule méthode viable pour s’y rendre rapidement. Le fait que l’un des artefacts impériaux fût perdus à Blantyrre avait toujours été l’un des soucis majeurs qu’ils avaient concernant leur collecte… Maintenant qu’il savait qu’il pouvait potentiellement se rendre sur place en quatre jours s’il parvenait à se procurer la bonne adresse, c’était comme si un rocher gigantesque s’était envolé de sur ses épaules. Peut-être avaient-ils réellement une chance de s’en sortir…

— Et ton frère ? demanda soudain Zach. Ne t’a-t-il pas filé un calepin empli de descriptions ? Il a sûrement laissé des instructions sur l’endroit où trouver l’orbe.

— Il l’a fait, mais je lui ai déjà dit que l’orbe était à nous, expliqua Zorian.

— Hah, ricana Zach. Il a dû adorer ça.

— Ouais, il n’était pas très ravi, agréa Zorian. Il n’était pas non plus si amer que ça, cela dit. Il sait qu’il ne peut pas vaincre l’hydre sans notre aide. Il aurait besoin de plus d’un mois rien que pour trouver, organiser et lancer une opération de chasse de cette envergure. Il m’a fait promettre que nous lui laisserions l’orbe une fois hors de la boucle, par contre.

— C’est de bonne guerre, je suppose, fit Zach en haussant les épaules. Je veux dire, j’apprécie vraiment énormément ce truc, mais ton frère a des droits sur sa propriété, en quelque sorte, et puis, c’est ton frère. Tu m’en dois une, par contre.

— Je t’en dois une ? s’étonna Zorian en levant les sourcils. Je te dois quoi ?

— Une autre merveille de palais portatif comme celle-là, évidemment, annonça Zach comme s’il s’était agi d’une évidence absolue. Tu vas tenter de devenir un dieu des dimensions dans pas longtemps, je te rappelle. C’est bien ce que tu as prévu, non ? Et je te connais, je sais que tu vas le faire, et que tu vas y arriver. Une petite babiole comme celle-là n’est très certainement pas une grosse affaire.

Babiole, qu’il avait dit. Les informations sur les dimensions miniatures étaient éparses, et ce que Zorian avait découvert au sujet de cet objet dépassait tout ce qui était humainement possible d’achever grâce aux connaissances actuelles. Il existait des exemples de dimensions plus grandes, mais pas des masses.

— Correction, lui lâcha Zorian sans gants. Nous allons devenir des dieux en magie dimensionnelle. Tu crois sérieusement que tu vas faire l’impasse sur l’opportunité d’apprendre un truc pareil ?

— Clairement pas, je ne laisserais pas filer volontairement la chance d’apprendre un truc si utile, sourit Zach. Mais c’est toi, l’expert en création de trucs, tandis que je suis plus le type qui les casse. En plus, nous avons déjà établi le fait que tu m’en devais une. J’ai décidé, de façon magnanime, de laisser ton frère mettre la main sur l’orbe une fois que la boucle serait une histoire ancienne. Comme récompense, tu vas bien accepter de me fabriquer un palais mobile quand on sera dehors, non ?

— Nous parlons de ça plus tard, quand nous aurons découvert à quel point cette idée est réalisable, soupira Zorian. En revanche, je peux te dire tout de suite que tu ne recevras pas un vrai palais.

— Quoooiiii ? grinça Zach. Pourquoi pas ?

— Parce que les dimensions miniatures ne créent pas de la matière, lui rappela Zorian en désignant l’orbe. Si tu veux qu’ils contiennent un morceau de terrain comme celui-là, tu dois, de façon assez basique, voler ce bout de terrain en l’enfermant dans cette dimension. Alors si tu veux un palais… Eh bien, tu vas d’abord devoir construire le palais en question. Mis à part le coût exorbitant d’un tel projet, qui seraient totalement astronomiques, je n’ai simplement pas les compétences techniques nécessaires pour architecturer et fabriquer un palais…

— Oh, comprit Zach. Ouais, c’est logique, je suppose.

— Maintenant, si tu veux un rocher creux ou une charmante petite cabane… je peux clairement t’aider, ajouta Zorian. Merde, je pourrais même être capable d’y ajouter des vitres en verre si tu me laisses me montrer extravagant !

Ce qui déclencha une longue réflexion au sujet des bâtiments qu’il serait possible de construire pour un mage seul en utilisant uniquement des matériaux naturels. Ce qui, à son tour, se termina en une compétition entre Zach et Zorian, afin de définir qui parviendrait à construire la résidence la plus luxurieuse à l’aide de ce qu’ils avaient sous la main.

Si un quelconque explorateur de la jungle devait tomber nez à nez avec cet endroit quelques heures plus tard, il se trouverait probablement perdu face à cette série de tours culminant dans le ciel, de ziggurats magnifiques et de maisons alignées les unes après les autres. Hélas, cette partie de la jungle était reculée, et personne n’y viendrait avant la fin du mois.

Les chauve-souris et autres animaux qui établiraient résidence dans ces nouveaux quartiers n’auraient rien à critiquer, cela dit.

 

___

 

 

Zach et Zorian flottaient dans un vide obscur. Le ciel noir qui les entourait n’avait pas de sens, pas de direction, aucune gravité, et ne contenait qu’un seul point d’intérêt : une silhouette vaguement humanoïde dont les yeux brillaient doucement. Le Gardien du Seuil.

Ils n’avaient pas visité cet endroit depuis un bout de temps. Ils tentaient de ne pas trop interagir avec le Gardien, de peur de déclencher un système de sécurité quelconque lui faisant réaliser qu’il existait deux contrôleur au sein de la boucle temporelle et qu’il devait faire quelque chose à ce sujet. Cependant, maintenant qu’ils avaient mis les mains sur un morceau de la clé, il leur semblait simplement logique de venir voir comment le Portail du Souverain y réagirait.

— Bienvenue, Contrôleur, leur annonça le Gardien, la voix tout aussi douce et dénuée d’émotions que ce dont ils se souvenaient ; il ne leur donna pas non plus la moindre indication leur laissant penser qu’ils se souvenaient de leur première visite.

— Nous avons des questions pour toi, lui dit Zach d’emblée.

— Je ferai de mon mieux pour y répondre, confirma paisiblement le maître des lieux.

Ils ne lui parlèrent pas immédiatement de l’orbe. Au lieu de ça, ils confirmèrent tout d’abord le nombre d’itérations dont ils disposaient encore avant l’effondrement de la boucle temporelle, juste au cas où. Il en restait 42, exactement comme prévu. Après quoi Zorian déballa une liste de questions que tous deux avaient préparée pour lui au fil des mois, concernant Robe rouge, les mécanismes de la boucle temporelle, et ainsi de suite.

Ils n’arrivèrent nulle part avec ça, naturellement. Le Gardin ne savait pas comment les aider ou refusait tout bonnement de le faire – et ne s’en cachait pas, lorsqu’il s’agissait de choses qu’ils n’étaient pas autorisés à savoir. Prévisible, mais toujours frustrant de se faire bloquer ainsi par une entité qui avait les réponses à leurs questions. Finalement arriva le sujet principal de la conversation.

— Gardien, peux-tu nous en dire plus au sujet des clés, maintenant ? demanda Zorian.

— Afin d’en savoir plus sur une clé, veuillez me ramener la clé en question pour que je l’inspecte, lui répondit le Gardien.

— Oui, oui… Afin d’en savoir plus sur une clé, nous devons d’abord dénicher la clé. Une logique implacable, fit Zach en levant les yeux au ciel. Mais nous ne sommes pas là pour ça. Voilà ma question : si nous te ramenons un morceau de la clé complète, est-ce que ça compte ? Pouvons-nous te poser des questions à son sujet ?

— Ne posséder qu’une partie de la clé ne vous autorisera à obtenir des informations que sur cette partie, nota le Gardien calmement.

— C’est parfait, le rabroua Zach. Nous avons amené une partie de la clé, alors pourquoi n’y jetterais-tu pas un œil ?

— Je ne la vois pas, l’arrêta immédiatement le Gardien. Est-elle correctement connectée à la salle de contrôle ?

— Attends, on doit faire quoi ? demanda Zach, incrédule.

Il s’avéra que simplement posséder l’objet en question ne suffisait pas. Le Gardien ne savait pas ce que leurs corps physiques transportaient, et ne s’en souciait pas. Il était de la responsabilité de Zach et Zorian de se débrouiller pour connecter l’orbe au Portail s’ils désiraient en obtenir une confirmation.

Comment étaient-ils supposés faire ça ? Évidemment, le Gardien ne fut pas d’une grande aide à ce sujet non plus. Il leur fallu deux heures de tests frustrants avant de finalement réaliser qu’ils devaient utiliser le marqueur comme une espèce de pont, en se connectant à la fois à l’artefact et au Portail. Seulement alors l’orbe fut-il reconnu.

— C’est effectivement un morceau légitime de la Clé, décida le Gardien.

— Pas trop tôt, soupira Zach. Alors, qu’est-ce qu’on a gagné ?

— Rien de particulier, répondit le Gardien de sa voix monotone. Il vous faut la Clé entière pour débloquer un niveau d’autorisation plus élevé que celui dont vous disposez. Cependant, vous pouvez désormais m’interroger sur par quoi vous étiez intéressé tout à l’heure. Gardez cependant à l’esprit que je ne possède pas les connaissances liées aux fonctions banales de l’objet. Je ne peux que vous renseigner sur son utilité au regard de la boucle temporelle.

— Alors, si nous te demandons de nous parler de la dimension miniature qu’il contient… commença Zorian.

— Je ne pourrais vous aider, termina le Gardien. Je ne savais même pas qu’il contenait une dimension miniature avant que vous n’en eûmes fait mention.

La seconde de silence qui s’ensuivit fut douloureuse, tandis que tous deux fronçaient les sourcils. Ce n’était pas totalement inattendu, pourtant. Il avait été évident, lors de leur première visite, que le Gardien était totalement inconscient de ce qui se passait hors de sa salle de contrôle, et qu’il ne percevait pas le monde de la même manière que les humains, dehors. Il ignorait simplement, et peut-être volontairement, tout ce qui n’avait pas trait à son travail. Prévisible, mais décevant malgré tout.

— Très bien, finit par reprendre Zach. Alors que peux-tu nous dire au sujet de l’orbe, dans ce cas ? Quelles capacités peut-il posséder au regard de la boucle temporelle ?

— Il contient une banque mémorielle que le Contrôleur peut utiliser pour archiver et organiser ses souvenirs importants au-delà des itérations, expliqua le Gardien.

Attends, quoi ? Zach et Zorian échangèrent un regard discret, ne s’était pas du tout attendu à ça.

— Une banque mémorielle… répéta lentement Zorian.

— Oui, confirma le Gardien. Vous devriez être capable de ressentir un espace vide en son sein, si vous vous concentrez de la bonne manière. Concentrez-vous également sur les souvenirs que vous désirez conserver et ils y seront naturellement poussés. Une fois à l’intérieur, ils persisteront d’itération en itération et seront disponibles à tout moment, à moins que vous ne choisissiez de les effacer. Souvenez-vous que cette capacité n’existe qu’à l’intérieur de la boucle temporelle. Une fois en-dehors, une fois que cette réalité fictive s’effondrera de façon permanente, tous les souvenirs présents dans la Clés seront détruits de la même manière. Assurez-vous de récupérer tout ce que vous jugez important avant de la quitter.

Tous deux digérèrent l’information en silence, une fois encore.

— Je suppose mais nous savons maintenant ce qu’est ce mystérieux espace vide qu’on ne comprenait pas, soupira enfin Zorian.

— Ouais, répondit Zach, distrait et perdu dans ses pensées, avant de prendre une profonde inspiration et de se tourner vers Zorian. Mais ça m’a l’air vraiment pratique.

— Oui, acquiesça Zorian, pour qui cette banque mémorielle était un peu redondante à cause de sa propre capacité à créer des paquets mémoriels, mais il pouvait imaginer qu’un Contrôleur moyen trouverait ça absolument incroyable – c’était comme avoir un calepin d’itération en itération, mais en bien mieux. Gardien, y a-t-il une limite à la quantité de souvenirs qu’on peut y stocker ?

— Rien n’est illimité, lui expliqua simplement ce derner. Mais il est hautement improbable que vous atteigniez cette limite-là. Même si vous trouviez le moyen d’y pousser votre vie entière et que vous le faisiez à chaque itération, vous seriez encore bien loin d’en apercevoir le bout.

C’était bon à savoir. Et ça lui donnait quelques très bonnes idées… Après tout, il pouvait y décharger tout ce qu’il conservait dans sa tête, et s’il le faisait, il pourrait sauvagement recruter des armées d’experts pour leur faire continuer leurs travaux d’itération en itération.

— Penses-tu que les autres artefacts impériaux ont des capacités similaires ? demanda Zorian, en s’adressant à Zach.

— Probablement, opina-t-il. Eh, Gardien ! Et les autres morceaux de la ô si précieuse grande Clé ? Donnent-ils tous des compétences relatives à la boucle temporelle ?

— Afin d’obtenir cette information, veuillez m’apporter les parties de la Clé pour que je puisse les inspecter.

Zorian renifla, amusé.

— Ouaip, question stupide, je sais, fit Zach en haussant les épaules et en faisant claquer sa langue. Mais je pense que c’est le cas. Il n’y a pas de raison pour que l’orbe soit le seul concerné. Et maintenant, je suis encore plus impatient de mettre la main sur ces trucs…

— Pas étonnant que nous n’ayons pas été capables de trouver le moyen de placer des marqueurs temporaires ou de retirer des individus de la boucle temporelle, finit par réaliser Zorian. Il ne fait aucun doute que ces deux compétences sont liées aux artefacts impériaux. La couronne de Quatach-Ichl permet sans doute de placer des marqueurs, tandis que la dague…

Zach opina du chef avec passion.

— Tu as raison !

— Je reste purement théorique, ne l’oublie pas. Je suppose que la dague permet de retirer les personnes de la boucle, et la couronne…

— Oui. C’est logique. Si l’on considère les marqueurs permanents comme subordonnés au principal, qui serait le dirigeant, et le dirigeant a besoin d’une couronne.

Le Gardien du Seuil resta parfaitement immobile et silencieux pendant leur discussion, ne donnant aucune indication qu’il eût entendu quoi que ce fût. Zorian trouva ça dommage – il avait espéré le voir réagir un peu, ce qui leur aurait donné quelque indication sur la véracité de leurs suppositions. Il se demandait vraiment comment ce truc était fait. Il avait tout l’air d’un automate sans âme, sans esprit, sans rien, mais certaines de ses réponses étaient suffisamment vivantes pour qu’on pût le traiter comme un objet dénué de vie.

— Gardien, te souviendras-tu qu’on t’a amené une partie de la Clé, lors de notre prochaine visite, ou devons-nous t’amener les cinq morceaux en même temps afin d’obtenir une autorisation supérieure ? demanda Zorian.

— Vous devez m’amener la Clé complète, répondit docilement le Gardien.

— Merde, jura Zach.

— C’était évident, soupira Zorian.

Ils passèrent une autre heure à harceler le pauvre Gardien à propos de l’orbe et de la banque mémorielle qu’il contenait. Ils ne découvrirent rien de très important, cela dit, et finirent par se déconnecter du Portail du Souverain.

Contrairement à la première fois, ils s’étaient montrés bien plus prudents, et avaient préparé les choses de façon bien plus parfaite. Aussi ne trouvèrent-ils pas leurs corps irrémédiablement endommagés en ressortant de la salle de contrôle. Au contraire, les chercheurs les avaient laissés plus ou moins seuls sans même qu’ils eussent besoin d’altérer leur mémoire. Partiellement à cause de ces autorisations bien plus intimidantes qu’ils avaient confectionnées pour prouver leurs identités, mais aussi en partie parce qu’ils étaient collés par deux gardes du corps massifs qui les surveillaient sans les lâcher du regard. Ils étaient, naturellement, de simples golems à l’apparence particulièrement vivante que Zorian avait créés pour l’occasion. Ils étaient en réalité plutôt catastrophiques en tant que monstres de combat, mais suffisamment humains pour berner un œil non averti, et c’était tout ce qui importait. Leur seul boulot était de suivre leurs maîtres dans un silence absolu et avoir l’air sinistres et intimidants.

Ils ne quittèrent pas aussitôt le centre de recherche. Ils n’étaient pas venus que pour discuter avec le Gardien, mais également parce qu’ils désiraient utiliser la chambre noire.

Cependant, ils firent une bourde, cette fois – ils décidèrent d’emmener l’orbe du premier empereur avec eux.

C’avait été une idée tentante dès le départ. S’ils pouvaient faire entrer un palais portable dans la zone d’accélération temporelle, alors la limite d’espace n’importerait plus. Ils pourraient y faire entrer tout ce qu’ils désiraient, y compris des gens. La seule limitation de la chambre noire serait outrepassée. Bien sûr, ils ne savaient toujours pas comment faire entrer et sortir des choses de l’orbe, mais tous deux savaient que ce n’était qu’une question de temps. D’ailleurs, ils n’eurent pas besoin de faire entrer quoi que ce fût dans l’orbe. Il leur suffisait de le faire entrer dans la chambre noire et observer ce qui pourrait se passer.

Eh bien, ce qui se passa… fut très décevant. La chambre noire se désactiva presque immédiatement après avoir initié l’accélération temporelle.

Après une heure d’analyses et de discussions échaudées avec des chercheurs énervés, Zach et Zorian comprirent que le coût en mana de l’accélération temporelle dépendait du volume de matière concerné. En faisant entrer tout un palais et ses environs dans la chambre noire, même au sein d’une dimension miniature, ils avaient massivement augmenté le volume à affecter. Sans même expliquer que le centre de recherche n’était pas étudié pour supporter ce genre de contraintes, la chambre noire ne resta active que moins d’une seconde, de toute façon. Les chercheurs, bien que toujours intimidés par le duo, les enguirlandèrent sévèrement pour avoir tenté une telle chose sans même les avoir consultés auparavant.

Oh, et ils étaient extrêmement intéressés par l’orbe, bien évidemment. Zorian songea tout d’abord à le leur laisser afin de voir ce que de vrais chercheurs professionnels pourraient en tirer, mais refusa leur requête pour l’heure. Il devait rester très prudent avant de le leur donner, sans quoi il ne ferait que finir entre les mains des autorités d’Eldemar, qui entameraient une chasse à l’Homme afin de les retrouver. Et il se souvenait trop bien à quel point ils étaient efficaces.

— Je me demande s’il en va de même pour la boucle temporelle, suggéra Zach, une fois qu’ils furent sortis de là. Si nous créons nos propres dimensions à l’intérieur, nous augmenterons le volume qui doit être accéléré, et on va surcharger le système.

— Probablement, lâcha Zorian en haussant les épaules. Mais la boucle est si énorme que même si on augmente son volume de la sorte, ce sera insignifiant, et la charge additionnelle plus ou moins nulle. Le problème de la chambre noire, c’est sa taille ridicule. L’espace dans l’orbe est dieu sait combien de fois supérieur… C’est comme tenter de transporter un éléphant sur un canot. Peu importe la méthode que tu utilises, le tout finira au fond de l’eau. Cette idée est morte dans l’œuf.

— Dommage. L’orbe isole vraiment bien l’espace intérieur de l’extérieur, cela dit. Comme ce que fait la chambre noire, mais en mieux. Et si, au lieu de vouloir faire entrer le palais dans la chambre, nous laissions tomber celle-ci pour retravailler le complexe entier afin d’appliquer l’effet d’accélération à l’orbe lui-même ? Je sais que l’espace dans l’orbe est plus important que dans la chambre, mais peut-être que ses meilleures frontières dimensionnelles équilibrent ça ? Et vraiment, même si l’accélération produite est moindre, je préfère mille fois passer deux semaines dans un palais qu’un mois dans la chambre noire…

— C’est une idée intéressante, admit Zorian. Nous devrions obtenir l’aide et s’assurer de la coopération du personnel du complexe, cela dit. On ne pourra jamais faire ça tous les deux, et encore moins dans un centre de recherche super-secret financé par le gouvernement d’Eldemar.

Zorian nota malgré tout ça de côté, dans un coin de son esprit. Peut-être n’était-ce pas faisable pour l’heure, mais ils avaient besoin de profiter du moindre avantage qu’ils pouvaient avoir.

 

___

 

 

En un dimanche matin parfaitement banal, Zorian s’éveilla, la maison d’Imaya assiégée.

Bon, pas vraiment un siège armé, mais la quantité personnes amassées à l’extérieur bloquait quiconque désirait entrer ou sortir de la maison. Zorian en fut mystifié, ne pouvant songer à la moindre erreur qui aurait pu être faite en ce sens.

Il rejoignit les autres habitants de la maison, qui s’étaient levés bien avant lui, et observa l’extérieur à travers les fenêtres, comme eux. Il y avait vraiment de tout, dehors, des simples voisins curieux jusqu’aux groupes de soigneurs, mages et recruteurs de diverses guildes – même des journalistes.

— Oserai-je demander ce qu’il se passe ? hésita Zorian en se tournant vers Imaya, qui jouait nerveusement avec ses mains en posant un œil nerveux sur ce monde rassemblé au-dehors.

— C’est ma faute, intervint Kael d’une voix gênée. Je suis désolé.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ? s’étonna Zorian. Qu’as-tu fait, exactement ?

— Eh bien, tu sais que je travaille sur des médicaments toujours plus performants ? Et comme je recrute d’autres alchimistes et soigneurs pour m’aider ? Eh bien, les résultats de ce comportement se sont avérés… plus impressionnants que prévus. Suffisamment pour déclencher… ça. Surtout parce que je suis si jeune, et que je n’ai aucun mentor ou investisseur, expliqua Kael, qui gigotait sur place, Kana collée à lui. Je suis vraiment désolé, je n’avais pas du tout imaginé cette possibilité.

Zorian secoua la tête, pas vraiment furieux. Une part du blâme lui revenait – il aurait dû prêter attention à ce que faisait Kael, et l’attention qu’il amassait au fil du temps. Bien qu’en toute honnêteté, ce n’était qu’une petite contrariété pour lui, puisqu’il pouvait se téléporter à volonté.

— Ils se sont tout d’abord montrés bien plus agressifs et voulaient absolument entrer de force, lui dit Imaya. Mais ces barrières de protection que tu as placées sur la maison les ont stoppés net, et ils se sont montrés plus prudent depuis. Cela dit, les barrières ont attiré un autre genre de personnes, du coup. Je n’en suis pas très sûre, mais je crois qu’il y a là quelques représentants de la Guilde des Mages, et qu’ils sont là pour te parler…

Zorian se souvint seulement alors qu’ériger des protections autour des résidences privées demandait des autorisations particulières de la Guilde des Mages de la ville. Un permis que Zorian ne possédait naturellement pas… Il avait foutu des barrières à tout va, un peu partout et sans se poser de questions, si souvent, avec absolument zero intérêt pour les lois et coutumes locales, qu’il avait presque oublié que ce genre de pratiques était régulé à peu près partout.

Ok.

Peut-être que c’était un peu plus qu’une petite contrariété…

 

___

 

Dans les montagnes au sud d’Altazia existait un réseau de grottes célèbre pour entourer un ancien volcan. Celui-ci n’avait plus été actif depuis plus d’un siècle, mais le réseau souterrain était toujours empli de lave en fusion, qui ne refroidissait pas. Il s’agissait d’un lieu dont l’alignement magique avec le feu était puissant, et qui pullulait d’Élémentaux de feu.

Et l’un d’eux se nommait Père du Fourneau, l’ancien Élémental que Zach et Zorian étaient venus voir.

Il ne s’agissait pas du plus vieux des anciens qui vivaient là, mais il était celui le plus intéressé par une conversation avec des humains. Les autres vivaient trop profondément dans la lave – simplement atteindre leurs forteresses enfouies aurait été une tâche incroyablement pénible, si l’on se fiait à la chaleur monumentale et aux vapeurs empoisonnées omniprésentes dans leur environnement naturel. Convaincre un Élémental taciturne de vous adresser la parole n’était en outre pas l’idée la plus intelligente du monde. Alors si Père du Fourneau désirait leur parler, Père du Fourneau ce serait.

La seule chose à laquelle Zach et Zorian devait faire attention… Eh bien, ils ne devaient pas accidentellement blesser l’un des enfants du vieux reptile brûlant.

Il avait l’air d’un gecko géant formé de lave en refroidissement. Noire et craquelée, sa peau pulsait d’un feu interne qui vibrait et s’illuminait à intervalles réguliers. Il possédait d’énormes yeux, jaunes, fendus et lumineux. Autour de lui s’agitait une foule de plus petits lézards qui avaient l’air de copies conformes du gros… mais si l’on regardait de plus près, on pouvait se rendre compte qu’ils étaient des êtres vivants, et non des Élémentaux.

Les Geckos noirs avaient été, pour autant que le monde pût l’affirmer, juste une espèce classique d’animaux, jusqu’à ce que Père du Fourneau leur implantât une partie de son esprit d’Élémentaire, les faisant grossir et leur permettant d’utiliser une puissante magie de feu. Père du Fourneau aimait ses créations de tout son cœur, au point d’avoir stylisé sa propre apparence pour leur ressembler – certaines personnes pensait même qu’il tentait de les faire devenir une espèce consciente et intelligente avec le temps. Il ne tolérait pas la moindre violence envers ses enfants adorés, et deviendrait immédiatement hostile envers quiconque ne ferait qu’égratigner une écaille de leur dos… et bien sûr, tous les autres Élémentaux du domaine, s’il pensait la chose nécessaire.

Le problème étant que certains de ces putain de gosses entamèrent eux-mêmes les hostilités, forçant les invités à se défendre… et Père du Fourneau n’en avait cure. Peu importait les circonstances, ses enfants avaient toujours raison.

— Bienvenue, invités, dit-il de sa voix profonde qui résonnait. Approchez, approchez. Faites attention à mes enfants, s’il vous plaît. Ils peuvent parfois se montrer quelque peu… zélés, mais ils ne vous veulent pas de mal.

— Père du Fourneau est aussi accueillant que les légendes le disent, répondit poliment Zorian. J’espère que nous nous montrerons digne de votre hospitalité. Veuillez accepter nos cadeaux.

Ils dirigèrent le champ de force qui flottait en transportant un petit coffre de basalte vers leur hôte, le forçant à s’arrêter à une distance respectable de l’Élémental. Il s’ouvrit de son propre chef, révélant une pléthore de pierres rares et de matériaux supposément précieux pour les esprits du feu.

— Oh, non ! Vous n’auriez pas dû, vous n’auriez pas dû, renchérit immédiatement le lézard géant, sa longue langue jaune léchant ses yeux à tour de rôle. Mais il serait si malpoli de ma part de refuser un cadeau. Dites-moi, pourquoi êtes-vous venus me voir ?

— Eh bien… commença Zorian. Nous nous demandions si vous aviez connaissance des lieux où sont emprisonnés les Primordiaux…

 

___

 

 

La Maison Letova était plutôt importante, à Falkrinea. Nouvelle Maison Noble, ils avaient atteint le sommet grâce à leurs connaissances concernant certaines potions uniques que personne ne savait recréer, et leur futur avait tout l’air prometteur. Le commerce de potions était en plein essor, l’argent coulait à flot, de plus en plus de monde entendait parler d’eux et leur influence politique à Falkrinea et ailleurs n’était que grandissante.

Naturellement, ils gardaient les secrets de leur alchimie très, très précieusement. Ils avaient investi une grande partie de leurs revenus dans la sécurité, bien au fait que leurs concurrents cherchaient à faire main basse sur leurs méthodes, ce qui rendrait leur progression bien plus chaotique.

Ce jour-là, nos deux compères tentaient de pénétrer dans le local alchimique de la Maison Letova. Ils ne le faisaient pas parce qu’ils désiraient honnêtement voler leurs secrets, bien que Zorian irait définitivement voir de quoi il s’agit s’ils y parvenaient, pour satisfaire sa curiosité. Non. Ils faisaient ça dans le seul but de parfaire leurs compétences liées à la pénétration en zones sécurisées.

Le problème était simple. Ils devaient mettre la main sur la dague, dans le trésor royal d’Eldemar. Cela dit, l’endroit était largement au-delà de leur niveau pour l’instant. Ils n’avaient simplement pas assez d’expérience lorsqu’il s’agissait d’entrer dans des lieux aussi bien gardés. Aussi, Zorian avait allumé une autre étincelle : il désirait cibler des Maisons plus modestes, et faire monter la difficulté au fur et à mesure de leurs réussites, jusqu’à être assez doués pour enchaîner sur le vrai but de la manœuvre.

Ils avaient déjà attaqué de riches propriétés, parfois avec succès, parfois non. La Maison Letova allait être leur plus gros défi.

— Tu sais, dit Zach avant de démarrer la mission. Je suis épaté par le fait que tu te sentes coupable de voler des secrets dans l’esprit des gens, mais que fouiller leurs possessions physiques ne te pose aucun problème.

— Ce n’est pas pareil, protesta Zorian.

— Je sais, se mit à rire Zach. Et ne te méprends pas, ça me rassure que tu aies des standards concernant ta magie mentale. Je ne peux pas m’empêcher de trouver la situation amusante, par contre.

— Tu ne sembles pas te sentir coupable de me suivre, toi non plus, nota Zorian.

— Nope, j’ai fait ce genre de trucs plus que de raison, quand j’étais seul, balaya Zach. Seulement… Avec moins d’infiltration, et plus de portes fracassées, et de barrières brisées, et de murs explosés. Un de ces jours, il faudra que tu m’accompagnes dans ce genre de raid. C’est géant. Je suis sûr que tu adorerais.

Zorian renifla de dédain.

— Je parie que non, contra-t-il. Bien que peut-être que tu touches à quelque chose. D’une certaine façon, je me sens moins coupable de lire les notes de recherche d’une personne que de lire dans leurs souvenirs. La magie mentale est… une chose que je peux faire par caprice. C’est facile, c’est pratique, je ne pense pas être une personne assez droite pour résister à la tentation si je prends cette habitude à tout va. Mais ce genre de choses… C’est terrifiant et stressant, et ça demande de l’organisation et de la préparation. Je ne me sentirai probablement jamais habitué à voler les possessions des gens. Donc c’est bon pour moi.

— Hmm… réfléchit Zach. Je n’en serais pas si certain, si j’étais toi. Presque tout devient banal quand on le fait pendant suffisamment longtemps. Mais il est vrai que les raids comme celui-là ne sont pas des choses que tu fais sur un coup de tête. Quoi qu’il en soit, nous sommes venus pour voler des recettes alchimiques, pas pour philosopher. Alors, on le fait ?

— On le fait. Allez.

 

___

 

Neufs itérations s’étaient succédées depuis la découverte de l’orbe. Tous deux avaient travaillé sur leurs compétences, vus de nombreux experts et attaqué de nombreux endroits à des fins d’entraînement. Ils avaient massivement étendu leurs initiatives de recherche, utilisant la mémoire de l’orbe pour stocker tous les résultats, et avaient découvert de nouvelles sources financières pour payer tout ça. Sudomir s’était fait interroger à plusieurs reprises et ses connaissances de l’invasion et de la magie de l’âme en général mises à bon profit. Ils avaient travaillé avec Daimen afin de rencontrer ses collègues et amis, réduisant la zone de recherche de la clé perdue dans le désert Xlotic. Ils avaient travaillé d’arrache-pied pour comprendre et déconstruire la porte ibasienne, et avaient tenté de trouver un moyen plus rapide d’activer les Portes Bakora.

Ils étaient parvenus à entrer dans l’orbe vers la fin de cette période. Obligés de créer un sort de téléportation spécial à cette fin, qui leur demanda plusieurs mois à cause de la rareté de la magie dimensionnelle et la difficulté à trouver les livres et experts correspondants, ils y étaient entrés pour y trouver une plate-forme de téléportation brisée depuis fort longtemps à cause d’un manque de maintenance évident. Une fois celle-ci réparée, le sort ne s’avèrerait plus nécessaire… mais comme ils se trouvaient dans une boucle temporelle, les réparations étaient annulées à la fin de chaque mois.

Zach et Zorian décidèrent alors de ne plus s’encombrer des réparations, et se mirent à simplement utiliser leur sort pour entrer comme pour sortir de l’artefact déployé. C’était la meilleure option dans tous les cas, puisqu’elle leur permettait de le faire où qu’ils fussent.

Quant au contenu de l’orbe… eh bien, il n’y avait pas d’autre hydre géante à l’intérieur, au grand dam de Zach, qui s’était préparé à en nettoyer un nid entier. Ils y découvrirent bon nombre de plantes et d’animaux dangereux, par contre, et leur visite fut tout sauf paisible. Ils tombèrent sur un tas de potions, d’équipements magiques, de grimoires secrets et de matériaux rares… et tout était virtuellement pourri, périmé, brisé ou totalement obsolète. Ils nourrissaient cependant un grand espoir de trouver une merveille enterrée dans ces décombres, et continuaient à tout fouiller avec passion.

Heureusement, la détérioration générale des lieux s’étendait également aux défenses du palais. Il était clair que celui-ci avait un jour été équipé de barrières impressionnantes et d’un nombre ridicule de pièges… Des rochers qui roulaient dans les couloirs, SERIEUSEMENT ? Mais la plupart ne valaient plus rien après des siècles d’abandon.

Actuellement, Zorian était assis dans l’herbe, au milieu d’une prairie isolée. Non loin de lui, un simulacre était occupé à assembler un fusil magique, concentré sur l’amélioration et le peaufinèrent du schéma de l’arme, testant occasionnellement ses prototypes sur un rocher lointain. Zorian ne voulait pas le déranger, mais se laissa une note mentale – il allait devoir ajouter une barrière de réduction auditive sur le modèle final, parce que diable, c’était affreusement bruyant ! Bien qu’en se basant sur la taille que certains des derniers prototypes atteignait, c’était prévisible. Il avait dit au simulacre de créer un meilleur fusil, pas un canon portable, merde !

Dans tous les cas, Zorian lui-même contrôlait un groupe de golems qui affrontait Zach, Alanic, Xvim et Taiven. Ses quatre adversaires se retenaient grandement, sans quoi les golems ne tiendraient pas le coup longtemps, mais c’était bien. Ce n’était pas un test de création de golems – C’était un exercice de combat destiné à tester différentes tactiques afin de définir les méthodes de déploiement les plus efficaces.

Il tira avantage d’une courte pause dans le combat pour vérifier ce qu’il en était de son simulacre à Koth. Il n’avait plus réellement besoin d’une si longue chaîne de relais télépathiques – les secrets de la magie de l’âme qu’il avait obtenus de Sudomir lui avaient permis de créer un lien avec ses simulacres au travers de l’âme qu’ils partageaient. Il découvrit le simulacre occupé à arranger une espèce de marché en compagnie de Daimen et décida de leur foutre la paix.

L’exercice de combat finit par s’essouffler et tous rejoignirent Zorian pour se reposer dans l’herbe.

Bon, ils se détendirent jusqu’à ce que le simulacre proche décidât de tirer quelques rafales non loin de leurs oreilles, autant de boums dévastateurs.

— Grands dieux, Zorian, se plaignit Taiven. Ce truc que ta copie fabrique, c’est un engin de siège miniature et tu n’es toujours pas satisfait ? Mais qu’est-ce qui pourrait te demander un flingue pareil ?!

Zorian lui adressa un sourire.

— Nous allons tuer une araignée géante, lui dit-il. Et ensuite, nous allons rendre visite à une vieille peau avec ses restes…

Raka
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