MoL : Chapitre 58

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Chapitre 58 – Questions et réponses

 

Le bureau de Xvim était aussi typique que ce que pouvait l’être celui de n’importe quel professeur – une petite pièce dominée par une grande table et quelques bibliothèques, dont l’espace était presque entièrement occupé par des mystérieuses piles de papier, que tous les professeurs entassaient pour une raison obscure. C’était déjà assez étroit en de plus classiques circonstances, mais avec quatre personnes à l’intérieur, ce bureau devenait un solide territoire d’inconfort. Il n’y avait même pas assez de chaises pour tout le monde ! Bien que ce point aurait pu être facilement résolu à l’aide d’un simple sort de conjuration.

Bien entendu, la principale source d’inconfort de Zorian se trouvait dans le secret de la nature de la rencontre entre Xvim et Alanic, sur laquelle il venait de tomber, plutôt que le manque de mobilier. Une interaction entre ces deux-là pourrait rendre le reste de la boucle extrêmement déplaisant, voir le forcer à y mettre un terme prématurément. Pourtant, la soudaineté de ce développement ainsi que l’atmosphère des plus oppressantes de cette pièce augmentaient considérablement le sentiment de menace qu’il pouvait ressentir à ce moment précis. À quel point tout ceci était-il délibéré ? Xvim et Alanix avaient-ils arrangé ce rendez-vous précisément afin de les surprendre et ajouter une pression psychologique sur les deux voyageurs temporels ? Un peu risqué, comme tentative, si c’était le cas. Certaines personnes réagissaient vraiment mal lorsqu’on les acculait par surprise. Zorian n’aurait jamais osé faire une telle chose, à leur place.

Mais peu importait. Peut-être voyait-il le mal là où il n’était pas et les deux hommes n’avaient-ils simplement pas vu les choses sous cet angle. D’ailleurs, ce n’était pas comme s’ils étaient réellement coincés ; une nouvelle boucle temporelle était extrêmement facile à démarrer.

Après avoir échangé un regard incertain, Zach et Zorian saluèrent leurs deux professeurs, entrèrent totalement dans la pièce et se trouvèrent une place des plus confortables, compte tenu des circonstances.

Et comme ils s’installaient, Zorian se demanda quel genre d’information les deux hommes avaient bien pu échanger. Alanic avait probablement raconté à Xvim tout ce qu’il savait à leur propos, mais ce n’était pas vraiment énorme et prouvait simplement que Zach et Zorian gardaient certaines choses secrètes. Xvim, d’un autre côté, possédait une vision bien plus profonde sur la situation et sur ce qu’il se passait… mais raconterait-il vraiment au prêtre ce qui concernait la boucle temporelle ? Et ce dernier le croirait-il, de toutes façons ?

Considérant la façon dont les deux adultes les regardaient, il comprit qu’il allait découvrir la réponse à cette interrogation bien assez rapidement.

— Surpris de me voir ici ? demanda Alanic sur un ton provocateur.

— Oui, admit librement Zorian. Il est très… intéressant de vous rencontrer ici. Je ne savais pas que Xvim et vous vous connaissiez.

— Oh, ce n’est pas le cas, répondit Alanic en haussant les épaules. Je me suis inquiété à propos de certaines choses à votre propos, à tous les deux, et je savais que vous ne me diriez jamais la vérité. Alors je l’ai traqué et rencontré pour lui demander s’il en savait plus que moi.

— Et vous l’avez rencontré, comme par hasard le jour de notre session, à l’heure de notre session ? demanda Zorian en levant un sourcil.

— Le hasard n’a rien à voir là-dedans, rétorqua Alanic. Il s’agit de mon troisième rendez-vous avec lui, monsieur Kazinski. Je suis ici maintenant spécialement pour vous rencontrer, tous les deux.

— Ah, compris Zorian en hochant la tête.

— Bon, ok, on arrête de tourner autour du pot et on en vient aux faits, trancha Zach, apparemment pas d’humeur à entretenir une joute verbale, avant de se tourner vers Xvim. Que lui avez-vous dit ?

— Compte tenu de la nature de la situation, nous avons décidé qu’il serait stupide de tenter de nous cacher des choses l’un à l’autre, déclara Xvim. J’ai dit à monsieur Zosk tout ce que je sais à propos de la boucle temporelle… Une courtoisie que j’aurais apprécié recevoir de votre part à tous les deux. Il est maintenant évident que vous en savez bien plus à ce propos que ce que vous pouvez bien avoir choisi de me révéler. Une quelque peu pauvre façon de me rembourser ma coopération et ma générosité, si je puis dire.

Outch. Zorian supposa qu’il pouvait bien ajouter Délivrer des sentiments de culpabilité à la liste des talents de Xvim.

— Les gens réagissent vraiment mal si vous leur racontez tout ce que vous savez, interrompit Zach, totalement sans remords.

Contrairement à Zorian, il ne connaissait pas les deux hommes depuis suffisamment longtemps pour s’en préoccuper ou savoir de quelle façon leur parler.

— Je le sais, parce que j’ai essayé. Donnez trop de détails et les gens réagissent de deux façons. Soit ils pètent les plombs, soit ils vous relèguent au statut de fou. Et ça, c’était quand je ne savais pas la moitié de ce que je sais aujourd’hui au sujet de la boucle temporelle. Il est compliqué de convaincre les gens de sa réalité.

— Je pense que je me suis montré plutôt ouvert d’esprit à ce sujet, nota Xvim.

— Il a fallu à Zorian plusieurs années d’exercices débiles et abrutissants pour que vous le preniez enfin au sérieux, continua Zach en levant les yeux au ciel. Et même alors, vous avez tendance à faire traîner les choses pendant des semaines s’il foire son timing ou dit une chose de travers. Et c’est Zorian – quand je vous ai parlé de tout ça pour vous convaincre, vous m’avez simplement bouté dans les dix premières secondes.

Xvim fronça les sourcils profondément, mais garda le silence.

— Ok, ça va un peu trop loin, commenta Zorian en tentant de mettre un terme à une dispute naissante. Chaque chose en son temps. Monsieur Chao, monsieur Zosk… Je suis désolé de vous avoir laissé dans l’obscurité. Garder certaines choses secrètes semblait parfaitement logique de notre point de vue, mais je peux comprendre en quoi vous pouvez vous sentir trahis par notre comportement.

Alanic renifla froidement. Zorian se souvint soudain de quelque chose.

— En fait, puis-je vous demander quelque chose ? fit-il en fixant Alanic. Qu’a bien pu dire Xvim pour vous convaincre de la réalité de la boucle temporelle ?

— Afin de savoir vous-mêmes comment me convaincre à l’avenir ? supposa le prêtre, ce que Zach et Zorian confirmèrent immédiatement. Pour être honnête, je ne suis toujours pas convaincu que tout ceci n’est pas totalement ridicule.

— Oh, réagit Zorian, apparemment déçu – Merde.

— Alors pourquoi diable vous reprochez-nous de ne pas tout dire alors que vous n’y croyez pas ? demanda Zach, croisant les bras devant son torse de manière défensive.

— Parce que je vois que vous croyez à ce que vous racontez, répondit Alanic. Alors, au pire, vous êtes dans le déni d’un grave problème vous concernant, plutôt que deux menteurs. Je suis quelque peu blessé que Xvim ait pu entendre cette histoire de votre part, alors que vous avez apparemment jugé votre bon prêtre indigne d’être convaincu. Ce n’est pas comme si j’aurais coupé les ponts avec vous, vous savez ? J’aurais juste pensé que vous étiez un peu fous.

Zorian le regarda d’un air pas du tout amusé.

— Vous dites ça, mais si je venais vous voir et vous montrait des techniques de défense de l’âme que vous m’avez enseignées, tout en utilisant le voyage temporel comme explication… Il importerait beaucoup que vous me croyiez ou non, lui lâcha Zorian.

— Ah, il s’agit donc bien de mes techniques, acquiesça Alanic pour lui-même. J’admets que ça me dérange depuis un moment. C’est l’un des points qui m’ont poussé à venir à la rencontre de Xvim. Il était trop improbable qu’un métamorphe pût vous avoir enseigné certaines de ces choses…

— J’ai bien appris une partie de la conscience de mon âme d’un métamorphe, avoua Zorian. Mais la majorité vient de vous.

— Bien. Je vois comment cela pourrait poser problème, en effet, supposa Alanic. Tandis qu’une boucle temporelle pourrait expliquer les choses, il y a des moyens plus simples… Vous pourriez être un puissant mage mental, par ex…

— J’en suis un, coupa Zorian.

Trois regards surpris se dirigèrent immédiatement vers lui. Même Zach fut pris de court, probablement parce qu’il ne s’attendait pas à ce que Zorian ne garde pas sa condition secrète.

— Eh, ils veulent la vérité. Laissons-les y goûter un peu, répondit Zorian en haussant les épaules. Oui, je suis un puissant mage mental. C’est l’une des choses sur lesquelles je me suis concentrées au fur et à mesure des boucles.

— Un excellent choix pour quelqu’un dans votre situation, acquiesça Xvim avec approbation. Une utilité infinie et une capacité qui serait extrêmement dangereuse à peaufiner hors de la boucle…

Le prêtre le regarda, l’air scandalisé.

— Bon, peu importe… Je viens vous voir, je vous fais la démonstration des défenses que vous m’avez enseignées… repris Zorian en regardant Alanic droit dans les yeux d’un air dur. Vous me demandez comment c’est possible et je vous réponds que c’est dû au voyage temporel. Vous ne me croyez pas, vous me scannez à la recherche de particularités et il s’avère que je suis un mage mental à la puissance démesurée. Et maintenant ?

— Les choses se compliquent, avoua Alanic.

Il y eut un bref silence tandis que tout le monde réfléchissait à la manière d’appréhender la suite des évènements.

— Bien, cela ne s’est pas passé comme prévu, finit par annoncer Xvim, en regardant le prêtre d’un air ennuyé, qui lui rendit un regard dépourvu de repentance. Les hypothèses de côté pour le moment, s’il vous plaît. Je comprends que tout nous raconter tel que cela existe n’est peut-être pas la chose la plus simple. Mais quoi qu’il en soit, je vais devoir insister, et vous allez essayer, au moins une fois. Si vous ne le faites pas… alors tous deux n’aurez plus droit à mes cours pendant la durée de ce mois.

— Et j’ajoute, ajouta rapidement Alanic. J’ajoute que si vous me racontez tout de façon honnête, je vous apprendrai ce que vous devez savoir pour que je ne doute plus de vous à l’avenir.

Zorian marmonna, perdu dans ses pensées. La carotte et le bâton. Pour dire vrai, le bâton ne l’inquiétait pas : perdre deux semaines de cours avec Xvim serait un peu ennuyeux, rien de plus.

— Je suis d’accord, annonça Zach. Nous avons déjà prévu de tout leur raconter à l’avenir, de toutes façons, non ? Dans le pire des cas, nous aurons un exemple de ce qu’il ne faut pas faire la prochaine fois.

En y repensant encore, Zorian ne pouvait qu’être d’accord, lui aussi. Cela ne se passait pas de façon aussi claire et nette qu’il l’avait prévu, mais quoi de neuf ? Peu de choses se passaient comme prévu. Il pouvait tout aussi bien tout leur raconter et observer leur réaction. Il ouvrit la bouche pour s’exprimer, et se fit interrompre par Xvim.

— Nous aimerions que Zach nous raconte tout ça, si vous voulez bien, dit-il.

— Moi ? s’étonna Zach en pointant un doigt sur son torse. Pourquoi moi ? Zorian expliquerait bien mieux que moi. Non seulement a-t-il découvert des choses avant moi, mais il vous connaît tous deux bien mieux que moi.

— Peut-être, concéda Alanic. Mais il est bien plus simple pour moi de juger votre honnêteté à vous que la sienne.

Zach lui envoya un regard peu assuré.

— Ils n’utilisent pas de magie mentale sur toi, annonça Zorian. Je pourrais le sentir. Mais entre ça et les commentaires passés d’Alanic, il semblerait qu’il possède un moyen particulier pour dire si les gens mentent ou non.

Puis, il fronça les sourcils. Quelque chose le dérangeait. Un souvenir qui dansait aux frontières de sa conscience, tentant de lui faire de grands signes pour se faire voir.

Et soudain, il réalisa. Kylae, la prêtresse qui prédisait le futur, avait elle aussi prétendu être capable de dire si quelqu’un lui mentait.

— Vous savez, vous n’êtes pas le premier prêtre prétendant être capable de lire dans la vérité des paroles. Est-ce une sorte de superpouvoir de prêtre dont j’ignore l’existence ?

— C’est une compétence liée à la magie de l’âme, précisa Alanic. Mais les prêtres de haut rang sont plutôt souvent entraînés à ce type de magie, alors tu n’as pas totalement tort. La portion externe de l’âme, l’aura, réagit aux pensées de l’hôte, ainsi qu’à ses émotions, dans une certaine mesure. Ceux qui parviennent à exploiter ceci peuvent apprendre à lire et discerner ses mouvements. Comme la plupart des gens n’ont pas conscience de leur propre âme, un mage de l’âme peut bien souvent dire avec certitude quelle est la part de vérité dans une affirmation, bien plus que tu ne le pourrais en te fiant au langage corporel seul.

— Mais je peux sentir mon âme, alors ce n’est pas un indicateur pertinent en ce qui me concerne, comprit Zorian.

Alanic hocha la tête en silence.

— Mais je ne peux pas manipuler mon aura à ce point, fit remarquer Zorian. Tout ce que vous m’avez enseigné se limite à la résistance et la protection contre les attaques spirituelles.

— Et je n’ai que ta parole à ce propos, commenta Alanic sans défaillir.

— Très bien, très bien, je me charge de l’explication, les interrompit Zach, qui agitait ses mains devant lui d’un air agacé, avant de faire apparaître l’image d’une planète au-dessus du bureau de Xvim.

Il pointa ensuite le doigt dans sa direction.

— Voici le monde, dit-il avant de désigner plus précisément un point verdâtre qui ressemblait vaguement à Altazia. Et voilà grosso modo où se trouve Cyoria. Sous la ville se trouve un complexe de recherche scientifique sur l’espace-temps, où est étudié un ancien artefact, probablement d’origine divine. Les chercheurs pensent qu’il s’agit d’une chambre étonnamment efficace de dilatation temporelle avancée, et en quelque sorte, ils ont raison. Lorsqu’on l’active, cet artefact enregistre de façon détaillée une image de tout ce qui compose l’existence… et en crée une copie.

Zach agita à nouveau la main et la planète fantomatique se scinda en deux sphères – l’une flottant à la droite de l’autre. Pour seule différence, l’une des deux ne tournait pas sur elle-même, mais était là, figée dans le temps et l’espace tandis que l’autre tournoyait follement comme une toupie démente.

— La copie du monde existe dans sa propre dimension miniature et se trouve sous un effet de dilatation temporel gigantesque. Ne tentez même pas de vous l’imaginer, vous en seriez toujours bien loin. Du point de vue des gens vivant dans ce monde copié, une centaine d’année peut s’écouler, alors que dans le monde d’origine, un souffle se sera à peine éteint. Non pas qu’ils soient au courant… La seule chose permettant de plus ou moins prouver l’existence de ce monde-copie est le fait qu’il soit totalement coupé des plans spirituels.

Du coin de l’œil, Zorian vit que le prêtre s’était raidi d’un seul coup.

— Le temps ne s’écoule pas normalement dans la copie, continua Zach, qui ajusta l’illustion une fois encore, altérant la planète de droite, légèrement, afin qu’elle tournât toujours quelque peu mais la qualité de la rotation était clairement dégradée, et toutes les quelques rotations, elle retrouvait d’un seul coup sa position d’origine.

Il se surprit à sourire. Finalement, peut-être qu’il n’était pas si mauvais dans ce rôle d’orateur.

— Au lieu de toujours parcourir le fil du temps de façon linéaire, le monde se retrouve de façon régulière réinitialisé à son état d’origine. Tout est défait, matière, âmes et tout ce qui le compose est recréé à partir de rien, depuis l’enregistrement initial. Le temps se répète encore et encore, mois après mois après mois. De la perspective d’une personne piégée dans ce complexe et consciente de ce qui lui arrive, cela a l’aspect d’une boucle temporelle, en tous points.

Zach s’enfonça dans son siège et offrit à Xvim et Alanic un regard dramatique. Zorian avait l’impression que son camarade appréciait vraiment beaucoup se sentiment de supériorité éphémère qu’il possédait alors, malgré ses plaintes précédentes.

— Et en réalité, cette personne existe, annonça Zach. Il en existe même trois.

— Trois ? répéta Alanic, le sourcil levé.

— Trois, acquiesça Zach. Il n’était supposé exister qu’une seul voyageur – une seule personne consciente de la répétition, un mystérieux marqueur implanté dans son esprit afin qu’il puisse conserver ses souvenirs au fil des mois. Zorian pense que je suis cette personne. Si c’est le cas, je ne me rappelle pas avoir été choisi. Une seconde âme a trouvé le moyen de conserver son identité en ma compagnie et a fait quelque chose avec mon esprit, effaçant nombre de mes souvenirs. Plus tard, bien plus tard, j’ai décidé de prendre une ancienne liche en tête à tête et cet enfoiré a tenté de faire fusionner mon esprit avec celui de Zorian pour me punir.

Cela lui valut un curieux regard de la part des deux adultes, mais il ne tenta pas d’en raconter plus à ce sujet, choisissant plutôt de terminer son histoire.

— Nous avons survécu, mais l’expérience a offert à Zorian une version fonctionnelle de mon marqueur, lui permettant de conserver ses souvenirs, lui aussi, expliqua Zach. Malheureusement, cela a également motivé le deuxième voyageur inconnu, qui a quitté le monde-copie. Pour des raisons que je ne vais pas élaborer immédiatement, cela signifie que personne d’autre ne peut le quitter, désormais, sans pirater le système d’une manière ou d’une autre. Et le monde factice arrive bientôt à court d’énergie. Il va s’effondrer et ne plus redémarrer d’ici un peu plus de quatre ans.

Zach prit une profonde respiration, et asséna le coup final.

— Et voilà le pot aux roses, conclu-t-il en faisant disparaître les deux planètes illusoires d’un geste de la main, avant d’adresser un large sourire aux deux professeurs. Nous sommes tous des copies de nos originaux, vivant dans une boucle temporelle, une version hyper-accélérée du monde réel. Des copies qui vont bientôt disparaître dans le néant. Rien de ce que vous pouvez faire n’a d’importance, et à moins que nous ne trouvions un moyen de briser le système, rien de ce que nous faisons n’importera non plus, au final. Zorian, ai-je oublié quelque chose ?

Zorian réprima le besoin irrésistible de lever les yeux au ciel. Juste un million de détails, c’est tout. Et avait-il vraiment besoin de formuler les faits de façon si provocante ? Il était déjà compliqué de les convaincre, il n’y avait pas besoin de rendre les choses encore plus difficiles. Mais ok, il allait jouer le jeu de Zach.

— Une force d’invasion Ibasienne s’apprête à envahir Cyoria le jour du festival d’été. Le Culte du Dragon du Dessous prévoit de libérer un Primordial au milieu de la ville tandis que les défenseurs seront distraits. Le maire de Knyazov Dveri est un nécromancien et a pour intention de faucher les âmes de toutes les personnes mortes dans le conflit afin de mener à bien son plan fou consistant à ressusciter sa femme décédée en tant que liche avant de légaliser la nécromancie, énuméra Zorian froidement.

— Eh, ce n’est pas strictement lié à la boucle temporelle, alors je comptais en parler un peu plus tard, se défendit Zach.

Un long et inconfortable silence s’abattit alors sur la pièce. Ni Xvim ni Alanic ne savaient visiblement que dire, se regardant l’un l’autre dans une indécision béate, se contentant de tourner de temps à autre les yeux en direction des garçons.

Zorian s’imagina que Zach et lui avaient dû ressemble à ça au moment où ils avaient interrompu leur entretien, et il s’agissait là d’une punition des plus poétiques à ses yeux.

— Alors, reprit Zach d’un seul coup en faisant claquer ses mains. Des questions ?

 

___

 

Plusieurs heures et de très, très nombreuses questions plus tard, Xvim et Alanic décidèrent qu’ils en avaient assez entendu et mirent fin à la rencontre. Ils n’avaient pas tout appris, au bout du compte, loin de là, mais au bas mot, ils connaissant désormais les détails majeurs entourant le mécanisme de la boucle temporelle et l’invasion de Cyoria.

— Merde, c’était épuisant, se plaignit Zach après coup, lorsqu’ils se furent aventurés dans la ville. Au temps pour ton calme et reposant mois afin de nous poser et préparer de nouveaux plans, hein ? Entre ça et Veyers, ça devient un putain de mois éreintant.

— J’en ai eu de pires, avoua Zorian. Mais oui, ce n’est pas exactement ce à quoi je pensais quand je te disais que je voulais passer un mois ou deux à décompresser.

— Tu crois que ça va valoir le coup, au bout du compte, au moins ? interrogea Zach. Ils avaient l’air vraiment incrédule de bout en bout.

— C’est l’histoire de l’invasion, précisa Zorian. Si je ne l’avais pas vécue moi-même, j’aurais du mal à y croire, moi aussi. Je ne m’inquiète pas pour ça, honnêtement. Contrairement à la boucle temporelle, tout ce qui concerne les Ibasiens, le Culte et Sudomir est vérifiable. J’espère juste que l’ennemi ne va pas paniquer et faire quelque chose de stupide une fois que cette partie de l’histoire sera confirmée.

À la fin, ils durent rencontrer Xvim et Alanic deux fois de plus dans les jours qui suivirent afin de leur fournir plus d’explications et de détails, les rendant de plus en plus nerveux. Comme Zorian le craignait, ils étaient plus concentrés sur l’invasion de la ville que sur cette histoire de voyage temporel dans un monde-copie. Il comprenait bien pourquoi, mais ça n’arrangeait pas vraiment ses plans.

Une autre chose dérangeante se situait dans le fait que le prêtre, malgré sa promesse précédente, ne leur révéla pas comment le convaincre sans problème. Il voulait d’abord vérifier la véracité des dires des enfants, ce qui était compréhensible, mais parfaitement déloyal du point de vue de Zorian.

Il fut alors agréablement surpris lorsqu’Alanic vint le voir après cinq jours afin de lui fournir l’information promise.

— Alors, nous n’avons qu’à prétendre être des membres juniors de votre organisation religieuse louche, et c’est tout ? demanda Zorian sans trop y croire. Vous accepteriez ça, comme ça ?

— L’Ordre Mesalian n’est pas louche, reprit Alanic avec un regard sévère – bien sûr, Alanic, bien sûr. Il n’est juste pas très connu. Et évidemment que je ne l’accepterais pas aussi facilement. Mais je n’irai pas à des extrémités fâcheuses non plus pour confirmer votre identité, particulièrement si vous vous présentez muni d’une lettre de recommandation aux allures authentiques tout en me fournissant un autre point sur lequel me concentrer. Sudomir, par exemple.

— Si je vous parle de la Maison Iasku, tout s’enchaîne et explose peu après, dit Zorian en secouant la tête. J’ai déjà essayé, et je suis certain de vous l’avoir dit.

— Alors ne me parlez pas de la maison, fit Alanic en haussant les épaules. Donnez-moi des informations plus générales. Cet homme est coupable de beaucoup de choses, et je suis sûr que nous allons pouvoir définir un plan d’action à ce propos dans les jours qui viennent.

— Très bien, acquiesça Zorian en observant le prêtre, notant à quel point celui-ci avait l’air épuisé – il n’avait pas énormément dormi récemment et ça se voyait. Alors… Cela signifie donc que vous nous croyez au sujet de la boucle temporelle, désormais ?

Alanic laissa échapper un profond soupir, empli de toute la souffrance du monde.

— Je ne sais plus que croire, avoua-t-il. Mais je suppose qu’il n’y a pas de danger à vous aider de la sorte. S’il n’y a pas de boucle temporelle, tout ça vous sera inutile. S’il y a une boucle, en revanche… Eh bien, Zach et vous semblez être notre seul espoir de mettre un terme à tout ça.

À ce moment, Imaya arriva et les interrompit, faisait comprendre à Zorian à quel point il était un hôte peu accueillant : il n’avait offert à son invité ni boisson ni rien à manger. De façon étonnante, elle invita immédiatement le prêtre à rester dîner, et ni lui ni Zorian ne s’attendaient à ça. Après avoir fait mine de peser la situation, Alanic décréta qu’il avait énormément de travail à propos des dires de Zach et Zorian et qu’effectivement, il n’avait pas mangé correctement depuis la veille. Cela dit, il refusa avec politesse, car il avait encore du pain sur la planche.

Imaya, pour une raison qui échappait à Zorian, se mit à grimacer.

— Que venez-vous de dire ? fit-elle d’un air choqué – question rhétorique, bien évidemment, ils savaient tous deux ce qu’il venait de dire. Qu’il s’agit d’une courtoisie inutile envers un prêtre tel que vous ? Eh bien, on dirait que même un prêtre tel que vous a encore des choses à apprendre sur la façon dont agit une hôtesse convenable, n’est-ce pas ?

Zorian la laissa avoir sa petite victoire, il savait déjà que quoi que quiconque pût dire, ils allaient tous manger ensemble le soir venu. Dans tous les cas, Alanic fut de retour le lendemain, bien qu’il ne mangea pas avec eux cette fois – Zorian avait proposé, Imaya ne pouvait plus rien dire à ce sujet – et désirait emmener l’adolescent à la rencontre de Lukav pour lui parler d’une certaine chose.

— Vous êtes sûr qu’on n’aurait pas dû emmener Zach avec nous ? demanda Zorian une fois qu’ils eurent pris de la distance.

— Je veux discuter des métamorphes et du Primordial, expliqua le prêtre. De ce que j’ai compris de votre histoire, Zach n’a rien à apporter à ce sujet, tout ce qu’il sait, il l’a entendu de votre bouche. Je ne vois pas de raison de l’emmener, à moins que vous ne me disiez qu’il se sentirait insulté d’être mis de côté de cette conversation ?

Zorian y réfléchit un instant. S’ils s’étaient apprêté à faire quelque chose d’excitant, combattre des monstres ou s’attaquer à une liche immensément puissante, alors oui, sans doute. Mais Zach ne supportait déjà pas leurs conversations avec Xvim et Alanic, se plaignait sans arrêt du temps que ça prenait et du niveau d’ennui qu’elles atteignaient… Il ne verrait probablement aucun problème à laisser une nouvelle discussion à rallonge passer sous son nez.

— Non, probablement pas, confirma-t-il. Je lui ferai juste un résumé de ce qui s’est dit, plus tard.

— Bien. Alors hâtons-nous de nous rendre aux abords de la ville afin de nous téléporter chez Lukav.

— Pas besoin, répliqua Zorian avec un sourire narquois d’autosatisfaction. Trouvons simplement un coin désert afin que je puisse nous téléporter en-dehors de la ville. Le flambeau anti-téléportation n’est plus capable de m’arrêter, depuis un bon moment déjà.

Si Alanic fut surpris par cette annonce, il n’en montra rien. Zorian supposa qu’il s’agissait là d’une révélation plus que mineure à côté de la bombe qu’il avait lancée au sujet de la boucle temporelle. Ils trouvèrent un endroit isolé et arrivèrent rapidement près de la maison de Lukav, juste hors de son village.

Il discuta avec le prêtre pendant qu’ils avançaient, ce dernier lui étalant quelques-unes des théories qu’il avait échafaudées pendant les jours précédents. La plupart étaient centrées sur la libération du Primordial de sa prison dimensionnelle.

— Alors, vous pensez que la boucle temporelle a été créée afin d’empêcher sa libération ? demanda Zorian. Je peux voir ce qui vous fait arriver à cette conclusion. D’un côté, à la fois le rituel et la boucle temporelle sont à cheval sur l’alignement planétaire. Ce n’est pas une coïncidence si ces deux évènements se produisent en même temps. D’un autre côté, la boucle démarre un mois plus tôt que sa date supposée, pour une raison obscure. Chaque redémarrage se termine exactement lorsque le Primordial est sur le point de sortir. Et pour couronner le tout, la seule fois où il est sorti plus tôt que prévu, la boucle a pris fin prématurément, elle aussi.

— Pour moi, c’est une affaire classée et c’est exactement ce qui se passe, remarqua Alanic.

— Rien n’est affaire classée concernant la boucle temporelle, soupira Zorian.

— Si vous le dites, souffla le prêtre. Nous y sommes presque. Laissez-moi parler.

Il s’avéra que ce n’était pas la première fois qu’Alanic parlait à Lukav à ce propos. Il avait déjà raconté à son ami certaines choses qu’il avait découvertes de la bouche de Zorian – particulièrement la partie concernant le groupe mystérieux qui tentait de sacrifier des enfants métamorphes afin de libérer un Primordial – et lui avait demandé conseil sur la façon de traquer les sacrifices avant que le rituel ne prenne place. Lukav lui avait posé suffisamment de questions à son tour pour l’ennuyer et le convaincre de lui amener Zorian directement afin de clarifier les choses.

Non que Zorian pût réellement aider Lukav à comprendre le problème, puisqu’il ne le comprenait pas totalement lui-même. L’essence de Primordial était pour lui un mystère presque aussi grand qu’il ne l’était pour Lukav.

— Je ne comprends pas pourquoi tuer tous ces enfants, se plaignit l’alchimiste. Si l’essence de Primordial est simplement une clé permettant d’accéder à la prison dimensionnelle, on pourrait penser qu’il n’en faudrait qu’une goutter pour faire fonctionner la magie. Ils pourraient simplement… Je ne sais pas, les blesser légèrement ?

— Un pont, pas une clé, corrigea Zorian ; il ne comprenait pas exactement ce qu’était la différence, mais Sudomir l’avait énoncé de la sorte, alors ça avait sans doute son importance. Apparemment, cela signifie qu’ils ont besoin d’autant d’essence que possible pour que le rituel fonctionne, alors ils drainent les victimes de tout ce qu’elles peuvent leur donner. L’extraction partielle de la force de vie n’est pas suffisant.

— Même si ce n’était pas nécessaire, ajouta Alanic, ils les auraient de toutes façons tués à la fin. Tu ne montes pas un plan pareil pour laisser courir des témoins ensuite.

Au bout du compte, Alanic n’obtint pas ce qu’il désirait de cette rencontre. Il voulait un moyen de pister les sacrifices avant que le rituel ne démarre, ainsi qu’une méthode pour localiser l’endroit exact où se situait le point d’ancrage de la prison du Primordial, quelque chose de plus précis que le Dans le Gouffre, quelque part de Zorian. Malheureusement, le seul conseil que Lukav put lui donner consistait à contacter les tribus de métamorphes locales afin de leur demander de l’aide.

Alanic quitta alors la maison de son ami, mais Zorian resta encore un moment. Il voulait discuter avec l’alchimiste de l’idée qu’il avait eue et qui avait pour but d’accélérer son entraînement à l’aide de potions de transformation. Il souhaitait prendre la forme de créatures spécifiques possédant des pouvoir innés et utiliser l’expérience acquise par leur pratique pour comprendre comment améliorer sa propre maîtrise de la magie. Il était spécialement intéressé par des créatures possédant une capacité de perception avancée, car il était peu satisfait de la croissance de la sienne. Xvim prétendait qu’il progressait de façon adéquate, mais Zorian n’avait pas vraiment le temps d’être quelqu’un d’adéquat.

Lukav lui annonça la bonne et la mauvaise nouvelle. Son idée était solide. C’était une chose déjà connue et utilisée par certaines personnes très riches, le coût élevé rendant cette méthode peu pertinente pour quiconque ne pouvait pas dépenser une fortune. Pas un souci pour Zach et lui, donc. La mauvaise nouvelle ? Les potions telles que celles qu’il désirait ne pouvaient être achetés sur le marché. C’était le genre de choses qui nécessitait des relations très complexes et particulières, ainsi que des permis officiels ; encore plus parce qu’il en voulait une quantité importante.

Heureusement, Lukav était parfaitement capable de créer de telles potions lui-même, et accepta d’aider Zorian. Tout ce que celui-ci aurait à faire était de lui apporter une créature magique en suffisamment bonne condition et payer une petite somme supplémentaire et il lui en fournirait une ou deux potions. Toutes les parties de la créature non nécessaires à la création des potions resteraient chez l’alchimiste, bien sûr.

Zorian se sentait un peu arnaqué dans le principe, mais au bout du compte, il s’agissait uniquement d’argent et il était déjà bien heureux que Lukav eût accepté d’enfreindre la loi pour lui rendre service. Il devait également urgemment apprendre comment créer des potions de transformation afin de ne pas avoir à dépendre d’une tierce personne.

Quelque chose à garder à l’esprit, en tous les cas. Il nota ça mentalement sur la longue liste de tout ce qu’il avait à faire pendant son temps libre et s’en alla.

 

___

 

Les quelques jours qui suivirent furent étonnamment paisibles. Alanic et Xvim acceptèrent de continuer à leur dispenser leur enseignement, cessant simplement de les questionner à chaque fois qu’ils les voyaient. Ils gardaient évidemment contact l’un avec l’autre, discutant de la boucle temporelle et de l’envahisseur, mais pour l’heure, ils gardaient leurs conclusions pour eux-mêmes tout en complotant assurément quelque chose dans l’ombre. Zorian était un peu inquiet à ce sujet, mais pas suffisamment pour ne plus en dormir la nuit. Leurs esprits étaient assez ouverts pour qu’il puisse capter ce qu’il avait à capter grâce à son empathie, et ils ne donnaient absolument pas l’impression de fomenter le moindre mauvais coup.

Zorian ne fit rien de particulièrement productif pendant ce temps, sa motivation ayant souffert de ses récentes épreuves avec ses deux professeurs. Il tenta de dessiner à nouveau pour passer le temps, s’essaya à diverses théories concernant la formulation de sorts et appris quelques nouveaux sorts de Zach.

Il laissa également Taiven l’entraîner dans quelques rounds de combat physique. Normalement, il n’aurait jamais accepté une telle folie, même totalement ennuyé, mais récemment, ses compétences de création de golem avaient progressé et son manque de compétences de combat devenait problématique. Il ne pouvait pas faire combattre ses golems suffisamment bien tant qu’il ne savait pas lui-même ce qu’il y avait à savoir sur le sujet… Après avoir parlé à Edwin, l’autre enthousiaste des golems de sa classe, il avait découvert que celui-ci était, bien que réticent à ce propos, en train de prendre des leçons d’arts martiaux afin de corriger le même problème. Ce fut ainsi qu’il avait rencontré Naim, en réalité. Et non, il n’y avait aucune autre solution que d’apprendre à se battre.

Taiven le démolit totalement, bien sûr. Elle lui était supérieure en force, en technique et en expérience. Ce n’avait pas été aussi désastreux qu’il l’avait craint, cela dit – elle avait en quelque sorte atténué la violence avec laquelle elle l’avait rétamé et lui avait donné de précieux conseils concernant ce qu’il faisait mal.

Elle était pourtant super nulle, en tant que prof. Zorian était certain qu’un élève n’était pas supposé terminer un cours couvert de bleus. Il allait vraiment devoir se chercher un vrai instructeur de combat, tôt ou tard. Peut-être que Naim était une solution…

Une énième chose sur sa liste…

 

___

 

Et un jour calme de plus dans le foyer Imaya.

Zach et Taiven invités, tout le monde était réuni autour de la table de la cuisine, les yeux rivés sur un jeu de cartes. Puisqu’ils étaient trop nombreux pour tous jouer en même temps, et vu que de toutes façons, elles jouaient très mal, Kirielle et Kana étaient chacune rattachée à une autre personne. Kirielle a son frère, bien sûr – elle lui donnait de terribles conseils tout en donnant des indices aux autres joueurs sur ce de quoi avait l’air sa main. Kana, d’un autre côté, était assise sur les genoux d’Imaya – Kael était actuellement absent afin de négocier certaines choses avec l’un des alchimistes de la ville, et Imaya avait décidé de la prendre sous son aile. La petite fille se contentait d’observer le jeu, et Imaya la sollicitait de temps à autre en quête de conseils. Kana y répondait alors en désignant l’une ou l’autre carte d’un geste silencieux.

Imaya jouait toujours les cartes suggérées, peu importe à quel point l’idée était mauvaise. Et elle se débrouillait toujours mieux que Zorian et Kirielle.

Il se demanda s’il serait acceptable de lire les pensées de ses adversaires de temps en temps. C’était de la triche pure et simple, mais sa sœur le coulait tellement, ça n’aurait fait qu’équilibrer la balance, hein ?

Il étudia ses adversaires quelques temps. Actuellement, Zach était solidement en tête. Surprenant et suspect, mais s’il trichait d’une quelconque façon, Zorian ne le remarquait pas. Imaya le suivait de loin, malgré l’aide occasionnelle qu’elle recevait de Kana. Taiven était troisième, mais elle menait toujours Zorian de trois gros points. Considérant ses cartes et la confiance qui irradiait des trois autres, il doutait que ç’allait changer quoi que ce fût au résultat.

— Joue ça ! lui lança Kirielle en désignant une carte – un autre choix ridicule de sa part.

Il avança la carte malgré tout. Qu’elle vît les conséquences de ses erreurs, pour une fois.

Soudain, on frappa à la porte. Conscient qu’il était parti vers une nouvelle défaite, Zorian tendit immédiatement les cartes à sa sœur et se leva pour aller ouvrir.

Et il s’avéra que le visiteur se trouvait être Xvim. Apparemment, les vacances touchaient à leur fin.

— Bonjour, monsieur Kazinski, lança-t-il. Ai-je interrompu quelque chose ?

— Non, pas vraiment, le rassura Zorian. Enfin, en quelques sort, mais rien d’important au point de s’en inquiéter. Entrez, je vous prie.

Étonnamment, Xvim ne se mit pas à discuter affaires aussitôt installé, comme Zorian s’y attendait. Au lieu de quoi il accepta l’invitation d’Imaya et attendit patiemment sa tasse de thé, prit le temps de discuter avec toutes les personnes qu’il croisa – à l’exception de Kana, qui ne parlait pas – et s’intéressa particulièrement à Taiven, réalisant à mi-chemin que Zorian lui avait déjà parlé de la boucle temporelle.

Zorian fut sur le point de défaillir en comprenant que Xvim avait saisi. Il était virtuellement certain qu’il allait devoir faire face à une autre crise, et qu’il allait devoir passer plusieurs jours à réparer les dégâts d’une situation hors de contrôle. Il n’avait jamais dit toute la vérité à Kael et Taiven à propos de la boucle, après tout. Heureusement, Xvim semblait plus intéressé par son régime strict d’entraînement ainsi que les recherches de Kael plutôt que par son opinion sur la boucle temporelle.

Zorian finit par isoler Xvim et lui expliqua que Taiven et Kael ne connaissaient qu’une partie de la vérité, qu’il apprécierait que les choses restassent ainsi et bien entendu, Xvim ne sembla pas approuver. Cela dit, il promit de respecter son souhait.

Xvim profita de cette opportunité pour lui demander pourquoi il n’avait jamais entendu parler de Kael et Taiven auparavant, et Zorian admit qu’il avait totalement oublié de lui en parler. Ce n’était pas réellement du domaine de la vérité au sujet de la boucle temporelle à ses yeux. Xvim accepta l’explication sans broncher mais voudrait malgré tout leur parler pour entendre leur avis sur les choses.

Au bout du compte, Zorian, Zach et Xvim se barricadèrent dans le laboratoire de Kael pour parler en paix.

— Alors… Encore des questions, hein ? se plaignit Zach.

— Oui. Mais pas le genre auquel vous pensez, lui répondit Xvim. Je suis venu ici pour vous parler de vos plans futurs.

— Eh bien, nous sommes toujours en train de les établir, admit Zorian. Vous devez comprendre, un seul mois s’est écoulé depuis que nous avons découvert la vérité sur ce monde-copie. Ce qui y a mené était déjà assez stressant, et ce mois-ci était supposé être un mois de vacances. J’assemble lentement un plan dans ma tête, mais il n’est toujours pas complet.

En réalité, le plan de Zorian était assez simple. Utiliser la boucle temporelle afin d’amasser énormément d’argent, recruter des experts au sein de la ville, et peut-être du pays, et au-delà, en tant que chercheurs, enquêteurs et professeurs. Se rendre auprès des contacts criminels des Aranea et voir s’il était possible de les contraindre à… à n’importe quoi d’utile. Échanger avec les campements Aranea au sujet de leurs propres secrets. Attaquer les archives de la Guilde des Mages, dans toutes les librairies possibles, y compris celle de l’Académie, pour y dénicher des informations sur toute magie interdite.

— Je pense que vous devriez utiliser votre magie mentale plus souvent, lui annonça Xvim lorsqu’il eut fini.

— Quoi ? grimaça Zorian, qui ne s’attendait pas à recevoir ce type de conseil. Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que vous devriez attaquer des mages et leur voler leurs secrets grâce à votre magie mentale, lui expliqua Xvim sans sourciller. Pas seulement des sorts et des méthodes d’entraînement, mais également des choses que vous pourriez utiliser afin de les convaincre de coopérer avec vous.

— Est-…-ce que vous êtes sûr que vous devriez donner ce genre de conseil à un élève ? lui demanda Zach, les yeux écarquillés.

— Vous n’avez que très peu de temps pour rattraper Robe Rouge et trouver un moyen de rejoindre le monde réel, expliqua son mentor. Même pour moi, l’énormité de la tâche que vous devez surmonter serait incroyable. Alors utilisez les outils à votre disposition.

Sans un mot, il fouilla dans une poche intérieure de sa veste et en sortit un épais calepin. L’ouvrant, Zorian le trouva empli de noms, adresses et notes.

— Ce sont des gens qui devraient être capables de vous aider, soit à vous améliorer au niveau magique, ou parce qu’ils détiennent des informations cruciales. Tous ne voudront pas vous épauler, cependant, et parfois… les choses dont vous avez besoin de leur part, ils ne souhaiteront pas les partager. Dans ce genre de cas… Je suggère l’emploi de méthodes plus agressives, voire illégales, afin de les persuader.

À la fin de son explication, le calepin avait pris des dizaines de kilos si Zorian devait en juger – une terrible sensation provoquée par un sentiment de culpabilité pour un crime qu’il n’avait pas encore commis.

— Vous n’avez pas idée de ce que vous me demandez, finit-il par articuler, combattant le besoin urgent de balancer l’objet à la gueule de son mentor.

— Probablement pas, en effet, confirma celui-ci. Je n’ai jamais été dans ce genre de situation de ma vie, et j’ai de sérieux doutes quant au fait que j’aurais réussi à les surmonter, surtout à votre âge.

— Vous me demandez d’attaquer des gens qui n’ont rien fait de mal, juste parce qu’ils possèdent une chose que je désire, continua Zorian. Ce genre de truc, ça vous change. Je n’ai même pas pu faire ça aux araignées géantes sans me sentir infiniment coupable après coup. Et vraiment, je ne veux pas devenir le genre de personne qui s’habitue à faire ça.

— Alors sentez-vous libre d’ignorer mon conseil. Je ne fais que vous donner ceci : un conseil. Je n’ai aucun pouvoir sur vos actions, et si vous sentez que vous pouvez atteindre vos buts sans recours à ces méthodes, alors tant mieux. Si cela vous coûterait plus que ce que vous pouvez vous permettre de perdre, alors ne le faites pas. C’est aussi simple que ça.

Un court silence s’abattit sur la pièce tandis que Xvim et Zorian soutenaient le regard l’un de l’autre. Zorian serrait si fort le calepin que ses phalanges en étaient blanches. Zach semblait perdu et ne savait que dire ou faire, les regardant d’un air désespéré, comme s’il s’attendait à ce qu’ils se mettent à se battre.

— Gardez le calepin, quelle que soit votre décision, finit par annoncer Xvim. Il vous sera utile de toutes les façons.

Suivant cette conclusion, Xvim s’excusa poliment et quitta les lieux. Après son départ, Zorian fixa longuement l’objet qu’il lui avait laissé avant de le claquer violemment sur le bureau de Kael, totalement frustré.

— Putain de vacances ! s’exclama-t-il amèrement.

Ce à quoi Zach ne répondit rien.

Raka
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