MoL : Chapitre 100

MoL : Chapitre 99
MoL : Chapitre 101

Chapitre 100 — Sacrifice

 

Debout au milieu du salon de Rea, Zorian ignora les regards curieux qui l’auscultaient de long en large, et garda le silence, réfléchissant calmement à ce qu’il venait d’entendre. Un million de questions naquirent dans sa tête. Pourquoi étaient-ils tous trois rassemblés là, malgré le fait qu’ils n’étaient même pas supposés se connaître ? Pourquoi Rea pensait-elle qu’il pouvait apporter son aide, dans cette situation ? Et pourquoi leurs ennemis avaient-il simplement organisé cet enlèvement ? Était-ce une espèce d’attaque contre lui et Zach ? Pourquoi ne pas s’en prendre à tous leurs camarades de classe, dans ce cas ?

Raynie ne lui donna pas beaucoup de temps pour y penser, et prit ce silence comme un signe ; aussi continua-t-elle.

— Ma famille ne vit pas à Cyoria, et je n’en ai même pas entendu parler, au début. Ce n’est que lorsqu’ils ont découvert que les kidnappeurs pourraient être originaire d’ici qu’ils m’ont contactée, plusieurs jours plus tard, et m’ont demandé de l’aide, expliqua-t-elle lentement. J’ai été choquée. Et… Hmm…

Elle perdit ses mots avant de retomber dans un silence malaisé, baissant sa tête d’un cran supplémentaire. Elle avait l’air d’une créature des plus pitoyables à ce moment.

— Tu étais choquée qu’ils t’aient demandée de l’aide pour ça ? tenta Zorian.

Elle frémit sensiblement et leva les yeux, paniquée, vers lui. Culpabilité, tristesse, confusion. Elle ne pouvait masquer ce qui se déversait d’elle comme un fleuve, aux sens de Zorian. Néanmoins, elle calma rapidement cette façade et s’éclaircit la gorge, dans une légère panique.

— O… Oui, exactement ! Je ne suis rien de plus qu’une étudiante à l’Académie, que pourrais-je seulement faire ? s’empressa-t-elle d’ajouter. Je veux aider mon petit frère, bien sûr ! Mais c’est totalement au-delà de mes capacités ! Alors j’ai… contacté la police… et ils m’ont finalement dirigée vers le détective Ikzeten que voici, qui a accepté de m’aider. Et… Nous y voilà, je suppose, termina-t-elle dans un profond soupir, avant de fixer Zorian d’un air totalement incrédule, mais empli d’espoir. Sans vouloir t’offenser, Zorian, mais je ne suis pas sûre que tu sois capable de m’aider…

— Et moi non plus, lui avoua honnêtement Zorian.

Il pouvait l’aider, bien sûr. Comment pourrait-il le faire, cependant, était une chose qu’il ne pouvait décider à ce moment.

Raynie s’assombrit immédiatement, en entendant ces mots, mais il ne laissa pas ce petit interlude lui monter à la tête. Il ne pouvait pas ruiner tous leurs plans juste pour lui assurer que tout allait bien se passer.

Il jeta un coup d’œil à Rea, et elle lui renvoya son regard, totalement peu concernée par l’éventualité qu’elle pût l’avoir mal jugé. Qu’est-ce qui lui avait donné la confiance nécessaire pour dire qu’il était capable de faire la différence dans cette affaire, exactement ? Peu importe dans quel sens il abordait la question, il ne pouvait pas le comprendre.

— Vous êtes plutôt calme à propos de tout ça, commenta Haslush, sur le côté.

— Paniquer n’aiderait en rien, répondit Zorian, peu inquiet de cette accusation non-voilée – qu’espérait-il entendre ?

— Ce n’est pas la façon dont un être humain fonctionne, mais très bien, accepta Haslush en haussant les épaules. Je suppose que vous êtes une personne extrêmement calme.

Ce n’était probablement pas une attaque délibérée contre Zach et lui. Tandis que Raynie était l’une de leurs camarades de classe, aucun d’eux n’était vraiment proche d’elle, pas plus maintenant qu’ils ne l’avaient été au cours de leur aventure à répétition. Zorian ressentait une certaine forme d’amitié envers elle, en particulier à cause de sa situation familiale chaotique, mais la sorcière n’en savait rien. Aussi, Jornak et son camp non plus.

L’enlèvement du frère de Raynie était probablement juste un accident. Comme Zorian avait saboté leurs efforts pour capturer des enfants métamorphes à Cyoria, ils avaient cherché plus loin, en quête d’autres cibles potentielles. Ils avaient besoin de ces sacrifices, après tout. Sans l’essence de Primordial contenue dans le sang de ces enfants, la prison de Panaxeth ne pouvait être ouverte. Au sin de la boucle temporelle, le Portail du Souverain pouvait servir de clé de substitution, mais dans le monde réel, ce n’était pas possible.

Et il s’avéra que le frère de Raynie était l’un des enfants que les envahisseurs avaient fini par trouver lors de leurs recherches étendues. Savaient-ils seulement qu’ils ciblaient la famille d’une camarade de classe de Zach et Zorian ? Mais bon, même s’ils le savaient, ça ne leur aurait pas posé de problèmes, sans doute. La relation de Raynie avec sa famille n’était pas exactement la meilleure au monde, et il n’aurait pas été trop farfelu de s’imaginer qu’elle n’aurait pas été bouleversée par la disparition de son jeune frère.

— Je dois dire, par contre, que je suis surpris de te voir ici, nota Zorian. Je ne savais pas que tu connaissais Rea.

En fait, considérant son aversion pour les changeformes descendant des chats, elle aurait dû, selon toute probabilité, se tenir loin d’elle délibérément.

— Euh… Nous ne nous connaissons pas, clarifia Raynie en regardant Rea d’un air peu assuré. Détective Ikzeteri m’a amené ici. Il pensait qu’elle pourrait me venir en aide.

— Nous avons reçu des rapports parlant d’un group ciblant les enfants changeformes, il y a quelque temps, et nous sommes en contact avec les changeformes de la ville depuis quelque temps, expliqua Haslush, tout en étudiant un disque métallique qu’il tenait dans la main, le retournant de temps en temps – Zorian reconnut l’un des outils de communication que les cultistes et les Ibasiens employaient pour synchroniser leurs actions, ce qui signifiait que le détective n’était apparemment pas resté inactif pendant tout ce temps. Madame Sashal était l’une des… moins réticentes des personnes avec qui nous avons établi un contact. Je me suis dit qu’il ne serait pas inutile de lui présenter votre camarade de classe pour voir si elle possédait quelque lumière sur la situation.

— Je ne suis qu’une humble femme au foyer, comment pourrais-je offrir une quelconque lumière dans cette affaire ? répondit Rea en accompagnant les mots d’un sourire léger, tout en secouant légèrement la tête. Pourtant, la mère en moi ne peut lutter, et je sympathise avec la douleur de voir un jeune frère volé, arraché à sa famille par quelques démons sans cœur. Dans une autre vie, cela aurait pu être ma petite Nochka, n’est-ce pas ?

Elle tourna les yeux vers Zorian pour le transpercer de son regard, ce à quoi il leva les sourcils.

— Que cela insinue-t-il ? demanda-t-il directement.

— Je sais que tu es connecté à l’effort d’évacuation qui a lieu, ces jours-ci, et que ce n’est pas une connexion mineure, lui répondit Rea dans un soupir exagéré. Ton odeur est présente sur presque toutes les personnes qui sont venues me parler de Nochka, du reste de ma famille, de partir loin d’ici… Tu possèdes plusieurs amis adultes qui te traitent avec un immense respect, dirais-je même de la déférence, plus comme un chef que comme un vulgaire adolescent. Tu es connu comme quelqu’un de très diligent, et tu manques la plupart des cours depuis un moment déjà, les dieux savent pourquoi.

Stupides ailuranthropes et leur odorat surhumain… grogna Zorian intérieurement.

Il était certain qu’elle ne se serait douté de rien et n’aurait pas commencé à faire de liens si ce point particulière n’avait pas attiré son attention.

— Je dois ajouter que lorsque Madamde Sashal vous a mentionné, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que votre frère Daimen, qui est dit être à Koth, est très actif en ville, depuis peu, ajouta Haslush, qui rangea le disque de communication dans une poche et reporta son attention complète sur Zorian. Presque comme si une urgence avait fait irruption, forçant ce jeune homme à abandonner ce qu’il faisait là-bas pour se précipiter à Eldemar. Non ?

— Oh, allez. Moi et mon frère n’interagissons presque jamais l’un avec l’autre, le rabroua Zorian. Vous semblez avoir enquêté sur ma personne, alors vous en savez certainement autant ? Comment saurais-je quoi que ce soit à propos de ce que diable il peut bien faire ?

— Mais vous savez qu’il se trouve à Cyoria, actuellement ? insista le détective.

— Bien entendu. Il s’est arrêté pour me faire savoir. C’est une courtoisie simple. Nous sommes une famille, après tout, fit Zorian en haussant les épaules, ne voyant pas pourquoi il devrait mentir sur ce point.

— Vous deux, vous pensez vraiment que Zorian est une espèce d’agent secret, ou quoi ? murmura Raynie, incrédule, les yeux passant de l’un à l’autre au troisième en rapide succession.

— Il sait définitivement plus que ce qu’il laisse entendre, admit Rea en haussant les épaules, elle aussi. Considérant la situation, je me suis dit que ça ne ferait pas de mal de tenter de lui extirper quelques informations supplémentaires. La vie de ton frère est en jeu, là.

— C’est… Ça n’est pas forcément le cas, tenta Raynie, anxieuse. Peut-être s’agit-il simplement d’une histoire de rançon, et ils n’ont pas encore eu le temps d’exposer leurs demandes… C’est —

— Un mensonge, et tu le sais, la coupa Rea pour terminer sa phrase. Lorsqu’un enfant métamorphe se fait enlever, neuf fois sur dix, c’est pour l’essence dans son sang. Avec le temps perdu, il n’est plus question que de savoir si ton frère est encore en vie.

Raynie pâlit à cette éventualité.

— Ne soyons pas défaitistes, là, intervint Haslush. Je suis sûr que ton frère est encore tout à fait vivant. Le rituel pour lequel ils enlèvent ces enfants ne doit se dérouler que dans la nuit du festival d’été. Ils doivent garder ton frère en vie jusqu’à ce moment.

— Hmm… Si vous le dites, marmonna Rea. Pourtant, cette date est toute proche. S’il s’agit là de notre limite, nous n’avons pas vraiment quoi que ce soit sous la main.

— Écoutez, qu’attends-tu seulement de moi ? demanda Zorian à Rea, en fronçant légèrement les sourcils. Je ne sais pas où les enfants sont retenus prisonniers. Penses-tu que je serais assis là dans le cas contraire ?

Ce n’était pas comme si Zach et lui n’avaient pas tenté de saboter les plans du rituel en empêchant les envahisseurs de capturer des enfants métamorphes. Le problème, c’était qu’ils ne pouvaient pas, de façon réaliste, protéger tous ceux du continent et les cacher – peu importait leur dévouement, leurs ennemis pourraient toujours lancer un filet plus large et cibler des communautés qui auraient échappées à Zach et Zorian. Jornak avait passé du temps à s’y préparer, et Zorian suspectait l’avocat d’avoir trouvé suffisamment de sources pour ce sacrifice, dans tous les cas possibles.

Bien entendu, s’ils pouvaient localiser l’endroit où les enfants étaient retenus, il était totalement pour une opération de sauvetage en grande pompe. Sans les sacrifice nécessaires, Panaxeth ne pouvait pas être libéré, ce qui serait une victoire automatique, en un sens. Il serait alors rentable de déclencher la bataille finale avant le festival d’été, si cela signifiait infliger un coup critique à l’ennemi. Le souci se trouvait cette fois dans le fait que Zorian n’avait sincèrement aucune idée de l’endroit où le frère de Raynie pouvait être. Il était tout à fait plausible qu’il pût se trouver à Ulquaan Ibasa, Koth ou n’importe quel autre endroit lointain.

Ils pouvaient être n’importe où sur la planète, et pire, dans une dimension miniature n’importe où sur la planète.

— Je ne sais pas, admit Rea. Je sais que tu es impliqué dans tout ça, d’une façon ou d’une autre, mais je ne sais pas comment. Peut-être ne peux-tu vraiment rien faire pour la pauvre Raynie, mais j’espère me tromper. Je sais qu’elle pense que je ne suis qu’un stupide chat sournois, mais je veux vraiment l’aider.

— Quoi ?! protesta Raynie. Je ne —

— Pas de problème, lui répondit Rea dans un gloussement, lui faisant signe de se calmer. J’ai compris. Il y a trop d’eau sous les ponts de nos deux peuples, on ne peut pas l’oublier juste sur un simple caprice. Et j’ai compris pourquoi Zorian est sur la défensive et nie tout en bloc. Je suppose qu’il a l’impression qu’on lui a menti et qu’on lui a tendu une embuscade.

— N’était-ce pas le cas ? rétorqua Zorian en levant un sourcil.

— Non… Enfin, oui, je suppose, en un sens, admit Rea. Mais considérant que tu t’es montré moins qu’honnête avec nous tous durant ces dernières semaines, je pense que tu devrais être capable d’encaisser quelques petites machinations inoffensives comme celle-ci.

Zorian ouvrit la bouche pour protester, mais elle leva la main pour l’en empêcher.

— Je comprends, dit-elle. Je ne suis pas en colère. Tu voulais mettre la famille de l’amie de ta sœur à l’abri, mais tu ne peux pas nous révéler tes secrets. J’aurais probablement fait le même choix, à ta place. Je suis juste curieuse… Notre première rencontre était-elle vraiment un accident ?

— Oui, répondit Zorian très facilement, parce que dans un certain sens, c’était vrai. Je ne suis pas terriblement social. Si ma petite sœur n’était pas une gigantesque peste et n’avait pas insisté pour accompagner Nochka jusqu’à la maison, l’idée ne m’aurait simplement jamais traversé l’esprit. Sortir le vélo de Nochka du ruisseau et faire cesser ses larmes était largement suffisant pour moi.

— Oh, est-ce donc ce qu’il s’est réellement passé ? se mit à rire Rea. Tu sais, Nochka m’a raconté, plus tard, qu’une bande de voyous a essayé de le lui voler et que tu leur avais donné la chasse avant de l’escorter au cas où ils reviendraient.

Oups. Il aurait dû parler à Nochka d’abord, pour que les histoires fussent les mêmes. Il ne s’était pas imaginé que c’était un si gros secret !

— Euh… Bien sûr, la version de Nochka n’est pas un mensonge, la rassura-t-il. Ne fais pas attention à mes élucubrations. Je pensais simplement à autre chose.

— Bien sûr, bien sûr, soupira Rea avec le sourire. C’était très héroïque de ta part de défendre ma précieuse petite princesse de brigands anonymes tels que ceux-là…

Pendant un moment, Haslish et Raynie les avaient observés avec curiosité, n’osant les interrompre. Cependant, alors que le détective était adulte et expérimenté, Raynie était une adolescente et sous une constate de stress énorme. Aussi, elle finit par s’impatienter.

— Toi… Zorian, peux-tu m’aider, oui ou non ? demanda-t-elle, la frustration de plus en plus évidente dans sa voix.

Zorian l’observa pendant trois secondes avant d’ouvrir la bouche pour s’excuser et lui avouer son impuissance en tant qu’étudiant, qu’il ne pouvait rien faire pour retrouver son frère…

…mais il la referma rapidement et se mit à réfléchir à toute vitesse.

Il venait de lui apparaître que ses ennemis avaient peut-être fait une immense erreur en capturant le frère de Raynie.

Il finit par se concentrer sur la jeune fille rousse qui le fixait avec impatience et espoir, et plongea son regard droit dans le sien.

— Tu sais quoi ? lui dit-il. Je crois qu’il y a quelque chose que je peux faire. Mais je vais avoir besoin de ton aide.

Haslush s’avança légèrement en silence, sa posture paresseuse habituelle devenant plus alerte.

— Moi ? s’étonna-t-elle, prise au dépourvu, gigotant sur sa chaise. Mais je ne suis qu’une étudiante à l’Académie…

— Et moi de même, répondit Zorian. Voilà ce que nous allons devoir faire…

 

___

 

 

Dans le port de Luja se trouvait un petit entrepôt abandonné. Il s’agissait d’un endroit sombre, repoussant, dont les murs moisis menaçaient de s’écrouler, dont les sols étaient jonchés d’excréments de rats et d’éclats de verre et autre tessons de bouteilles, et dont les fenêtres étaient vulgairement barricadées de planchées bardées en leur travers. Il existait un certain nombre de lieux similaires dans la grande ville portuaire de Luja, où les compagnies commerciales naissaient et mourraient régulièrement. La plupart des entrepôts abandonnés trouveraient un jour un nouveau propriétaire et réparés, mais il n’était pas inhabituel de les voir dans cet état pendant plusieurs mois, voire des années, leurs précédents propriétaires tentant de s’y accrocher dans l’espoir d’en tirer un meilleur bénéfice plus tard.

Et il se trouvait que celui-ci en particulier cachait un sombre secret. À l’arrière, camouflé de la vue par une montagne de caisses pourries et de planches dans un état similaire, se trouvait un étrange œuf noir attaché au sol par une masse de tendons comme autant de racines. Des spirales étaient gravées à la surface de l’objet ovoïde, de la base jusqu’au sommet. Des individus perceptifs noteraient qu’il ressemblait presque au bulbe d’une quelconque fleur géante prête à émerger.

Ou peut-être un conteneur, attendant patiemment le jour où il devrait libérer son contenu.

Zach, Zorian et Alanic se tenaient à quelque distance de là, l’observant avec prudence. Ils n’osaient pas approcher de peur d’activer quelques barrières de protection et autres alarmes stratégiquement placées là.

— C’est le quatrième que nous trouvons, commenta Alanic. Un à Cyoria, deux à Korsa, et maintenant, une à Luja. Combien de bombes ont-ils créé, exactement ?

— Il doit y en avoir d’autres à Cyoria, nota Zorian. Il n’y a pas moyen qu’ils en aient placées deux à Korsa, mais juste une à Cyoria. Korsa est importante, mais bien moins critique que Cyoria. Nous n’avons simplement pas trouvé les autres.

— Il y en a probablement quelques-unes dans la capitale également, ajouta Zach. Jornak semble avait une rancune personnelle avec les dirigeants du pays. Je doute qu’il loupe une chance de les frapper au cœur du pays. En plus, considérant ce qu’il a dit à propos de Sulamnon et de Falkrinea, je pense qu’il doit y en avoir quelques-unes là-bas aussi…

— Nous ne serons jamais capables d’en trouver plus d’une petite fraction, murmura Alanic, amer. Ça va être un désastre. Des quartiers entiers vont se faire dévorer par les banshees. Le nettoyage prendra des années.

Il jeta un œil vers Zach et Zorian, insatisfait, mais ils ne répondirent rien. Il n’y avait rien à dire, en réalité. Ils le savaient, eux aussi.

— Vous ne savez toujours pas comment les neutraliser sans les déclencher ? reprit-il alors, une trace de résignation dans la voix, suspectant déjà la réponse.

Et évidemment, il reçut ce qu’il attendait.

— Elles sont superbement fabriquées, lui dit Zorian. Jornak doit avoir passé un temps fou à en parfaire la structure au sein de la boucle temporelle. Tout ce que je pourrais faire la déclencherait et alerterait nos ennemis. Le seul moyen de pouvoir gérer ce truc, c’est de la même façon que les bombes connues dans les livres d’histoire : définir une barrière protectrice autour de la bombe et tenter de contenir ces saloperies une fois sorties. Ce devrait être faisable, mais je ne l’ai évidemment pas testé, donc…

— Je vois, dit Alanic.

Il se tourna vers l’objet une fois encore, le fixant comme s’il tentait d’en obtenir un indice évident.

— Vous ne devriez pas perdre de temps avec ça, continua-t-il. Je vais contacter la hiérarchie cléricale et les appeler pour un boulot de confinement. Je dis qu’un devrait faire exploser ce machin et au diable les conséquences.

— Et je dis toujours que nous ne devrions pas, contra Zorian. Ces bombes peuvent être désamorcées. Jornak possède forcément une méthode, j’en suis certain. J’ai juste besoin de le lui arracher de la tête.

— Et tu penses vraiment pouvoir faire ça ? douta Zach. Nous devrions le capturer vivant, pour commencer. Ça semble… difficile.

— Elles sont prévues pour exploser de concert au moment où il meurt, alors on veut éviter de le tuer si possible, de toute façon, nota Zorian. Sans même parler des autres surprises qu’il pourrait nous avoir laissées au cas où nous le massacrions sans pitié. Mégalomane comme il est, cela ne l’a pas empêché de réaliser qu’il y avait une forte possibilité de défaite dans cette histoire. Il a forcément prévu un contrecoup.

Zach renifla dédaigneusement.

— Trop de contrecoups, si tu me demandes, dit-il. Il a passé tant de temps pour s’assurer que tout le monde souffre s’il perd la partie… Qu’est-ce qu’il y gagne, au final ? C’est juste ridicule. Mauvais perdant.

— C’est une menace par prévention. Nous pourrions ne pas donner notre maximum, doute, hésiter, en sachant ce qui arriverait, et il pourrait bien trouver une faille à exploiter dans notre comportement indécis. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas les conséquences après sa mort, mais ce que leur promesse lui accorde avant sa mort. De toute façon, nous discutons la façon de le capturer vivant, pas de le tuer, nota Alanic. Alors ce n’est pas simple. Mais oui, j’ai l’impression qu’il s’agit de plus qu’une simple soif de pouvoir pour lui. Il veut se venger.

— Se venger ? s’étonna Zorian. De qui ?

— Tout le monde, fit Alanic en haussant les épaules, les yeux toujours fixées sur l’œuf noir.

Sa surface lisse et brillante vibra et ondula, comme si des centaines de vers se déplaçaient juste sous sa surface, et il redevint calme. Aucun des trois mages présents ne se laissa perturber par cette vision. Les bombes à spectres faisaient ça, parfois. Occasionnellement, on pouvait même apercevoir la forme d’une main et d’un visage, collés sous la surface. Suppliant, criant, pleurant, menaçant – comme une personne tentant désespérément d’en sortir avant d’être ramené de force vers les profondeurs de l’objet.

— Expérience personnelle, peut-être ? tenta Zorian en observant Alanic.

— J’étais une personne très colérique, plus jeune, finit-il par admettre. Je ne veux pas en parler.

Ils gardèrent alors le silence pendant quelques secondes, Zorian considérant calmement les mots du prêtre de guerre. Alanic ne leur avait jamais parlé de son passé, et Zorian l’avait toujours respecté. Pour dire vrai, il s’était parfois demandé pourquoi l’homme se montrait si aidant, pour commencer. Les voyait-il comme de jeunes voyous à remettre sur le droit chemin, tout comme quelqu’un l’avait un jour recadré lui-même ? Ou était-il simplement si bon qu’il pouvait les juger sans qu’il ne pussent s’en défaire ? Quelque fût la réponse, Zorian lui était infiniment reconnaissant et n’avait aucun désir de rouvrir d’anciennes blessures s’il n’avait pas à le faire.

Quant aux spéculations d’Alanic concernant les motifs de Jornak… Eh bien, ça pouvait être vrai. Jornak, le vieux Jornak, celui à qui Zach et Zorian avaient parlé dans la boucle temporelle, était définitivement amer et rancunier après avoir été volé de son héritage dû. Il pouvait comprendre de quelle façon une telle rancœur pouvait grandir au point de lui faire plonger dans les abysses de la corruption une fois marqué définitivement par le sceau de la boucle temporelle.

Et finalement, ça n’avait même pas d’importance. Zorian devrait malgré tout l’abattre, à la fin.

— Pour parler d’autre chose, Lac d’Argent est partie, annonça soudain Zorian, brisant de fait le silence. La vieille, je veux dire. Elle a juste tout emballé et a disparu, un jour. Je n’ai pas la moindre idée d’où elle a bien pu aller.

— Tu penses qu’elle va joindre le camp ennemi ? s’inquiéta Zach.

— J’en doute fort, décréta Zorian. Je pense qu’elle a simplement réalisé se trouver sous une observation puissante, trop puissante pour elle, et qu’elle a pris peur. Elle est lâche, tu le sais. Il n’y a pas moyen qu’elle plonge dans ce conflit à moins d’y être forcée par quelqu’un, et notre sorcière à nous semblait ne pas vouloir supporter cette idée.

— Si elle compte vraiment rester en-dehors de ça, elle peut partir, ça me va, nota Zach en haussant les épaules. Une chose de moins pour laquelle nous inquiéter.

— J’ai reçu des rapports, continua Alanic. Plusieurs groupes de mercenaires des pays voisins ont accepté des contrats secrets et très bien payés. Je n’en suis pas totalement sûr, mais je pense fortement que nos ennemis se sont payés des renforts pour la bataille finale.

Zach grimaça et laissa échapper une insulte pas très jolie. La réaction de Zorian fut plus réservée, mais son visage n’en disait pas moins.

— Les envahisseurs se sont montrés plus actifs et téméraires récemment, continua le prêtre. Leurs préparatifs doivent être presque terminées. Qu’attendons-nous ? Nous devrions les attaquer immédiatement et prendre l’initiative.

— Eh bien… L’idée a toujours été de se montrer proactif et lancer une attaque avant le jour fatidique, rappela Zach en regardant Zorian d’un air interrogateur. Cependant, Zorian continue de faire durer le plaisir, d’avoir besoin de plus de temps. Alors le timing dépend juste de toi, mec.

Les yeux d’Alanic s’adoucirent, et il se détendit un peu en entendant qu’une attaque préemptive était prévue.

— Ah. La situation avec Zach, comprit-il également. As-tu trouvé… ?

— Je suis désolé. Je n’ai pas encore découvert de solution, avoua Zorian, d’une voix plate, sans émotion.

— C’est bon, soupira Zach. Je suis en paix avec ma vie. J’ai déjà écrit mon testament, et tout ça.

— C’est vrai. Dans tous les cas, tu as raison. Il n’y a pas d’intérêt à attendre plus longtemps. Nous ne ferions que donner ce temps à nos ennemis. Nous attaquerons dans deux jours, la veille du festival d’été. J’ai une dernière idée à tester, conclut Zorian.

— Le truc des métamorphes ? s’enquit Zach. Tu penses vraiment que ça va fonctionner ?

— Si ça marche, ce sera un succès gigantesque.

— C’est vrai, confirma Zach. Ça vaut le coup d’essayer.

 

___

 

 

À l’extérieur de Cyoria se trouvait une petite pièce sphérique, préparée par Zorian et ses simulacres. Tout en ces lieux était fait dans un seul but : alimenter et améliorer un sort de divination bien particulier. Les murs étaient densément couverts de séries de lignes compliquées et de caractères incompréhensibles, le tout était fait de métaux précieux et d’ingrédients alchimiques qui ne l’étaient pas moins. Le sol était gravé de pas moins de six cercles magiques relatifs à la magie du sang, et en leur centre se trouvait un petit cube doré posé dans un bol en céramique des plus banals. Des centaines de petites sphères lumineuses illuminaient la salle, flottant çà et là dans les airs. Il s’agissait en réalité de micro-portails dimensionnels qui connectaient la pièce avec autant d’endroits dans le pays, et au-delà.

Chaque endroit susceptible d’héberger les enfants retenus contre leur gré, selon l’opinion de Zorian.

La salle du rituel voyait actuellement Raynie, Haslush, Rea et trois des simulacres de Zorian se regarder les uns les autres. Deux simulacres étaient déguisés en mages adultes, sinistres et silencieux, présents uniquement pour prétendre qu’il s’agissait d’une opération secrète gérée par le gouvernement, plutôt qu’une idée de Zorian, qu’il avait mise en pratique seul. Il ne faudrait que l’un d’eux pour mener le rituel à bien, mais en avoir deux de plus ne ferait pas de mal et rendrait l’opération plus réaliste aux yeux des observateurs.

Le dernier simulacre avait simplement l’air d’être Zorian, et agissait comme étant lui, l’original. Son boulot consistait simplement à rester près de Haslush et Rea et avoir l’air normal. Bien qu’en considérant les expressions sur les visages de ces deux-là alors qu’ils étudiaient les lieux, il sentait que ce point était déjà un échec.

— Mon dieu, monsieur Kazinski, commença Haslush d’une voix tremblante, la réaction encore plus extrême que celle de Rea, horrifié par ce qu’il voyait. Il y a plus d’argent dans la création de cette pièce que ce que mon département de police reçoit en une année complète. Et tout ça uniquement pour améliorer un sort spécifique qui ne sera lancé qu’une fois dans une vie ! Tout ça sera inutile dès demain ! Cette extravagance me déborde du cerveau.

Numéro un gigota un peu, mal à l’aise. La notion de l’argent de Zorian était en effet légèrement biaisée, ouais. Et il se pourrait que ça devienne un vrai problème à l’avenir, si avenir il allait y avoir, mais il s’en fichait pas mal pour l’heure. Il aurait payé le double s’il avait eu besoin de le faire.

— Vous ne comprenez même pas ce que signifie l’existence de cette pièce, n’est-ce pas ? reprit le détective à l’attention de Zorian.

— Non ? répondit le simulacre, incertain.

Et il ne mentait pas. Bien sûr la pièce était la meilleure chose qu’il pouvait faire en un temps limité, et qui avait probablement l’air extraordinaire selon les standards normaux des mages, mais il était certains qu’un pays aussi riche et puissant qu’Eldemar pouvait créer un truc pareil.

C’était plutôt marrant, en réalité… L’original avait tant fait pour faire en sorte que ses compétences eussent l’air plus humbles que ce qu’elles étaient et pour attribuer ses achèvements à une organisation gouvernementale nébuleuse. Il avait même réussi. Mais au bout du compte, le simple fait d’être associé à un tel groupe était suffisant pour alarmer un détective comme Haslush.

En temps normal, il aurait sans doute senti une migraine monter à cette idée, mais il n’était qu’un simulacre et n’existerait même plus quelques heures plus tard. Imaginer que Zorian allait devoir s’occuper des retombées de tout ça dans un avenir proche le fit rire.

— Ah, oubliez ça, soupira Haslush. Vous êtes toujours trop jeune et inexpérimenté. Vous jouez avec quelque chose de dangereux, voilà tout ce que j’essaye de dire.

— Comme si je ne le savais pas, grommela le simulacre.

Raynie, d’un autre côté, était assise au milieu de la pièce, à côté du cube doré et du bol en céramique, respirant profondément pour se calmer. Elle chantait une espèce de chanson, seule, dans un langage que Zorian ne comprenait pas. Probablement celui de sa tribu. Les deux simulacres déguisés se trouvaient à ses côtés, formant une formation triangulaire avec elle. Ils étaient naturellement plus calmes et posés, et attendaient patiemment qu’elle fût préparée mentalement à ce qui allait arriver : le rituel en lui-même.

La pression sur ses épaules était énorme. Le rituel réussirait ou échouerait selon sa performance seule. Numéro un était certain que les deux autres simulacres complèteraient leur partie du rituel à la perfection, mais le cœur du sort de divination était totalement pour Raynie… parce que ce qu’ils essayaient de traquer, c’était son frère.

Plus un sort de divination était compliqué, plus il était efficace. Dans le cas des sorts de traque, le lanceur devait être connecté à la cible, d’une certaine façon. Un objet personnel, une goutte de sang, des choses comme ça. Si tous deux étaient personnellement liés, le tout devenait encore plus efficace : s’ils s’étaient parlés récemment, s’ils étaient amis, ou mariés.

Et pour autant que les liens pouvaient être puissants, certains l’étaient fondamentalement plus que d’autres : parent et enfant, frère et sœur.

Et la chose la plus efficace possible dans leur cas était la magie du sang, qui formerait une résonnance entre leur lignée commune.

Finalement, il y avait l’existence de l’essence de Primordial dans le sang de chaque métamorphe. Raynie était déjà adolescente, et la plupart de cette essence n’était déjà plus, intégrée dans son corps et son âme. Cependant, il en restait forcément des traces. Zorian avait passé quelque temps avec le dirigeant du culte, à étudier leur méthode de libération du Primordial, et il savait comment ils utilisaient cette essence pour résonner avec celle située dans la prison, afin de s’en servir de clé. La même méthode pouvait être employée pour défier toute barrière protectrice érigée par la magie mortelle, ou n’importe quelle méthode anti-divination.

Raynie et son frère étaient exactement ça : frère et sœur. Même s’ils n’avaient jamais vraiment interagi l’un avec l’autre, le lien qui existait entre eux était fondamentalement l’un des plus puissants. La magie du sang était alors capable de le renforcer encore.  Ils possédaient tous deux l’essence de Primordial en eux, qui pouvait être utilisée pour traverser toute barrière anti-divination placée autour des enfants, y compris ce petit frère.

Si le rituel sur le point d’être mené parvenait à le localiser avec succès, Zach et Zorian pourraient libérer tous les enfants qui avaient été capturés durant les dernières semaines. Non seulement était-ce une bonne action de sauver des enfants d’une mort horrible, cela saboterait également les plans des ennemis de façon irrémédiable. Il ne restait qu’un jour avant le festival d’été, et ils ne pourraient jamais trouver une autre foule d’enfants à temps.

Le rituel pouvait échouer de nombreuses façons, même s’il était effectué sans erreur. D’un côté, Zorian ne pouvait pas couvrir la planète entière de portails dimensionnels, peu importait leur taille. Très loin de là, même. Il était possible qu’il eût échoué à trouver les endroits corrects, auquel cas tout ceci était vain. Il était aussi possible que les envahisseurs gardassent les enfants séparés les uns des autres jusqu’au dernier moment, auquel cas ils n’en sauveraient qu’un, et personne d’autre. Leurs ennemis pouvaient également avoir rassemblé un autre groupe d’enfants, ailleurs, juste au cas où, auquel cas ils pourraient tenter de libérer Panaxeth comme prévu.

Cela dit, Zorian le sentait bien. Ça pouvait fonctionner, il en était certain. La seule question qui se posait maintenant était en lien avec la capacité de Raynie à jouer son rôle.

La magie du sang elle-même n’était pas très complexe. C’était une discipline relativement facile à mettre en œuvre. Trop facile, selon certains. De plus, les sorts de traque de la magie du sang étaient très communs, et Zorian n’eut pas besoin de réinventer la roue. Il existait largement assez de méthodes testées et approuvées que Raynie pouvait utiliser sans risque pour elle-même.

C’était malgré tout de la magie du sang. Elle allait devoir se blesser durant l’incantation, et rester claire d’esprit malgré la douleur résultante. Les compétences requises en mise en forme du mana étaient basses, mais elle était une débutante parfaite dans le monde de la magie, et même ça pouvait être trop pour elle. Finalement, qu’elle réussît ou qu’elle échouât, elle serait sévèrement affaiblie pendant plusieurs semaines après ça, et les traces d’essence qui restaient dans son sang seraient définitivement perdues.

Elle avait un essai. Pas un de plus. Si elle faisait une seule erreur, le rituel prendrait fin, et voilà.

Aussi les simulacres patientèrent-ils, ne tentant pas de la presser le moins du monde.

De même, aux abords de la salle, Rea, Haslush et numéro un attendaient patiemment.

Enfin, numéro un attendait en silence, les deux autres étaient clairement anxieux comme des taureaux en rut.

— Le centre du rituel est protéger des sons, n’est-ce pas ? demanda tout bas Haslush. Ils ne peuvent pas nous entendre ?

— Exact, répondit calmement le simulacre. Le centre du cercle est également protégé de l’intrusion de mana. À moins de vraiment vouloir en faire des tonnes pour vous faire voir, vous ne devriez pas être capable de les déranger.

Bien sûr, numéro un était toujours mentalement connecté aux deux autres et à l’original, mais ses deux compères éphémères qui participaient au rituel étaient trop expérimentés pour se laisser déranger par une si petite distraction.

— C’est quoi votre problème ? demanda Haslush. Vous êtes fait de glace, ou quoi ?

— Je suis juste naturellement stoïque, se vanta le simulacre en gonflant le torse. C’est bon, vieil homme, vous apprendrez comment devenir aussi cool que moi, un de ces jours.

Haslush fit claquer sa langue et ne se préoccupa plus de lui répondre.

— J’ai effectué des recherches sur la situation familiale de ta camarade de classe, nota Rea.

— Oh ? s’étonna le simulacre.

— Il semble que Raynie ait une relation… complexe avec sa famille, dit-elle. Son frère l’a essentiellement remplacée en tant qu’héritier du clan, lorsqu’il est né. Il paraît qu’elle était extrêmement rancunière pour ça.

Simulacre numéro un ne répondit pas.

— Tu savais, comprit-elle après un moment.

— Ouais. Ouais, je savais.

— Vous pensez qu’elle va volontairement faire capoter le rituel ? intervint Haslush en fronçant les sourcils.

— Bien au contraire, dit calmement Rea. Je pense qu’elle veut désespérément qu’il réussisse. Elle souhaitait probablement beaucoup de mal à son frère, mais maintenant que c’est arrivé, elle se sent coupable, responsable. Les tribus de métamorphes ont une vision plutôt superstitieuse des mauvaises fortunes que l’on souhaite à autrui. Pour nombre d’entre eux, ce n’est pas une simple façon de parler, mais implique des choses bien réelles.

— C’est vrai pour beaucoup de gens normaux également, nota Haslush. Seuls les mages dédaignent vraiment ce genre d’idées.

Rea soupira, perdue dans ses pensées, mais ne répondit pas. Le groupe devint soudain silencieux, conscient que Raynie était finalement prête.

La lycanthrope rousse commença à chanter, doucement d’abord, puis gagnant en confiance à mesure que le temps passait. Sa main tremblait tandis qu’elle la levait et plaçait une dague sur sa paume, pour la trancher une fois, deux fois, trois fois… les mouvements étaient brutaux et elle se blessa plus profondément que nécessaire, mais numéro un supposa qu’il valait mieux un peu trop d’enthousiasme que trop de timidité.

Elle tenait sa main sanglante au-dessus du bol simple en céramique et laissa son sang y couler. Le récipient s’illumina immédiatement de lignes rouges sang et de diagrammes complexe, et une pulsion magique légère naquit dans le cube doré qui se trouvait à l’intérieur. Les étoiles blanches qui illuminaient la salle se mirent à scintiller comme autant d’étoiles dans un ciel nocturne, comme autant de petits cœurs battant avec arythmie.

Des flots de sang fins et longs, à peine visibles d’où se trouvait numéro un, s’élevèrent du bol et se dirigèrent vers les portails dimensionnels. Raynie ouvrit la bouche et expira bruyamment, avant de tituber lorsqu’une partie de sa force vitale fut ponctionnée par les filins de sang qui venaient de se jeter sur sa plaie comme autant de petit vampires voraces. Surpassée par la douleur et les vertiges, elle laissa tomber la dague et faillit s’effondrer face contre terre, finalité évitée uniquement par les simulacres qui l’aidèrent à tenir droite, lui permettant de concentrer toute son énergie à rester consciente. Serrant les dents, elle se mit à effectuer des gestes lents avec sa main ensanglantée.

Finalement, le dernier mouvement finalisa le sort. Tout se mit en place comme autant d’engrenages prenant leur place définitive dans un cliquetis magnifique et unique. Les portails dimensionnels qui flottaient dans la pièce brillèrent d’une lumière aveuglante, forçant Haslush et Rea à se couvrir les yeux, et une cascade d’informations se déversa dans l’esprit des trois simulacres présents.

Tant d’informations. Des centaines de lieux, la plupart totalement déconnectés les uns des autres, tous mélangés en un chaos incompréhensible. Ce sort, trop vaste en ampleur, luttait pour réduire la recherche de sa propre initiative. Il passa la tâche au lanceur, et si Raynie avait été seule, elle aurait admirablement échoué à ce moment précis… Un mage débutant n’était simplement pas capable de contrôler un sort de cette magnitude et de cette complexité. Mais elle n’était pas seule. Les simulacres de Zorian étaient présents, et ils étaient doués. En fait, un seul d’entre eux aurait suffi. En avoir trois était simplement inutile.

Après quelques secondes, numéro un sourit. Presque immédiatement après, un message rapide arriva à l’esprit de l’original, de la part des trois simulacres simultanément. Un simple mot.

— Succès.

 

___

 

Assis à une table recouverte de cartes et de plans de guerre, entouré de Zach, Xvim, Alanic et le reste des membres de leur petite conspiration, Zorian devint soudain alerte, et s’éclaircit la voix pour attirer l’attention de tout le monde. Ils se tournèrent immédiatement vers lui, cessant toute discussion dans laquelle ils pouvaient être pris.

— Nous les avons trouvés, dit-il. Il est temps de passer à l’attaque.

 

___

 

 

Un jour paisible et ensoleillé, la veille du célèbre festival d’été de Cyoria, la ville se changea soudain en enfer. Il était à peu près l’heure du déjeuner lorsque, sans prévenir, des dizaines de lieux furent l’origine de projectiles d’artillerie magique, qui ciblaient des endroits inconnus à l’extérieur des murs de la ville. Ces cibles, presque comme si elles s’étaient attendues à cette attaque inopinée, y répondirent immédiatement par un barrage d’artillerie de leur propre facture. En quelques minutes, la ville brûlait déjà. De nombreux bâtiments se virent partiellement ou totalement détruits, et des Élémentaux de feu se mirent à errer dans les rues, noyant de flammes tout ce qu’ils rencontraient. Aucun des deux camps n’en avait fini, cela dit, et l’échange d’artillerie continua pour un long moment.

Puis vinrent les monstres. Squelettes, Trolls de guerre, lézards géants, nuées de becs-de-fer… Le tout vomi par le monde souterrain local, répandant le chaos partout où ils passaient. Nombre de ces monstres rencontraient une fin prématurée, déclenchant pièges et autres protections en tentant de remonter vers les niveaux supérieurs du Donjon, presque comme si quelqu’un avait prévu les chemins qu’ils allaient emprunter. Encore plus nombreux furent ceux qui restèrent coincés dans les confins de la terre, à combattre un ennemi invisible et psychique dans un combat inconnu de la surface.

Et avec tout ça, la petite fraction de monstres qui parvenait à voir la lumière du jour n’était pas à prendre à la légère.

Le combat final venait de commencer.

Bientôt viendrait le temps pour les dirigeants des deux camps de se rencontrer une dernière fois.

Raka
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10 thoughts on “MoL : Chapitre 100

        1. Déjà que sortir deux chapitres un dimanche 1er mai, c’est une double hérésie syndicale, on ne va pas trop pousser le bouchon 😉
          Merci pour tout ton taf, tu nous gâte !

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