MoL : Chapitre 81
MoL : Chapitre 83

Chapitre 82 — Anciens cercles

 

Aranhal, la nation malchanceuse ayant perdu le prototype de navire volant, avait été profondément affectée par ce vol. Leur prestige avait pris une grosse claque suite à la perte de leur fière création d’une telle manière, probablement même plus que si une simple erreur technique avait été oubliée et que tout avait explosé le jour du grand départ. Si la construction elle-même était à revoir, ou que les ouvriers l’eussent assemblée de manière incorrecte, l’embarras aurait été dû au projet lui-même. Voir un groupe de voleurs pénétrer sur le site et repartir avec un bâtiment volant, par contre ? Il s’agissait là d’une réflexion plus que mauvaise du pays tout entier. Et qu’Aranhal n’eût pas réussi à rattraper et récupérer le navire n’aidait en rien. Ils avaient même engagé un combat aérien et perdu, en surnombre. Cette affaire ne pouvait pas être simplement oubliée, métaphoriquement balayée sous le tapis, après tout. De nombreuses personnes perdirent leur statut suite au scandale, des groupes d’informations variés de toute la région devenaient fous à tenter de déterrer la vérité sous cet attentat, à découvrir quel était le groupe à l’origine de ce méfait…

Zach et Zorian, les causes de cette fureur, n’étaient que peu conscients de tout ça. Ils gardaient un œil ouvert sur les dernières nouvelles et les rapports en provenance de la région, mais il ne semblait pas qu’Aranhal fût proche de les traquer, et ils finirent par perdre leur intérêt petit à petit. Zorian trouva intéressant de noter que plusieurs groupuscules obscurs entrèrent en action suite à leur vol qui avait déstabilisé le pays, cela dit. Peut-être qu’il serait judicieux de faire naître les mêmes intrigues à Altazia, juste pour voir si quelque chose de similaire allait se produire…

C’était une idée à remettre à une autre fois, en revanche. Pour l’heure, Zach et Zorian se reposaient simplement sur leur navire volant flambant neuf en survolant le désert vide et aride, brûlé par le soleil. Ils n’allaient nulle part en particulier – ils se déplaçaient d’un endroit à l’autre, testaient les systèmes opérationnels de vol de leur navire, et profitaient de la vue. Cerise sur le gâteau, voler de la sorte, sans but, était une méthode plutôt efficace d’éviter tout espionnage prémédité. Peu importait le genre de compétences exotiques pouvaient être utilisées contre eux par Quatach-Ichl, il ne pouvait très certainement pas les atteindre par-delà un océan, sur un autre continent. Et s’il le pouvait, ce n’était forcément pas précis du tout.

— Ouah, la vue est vraiment incroyable ! Et regarde, ces quatre formations rocheuses qui ressemblent à des tours, par là ? Ce sont les Griffes de Retam, où le prince d’Ixam et la reine rebelle Hanfa ont juré alliance afin d’unir leurs forces pour repousser les forces ikosiennes qui entraient dans le pays. Même s’ils ont échoué au bout du compte, j’ai toujours pensé que l’histoire des amoureux interdits se battant contre un destin implacable et des probabilités insurmontables était assez romantique…

Zorian jeta un œil sur le côté, où Neolu était accoudée au bastingage et en train de déblatérer toutes les connaissances qu’elles possédaient à propos de tout ce qu’elle voyait à l’horizon ou en contrebas. L’amener à bord interférait quelque peu avec l’idée de sécurité maximum, mais Quatach-Ichl avait déjà l’embarras du choix s’il désirait enlever l’un de ses proches, alors peu importait. Il était plus impressionné par le fait qu’elle eût voulu les accompagner, pour être franc. Deux de vos connaissances venant vous voir un jour pour dire qu’ils sont des voyageurs temporels et vous proposer de les rejoindre pour une balade incroyable sur leur navire volé n’était normalement pas une bonne raison de dire oui sans conditions.

— Je ne suis pas vraiment un expert en histoire ikosienne, mais cette alliance n’était-elle pas issue d’un pragmatisme pur ? Et le prince d’Ixam n’avait-il pas la permission de son père pour passer un marché avec les rebelles ? En quoi cela en fait-il une histoire d’amour interdit ?

Neolu le regarda d’un air pas très amusé.

— Erm… Peu importe, reprit-il rapidement – il ne voulait pas commencer une dispute à propos d’un sujet aussi stupide. Ce sera un amour interdit.

Le visage de Neolu s’illumina aussitôt, et elle applaudit de joie.

— Nous devrions descendre et jeter un œil ! dit-elle sur un air enthousiasmé. J’ai entendu que personne n’était venu depuis plus de dix ans, étant donné la profondeur dans le désert à laquelle l’endroit se situe. J’aimerais emmener un ou deux souvenirs. Ooh, mes sœurs seront si jalouses lorsque je les leur montrerai…

Zorian ne la comprenait pas vraiment. Elle avait accepté leur histoire de voyage temporel en un claquement de doigts, bien qu’elle se montrât plus en garde que lorsque Zach venait la voir seul, mais la façon dont elle s’exprimait et agissait poussait Zorian à se demander à quel point elle les croyait vraiment. Elle n’avait pas l’air de vraiment donner de l’importance à cette fin de mois qui approchait à grands pas et qui lui subtiliserait tout ce qu’elle avait eu d’expérience pendant les dernières semaines.

Dans tous les cas, ils n’avaient aucune raison de refuser sa demande. Ce n’était pas comme s’ils étaient pressés par le temps, ou même qu’ils allaient quelque part en particulier, alors s’arrêter pour faire un peu de tourisme et ramasser quelques jolis cailloux était tout à fait acceptable. D’ailleurs, Zorian était sûr qu’une fois qu’elle allait subir la pleine chaleur du soleil en-dehors du navire, elle y reviendrait bien vite.

Deux heures plus tard, il réalisa qu’il avait très certainement sous-estimé la demoiselle. Native de Xlotic, elle semblait posséder une limite de température confortable bien plus élevée que lui ou Zach. Elle était également plus athlétique qu’ils ne le lui avaient prêté, parce que la voir courir et sauter entre les rochers semblait être plus proche de la discipline olympique que du comportement d’une fille en robe.

Peut-être était-ce une sorte de lignée ? La Maison Iljatir, comme de nombreuses Maisons, se montrait secrète à propos des magies familiales et de leurs compétences spéciales, mais il en possédait très sûrement.

— Eh, Zach, appela Zorian.

Celui-ci, interrompu au beau milieu d’une gravure Zach est passé par là sur un des rochers, se tourna, l’air interrogateur.

— C’est quoi, le truc spécial de la Maison Iljatir ?

— Je ne sais pas, avoua Zach. Quelque chose en rapport avec la divination, je dirais. Neolu était très embarrassée quand je lui ai posé la question, et elle m’a dit qu’elle n’était pas autorisée à en parler. Alors je n’ai pas poussé. Je ne pense pas que ça a de l’importance.

— De la divination, hein ? marmonna Zorian. Hmm…

Selon ce dont il parlait, peut-être avait-elle une bonne raison de leur faire si facilement confiance, après tout.

— Ouais, confirma Zach, ne réalisant pas ou se fichant que Zorian se parlât à lui-même. Ces trois cercles bleus qui sont imprimés sur son front et ses joues, tu sais. Ce sont apparemment des yeux.

— Oh. Je me suis toujours posé la question.

— Tu aurais pu simplement lui demander, pouffa Zach en secouant la tête, avant de retourner à sa gravure. C’est vraiment facile de lui parler, tu sais ? Même si tu demandes quelque chose et qu’elle ne peut pas te répondre, elle ne se fâchera probablement même pas.

Après y avoir réfléchi quelque peu, Zorian décida de faire exactement ce que Zach lui proposait. Il approcha la joyeuse fille qui les avait rejoints dans leur voyage insensé, et secoua la main pour attirer son attention. Elle avait l’air en train de capturer l’un de ces petits lézards bleus qui avaient élu domicile sur place, et était si concentrée sur sa tâche qu’elle ne le remarqua pas. Les petites créatures étaient inoffensives, mais agiles et rapides, surtout après avoir doré au soleil pendant des heures.

— Neolu ? Appela-t-il.

Elle bondit de surprise, et tourna la tête vers lui. Ses yeux, aussi bleus que les marques sur son visage, lui envoyèrent un regard interrogateur. Elle ne comprenait pas pourquoi il l’appelait.

— Attrape-en un pour moi ! le commanda-t-elle alors en désignant l’un des petits lézards un peu plus loin – ce dernier réagit instantanément à son mouvement et fila si vite dans une crevasse proche qu’il aurait aussi bien pu être une balle de fusil. On aurait presque dit qu’il s’était téléporté.

Zorian leva les yeux vers elle, puis au ciel, puis les reposa sur elle, la bouche tirée en un petit rictus amusé.

— Euuh, s’il te plaît ? sourit-elle, mains jointes devant elle.

— Bien, fit-il mine de soupirer.

Après une seconde de réflexion, il décida de choisir l’option la plus simple – il se connecta à l’esprit du lézard le plus proche et le manipula afin de le faire venir de sa propre initiative. Une fois suffisamment proche, il le ramassa simplement dans le creux de ses mains et le tendit à Neolu, qui se mit immédiatement à le câliner. Les filles ne trouvaient-elle pas les reptiles dégoûtant, habituellement ?

— Regarde-toi, mon amour, si bleu et magnifique et piquant, murmura Neolu en tournant l’animal dans ses mains afin de pouvoir l’observer de tous les côtés.

Le lézard avait l’air passablement irrité par son comportement, et lui aurait sans aucun doute déjà mordu les doigts si Zorian ne calmait pas ses ardeurs en permanence. Neolu finit par se tourner vers lui.

— Comment tu as fait ça ?

— Magie mentale, répondit-il en toute honnêteté – l’utiliser contre des animaux n’était pas illégal, et n’effrayait en général pas les gens.

— Oh. C’est un peu de la triche, grimaça-t-elle, avant de jeter un nouveau regard au reptile, avant de soupirer. Je voudrais bien le garder, mais… Ce serait mal. Je n’ai aucun endroit où le faire vivre, je ne sais pas ce qu’il mange, et il se sentirait probablement très seul sans ses congénères.

Elle se baissa et posa le lézard au sol. Zorian relâcha son emprise et s’attendit à le voir bondir comme une fusée ; à sa grande surprise, il n’en fit rien. Il se contenta de les observer d’un air confus, piétinant et gesticulant, peu certain de ce qu’il devait faire.

— Va, petit bonhomme, tu peux rentrer chez toi maintenant, lui souffla Neolu. Ne m’oublie pas, ok ?

L’animal cligna des yeux, se demandant probablement pourquoi la grosse créature ne l’avait pas dévoré quand elle en avait eu l’occasion, comme le voulait certainement la dure loi du désert. Il tourna les talons et fila au loin sans demander son reste.

— Désolé pour ça. Je suis parfois un peu bizarre, avoua Neolu en se tournant vers Zorian. Je suppose que tu voulais me dire quelque chose ? Doit-on partir ?

— Non, j’allais juste te demander quelque chose, répondit Zorian. Tu n’as pas à répondre si tu ne le veux ou ne le peux pas, mais je suis curieux… Pourquoi as-tu accepté notre histoire si facilement ?

— Ne devrais-tu pas déjà connaître la réponse à cette question ? répliqua-t-elle sur un ton curieux. Le vieux voyageur qui a tout vu et tout entendu, c’est toi, pas moi.

— Je ne suis pas si vieux, tu sais, ricana Zorian, un peu mal à l’aise. J’ai passé à peu près sept ans au sein de la boucle temporelle, sans compter les chambres de dilatation temporelle.

— Les quoi ? C’est quoi ce truc ?

— C’est une longue histoire. Je t’en reparlerai à l’occasion, ok ? dit Zorian. Le truc, c’est que je suis loin d’avoir tout vu – très loin. Pour dire vrai, c’est la première fois que j’ai une relation aussi poussée avec toi.

— Boooo ! Je suis si ennuyeuse ? bouda-t-elle aussitôt.

— Pas du tout, se hâta de corriger Zorian. C’est juste…

— C’est bon, c’est bon… se mit-elle à rire. Je ne fais que te chatouiller. Bon, presque. Tu dis que j’ai accepté votre histoire facilement, ce qui veux dire que vous avez tenté de convaincre de nombreuses autres personnes avant moi. Selon ma position en bas de la liste, je pourrais bien me montrer réellement offensée…

— C’est principalement Zach qui a tenté d’en parler à qui voulait bien l’écouter, alors ce que je te dis est basé sur ce qu’il m’a dit, expliqua Zorian. Il a dit que la plupart des gens réagissent mal à son histoire parlant d’un mois qui se répète à l’infini. Spécialement au tout début, avant d’avoir amélioré ses compétences à un niveau impossible et mémorisé les secrets de tout un tas de personnes. Toi, en revanche… Tu as toujours accepté ce qu’il t’affirmait sans problèmes. Même ce mois-ci, alors que tu savais que nous avions volé un navire volant et que nous t’avons approchée tous deux…

— Pourquoi le fait que vous soyez deux importe-t-il ? répliqua-t-elle en fronçant les sourcils.

— Eh bien… hésita Zorian.

— Oh. Oh ! Je vois, gloussa-t-elle sans retenue. Je crois comprendre, tu es trop mignon…

Elle s’arrêta soudain et regarda Zorian d’un air paniqué, les yeux trop grands ouverts.

— Je veux dire, non, tu n’es pas mignon, enfin, si, enfin, ce n’est pas que tu ne l’es pas, mais tu es un peu trop calme et discret à mon goût et – oh, grands dieux, j’aurais dû juste la fermer et prétendre être scandalisée, hein ? Ok, ok, je la ferme, je la ferme…

— Tu sais, tu n’as toujours pas répondu à ma question, fit remarquer Zorian, amusé.

— Quoi ? Ah, à propos de la facilité avec laquelle vous m’avez convaincue… réalisa Neolu en riant légèrement, nerveusement. C’est vrai, je n’ai pas vraiment de réponse à ça. Je crois que tu espères un énorme mystère capable d’expliquer tout ça, mais il n’y en a pas. Je suis juste stupide, tu sais ? Nous nous connaissons, je vois bien que tu n’as pas de mauvaises intentions à mon égard, et vous deux m’avez fourni toutes les preuves de vos dires… Même si vous étiez des menteurs, je ne risquerais très certainement rien avec vous.

Zorian l’observa d’un air intéressé. La façon dont elle avait produit sa phrase donnait l’impression qu’elle accordait sa confiance à quiconque avait un bon caractère, et ce, afin de se mettre en sécurité derrière une réponse imparable, mais l’assurance au fond de sa voix poussait Zorian à penser qu’il y avait quelque chose de plus concret. Quelque chose comme… une magie de divination ?

— Et si je te demandais comment tu pouvais être sûre que nous n’avions pas de mauvaises intentions à ton égard ? continua-t-il, curieux.

— Intuition féminine, lui offrit-elle immédiatement sur un ton joyeux, comme si elle avait attendu une occasion de placer cette réponse.

— Bon. Peu importe la raison, je te remercie pour ta confiance, conclut Zorian.

— Aucun problème ! lui lança-t-elle en lui envoyant un regard plein de gratitude pour n’avoir pas poussé l’interrogatoire dans ce sens. Tu voulais me demander autre chose ?

— Oui, en fait. C’est peut-être un peu trop personnel, mais pourquoi une fille de Xlotic décide-t-elle de faire tout ce chemin jusqu’à Cyoria pour entrer dans une académie de magie ? C’est un choix étonnant, non ?

— Ah… soupira Neolu, sa bonne humeur habituelle se dégonflant d’un seul coup. Ça. Eh bien, ma mère est d’Eldemar, en réalité. Elle me racontait sans arrêt des histoires sur sa terre natale lorsque j’étais enfant, et j’ai toujours voulu visiter. Alors j’ai supplié mon père de me laisser venir, et il n’a pas su refuser. C’est la raison que je donne aux gens qui me posent la question. Et, je veux dire, c’est vrai. Je voulais vraiment visiter. Et Cyoria est intéressante et je ne regrette pas du tout d’être là…

— Mais ? continua Zorian.

— Mais si ce n’était que pour ça, je ne serais sans doute pas allé jusqu’à signer pour une académie de magie, continua-t-elle. J’aurais simplement passé quelques mois sur place. En vérité, mon père s’est fait quelques très sérieux ennemis à Nelentar, et il avait peur qu’ils s’en prissent à sa famille afin de l’atteindre. Spécialement moi, parce que… eh bien, mon père ne fait pas vraiment confiance à mon jugement.

C’était… étonnamment surprenant. Mais bon, la plupart des gens diraient que les parents de Zorian avaient raison et qu’il se montrait déraisonnable lorsqu’il les confrontait, alors peut-être se devait-il de se montrer plus ouvert d’esprit à propos des raisons de Neolu.

— Au bout du compte, il a été décidé que je serais envoyée à Eldemar, reprit-elle. De cette façon, je serais hors de danger, je visiterais les lieux comme je le souhaitais, et mon père pouvait expliquer ça à la maison, comme étant un caprice de ma part auquel il n’aurait pas pu dire non. D’une pierre, trois coups, tu vois le genre ?

— En effet, accepta-t-il, bien qu’il trouvât triste de se dire que le père de Neolu l’avait envoyée là pour la protéger, tout ça pour voir la ville envahie par les Ibasiens à la fin du mois.

— Quoi qu’il en soit ! s’exclama-t-elle alors. Je pense que tout se passe très bien, finalement, alors je n’ai sincèrement aucun regret. Tu n’as pas à être désolé pour moi. Bien que pour rester honnête, je serais sans doute heureuse d’en avoir fini avec l’Académie, quand je pourrai rentrer chez moi. Je… Ma famille me manque. Tu ne comprends sans doute pas, toi qui es capable de voir la tienne à n’importe quel moment.

— Euh, ouais… Tu as peut-être raison à ce propos, répondit lentement Zorian, qui ne se préoccupa pas de clarifier le fait que ce n’était pas tout à fait pour les raisons qu’elle imaginait.

Ils se baladèrent un peu au travers du décor rocailleux, avant de retourner au navire pour continuer leur voyage sans destination au-dessus du désert. Neolu réussit en quelque sorte à convaincre Zorian de lui emmener un énorme rocher vert, malgré son apparente inutilité pour autant que Zorian pût en juger. Il ne pouvait imaginer ce qu’elle allait pouvoir faire avec, et elle, de son côté, était totalement ravie de ce fait. Elle passa facilement une demi-heure à tourner autour du caillou géant pour l’examiner sous toutes les coutures avant de revenir trouver Zorian.

— Zorian, puis-je te demander quelque chose ? entama-t-elle, avant de continuer immédiatement sans attendre l’autorisation. Cette boucle temporelle… Elle va se terminer un jour, n’est-ce pas ?

— Oui ? répondit Zorian, pris au dépourvu, peu sûr d’où elle voulait en venir.

— Alors… Un jour, ce mois va passer, et ne plus recommencer, comme il doit l’être… Et je vais vivre et me souvenir au lieu d’oublier ? poursuivit-elle. Et tu vas te souvenir d’aujourd’hui, et agir en conséquence ?

— Je… C’est l’idée, confirma Zorian, hésitant légèrement – ils ne lui avaient pas dit qu’il y avait une forte probabilité qu’ils se fassent exterminer à la fin, eux aussi, après avoir échoué à quitter la boucle avant son effondrement, et il ne voulait pas vraiment lui annoncer un fait pareil s’il avait le choix.

— Que comptes-tu faire lorsque ça arrivera ? demanda-t-elle encore, suivant la ligne de ses pensées tout en se mordant la lèvre. À propos de moi, je veux dire.

— De toi ? répéta-t-il, cette fois pris de court par la direction de la conversation. Eh bien, ça dépendra de ce que toi, tu veux que nous fassions, je crois.

— Je ne sais pas ce que je veux, avoua-t-elle tout de go. Je sais simplement qu’aujourd’hui, c’était génial, et je n’ai pas envie d’oublier.

Ah… Et il s’était imaginé que réaliser qu’elle allait tout perdre ne l’affectait pas. Peut-être que les implications de la boucle temporelle ne l’avaient juste pas frappée jusqu’alors ? Malheureusement, il ne pouvait faire que peu pour son confort. Mis à part mentir, bien entendu.

— Mais, continua-t-elle. Mais puisque ce n’est pas possible, j’ai peut-être bien une requête égoïste à te soumettre, et à Zach aussi : lorsque nous nous rencontrerons à nouveau… Après la fin. Ne prétendez pas que ce que nous avons vécu n’est jamais arrivé. Vous n’avez pas besoin de me raconter, pour la boucle temporelle, mais ne soyez pas deux étrangers. Je sais que je ne suis probablement pas la personne la plus excitante au monde, ni même celle qui vous avez rencontrée durant ces années… mais vous n’êtes pas autorisés à m’oublier, ok ?

Zorian la regarda d’un air pantois.

— Ben… ok, dit-il lentement.

— Ouais ! Des nouveaux amis ! s’écria-t-elle sans attendre, faisant trembler Zorian quelque peu.

Elle lui faisait vraiment penser à une gamine, sous certains aspects. Ou à Nouveauté, l’Aranea.

Cette araignée stupide lui manquait vraiment beaucoup, parfois…

— J’espère que tu réalises que nous n’allons pas voler ce navire dans la version finale de ce mois, lui rappela-t-il. Alors ce souvenir particulier… ne sera probablement jamais recréé.

Neolu y accorda une réflexion sérieuse, à en juger par son expression.

— C’est sans doute pour le mieux, décida-t-elle enfin. D’après ce que les journaux racontent, vous avez tué un bon nombre de personnes lors de ce vol. Ce n’est pas très sympa.

— Je… ne te comprends vraiment pas, admit Zorian en secouant la tête. Tu le sais, et tu es toujours là. Et tu veux rester notre amie.

— Toutes ces personnes seront à nouveau vivantes lorsque le temps va recommencer, alors ça va, fit-elle en haussant les épaules. Mais eh, même sans ce bateau volant, vous pourrez toujours ouvrir des portails entre les continents, non ? C’est de cette façon que nous avons atteint Xlotic, pour commencer. Alors on pourra retourner visiter tous ces endroits, quoi qu’il arrive !

Zorian ouvrit la bouche pour faire remarquer qu’ils pouvaient effectuer des téléportations intercontinentales était également un énorme problème, mais au bout du compte, il se contenta de la fermer et de rester silencieux. Connaissant la personnalité de Neolu, elle était sans doute l’une des seules personnes à sa connaissance à pouvoir encaisser une telle révélation sans péter un plomb.

— Je pense que tu as raison, dit-il enfin en souriant.

D’ailleurs, à quoi servait un pouvoir gargantuesque, cosmique, divin et ultime, si on ne pouvait même pas s’en servir pour emmener une fille en voyage dans un désert peuplé de monstres sanguinaires et de ruines dangereuses ?

Peut-être que Zach avait une mauvaise influence sur lui, tiens…

 

___

 

 

Il ne fut pas compliqué de convaincre Neolu de leur trouver des traducteurs et les contacts dont ils avaient besoin pour opérer plus librement dans la région. La plupart allaient venir de son pays natal, Nelentar, là où elle pouvait plus ou moins brandir l’influence de sa famille, et où ses connaissances en coutumes locales étaient les plus abouties. Cela dit, c’était déjà parfaitement utile. Avec un tel point de départ, il n’allait pas être très difficile d’étendre leur influence sur toute la région.

Ils finirent par la déposer à Nelentar, accompagnée d’une paire de simulacres, tandis qu’ils retournèrent au navire pour discuter d’un autre point. Nommément, la situation Quatach-Ichl.

— Ça fait quelques jours, maintenant, dit Zorian. Nous avons tous deux eu le temps de nous calmer et d’y réfléchir. Penses-tu toujours que nous devrions prendre le risque de passer un quelconque marché avec Quatach-Ichl ?

— Eh bien oui, répondit aussitôt Zach. Je veux dire, qu’y a-t-il à refuser ? Il serait assurément simple de lui fournir des artefacts divins, ou même des parties de la Clé comme l’orbe impérial, en échange de connaissances et de magies rares. On peut le faire encore, et encore, au travers des itérations, et il n’en saura rien. Je ressens une sombre et sadique étincelle de joie dans mon estomac à la simple pensée d’arnaquer ce monstre. Si une personne au monde à qui je n’aurais aucun scrupule à dérober quoi que ce soit, c’est bien lui.

— Je ne sais pas jusqu’à où nous pouvons pousser ça, par contre, hésita nerveusement Zorian. Il va remarquer que quelque chose cloche, à un certain point. Spécialement si l’on lui échange une instruction magique – si Xvim et Alanic ont pu remarquer que nous leur montrions leurs propres techniques, Quatach-Ichl ne sera pas la moitié d’un dupe. Et je suis sûr qu’il réagira bien plus violemment à l’idée que nos deux amis.

— Ce n’est pas grave, renchérit Zach. Ça veut juste dire qu’il faut se montrer plus prudents, et plus malins aussi. Nous lui demandons de nous instruire en dimensions miniature, puis en magie de l’âme, ensuite, peut-être, en portails, et ainsi de suite. Nous faisons de notre mieux pour tirer profit au maximum de chaque interaction, et nous ne poussons pas cette dernière plus loin le mois suivant. Si nous poursuivons un sujet différent à chaque fois, il ne remarquera rien.

— Oui, j’y ai pensé aussi, murmura Zorian, pensif. Mais ça repose sur l’idée que la liche est digne de confiance.

— Il est venu nous parler au lieu de simplement tenter de nous assassiner ou de nous enlever, ou d’enlever des gens qui nous sont proches, afin de nous faire chanter et nous menacer, nota Zach.

— C’est assez compliqué de dire s’il s’agissait de son attitude réelle. Peut-être était-il simplement effrayé de réveiller la puissance inconnue qui nous soutient dans l’ombre et qu’il n’a pas réussi à identifier. Il pense clairement que nous ne sommes que des pions, au service d’un mécène très puissant. S’il connaissait la vérité, je pense qu’il se serait montré bien plus dominant. Peut-être même aurait-il simplement coupé court et qu’il nous aurait tués sur place.

— Ouais. Ce problème a une réponse évidente, en tout cas, ricana Zach. Il nous suffit de nous assurer qu’il ne le découvre jamais !

Zorian avait envie d’enfouir son visage dans ses mains. La stupidité de cette réponse. Mais le pire, dans tout ça, c’est que Zach avait raison. L’idée la plus idiote était la solution. Cela dit, Zorian ne s’en sentait pas mieux. Ce niveau de danger était plus qui n’appréciait vivre.

Il enfonça la main dans sa poche, et en sortit un morceau de papier, qu’il déplia. Dessus se trouvait une simple adresse de Cyoria, recopiée de la carte de visite que leur avait donné la liche. Il avait jeté l’original dans une poubelle publique des jours auparavant, bien sûr. Même si elle avait eu l’air parfaitement normale et qu’il n’avait pas pu trouver quoi que ce fût de louche à son propos, il était mieux d’être sûr que de prendre un risque inconnu.

— À quoi tu penses ? demanda Zach, après quelques secondes de silence.

— Je me demande simplement à quel point son attitude, ce jour, était réelle, et à quel point elle ne représentait qu’un masque de précaution. Il est venu dans ce qui s’est avéré être un déguisement ectoplasmique, et a conservé un contrôle sur ce dernier et sur son âme durant toute la rencontre. Pour ce que nous en savons, chaque mot et chaque expression qu’il nous a offerts pouvait être soigneusement travaillés pour nous laisser une impression spécifique.

— Eh, je ne pense pas, réagit immédiatement Zach. J’ai eu quelques courtes interactions avec lui durant ces années, tu sais. Aucune aussi poussée que cette fois, mais… ça s’additionne, au fil du temps. Et la Quatach-Ichl que nous avons rencontré ce jour est égal à celui que je connais. Il a cette même façon nonchalante de parler, qui semble si… étrange, vieille, perdue. Et la façon dont il nous a subtilement menacés, c’était plus par la présentation de faits réels, réfléchis et cohérents que par une vraie attitude violente. Il avait vraiment l’air de ce dont je me souviens. Il ne fait aucun doute qu’il existe malgré tout un certain niveau de manipulation sociale, mais je ne pense pas qu’il faisait semblant. Comme ce mouvement avec la dague, vers la fin… Plonger un artefact divin inconnu dans sa forme ectoplasmique a certainement eu pour but de nous envoyer un message, bien que je ne comprenne pas vraiment de quoi il s’agit. Mais très sûrement, ce n’était pas un simple jeu de théâtre.

— J’ai eu l’impression qu’il adore se vanter, ouais, acquiesça Zorian. Il avait l’air de se complaire dans le fait d’attirer l’attention sur ses capacités, son grand âge et ses autres avantages. Comme ses absurdes réserves de mana.

— Ugh, ne me remémore pas ça, grogna Zach. Je crois que je comprends la façon dont les gens me regardent, maintenant. Mais ouais, je pense qu’il est assez proche de ce qu’il prétend être : une liche, vieille, incroyablement puissante, et ne possédant que peu d’intérêt pour l’humilité. Sans doute en partie parce qu’il est trop vieux pour s’en faire encore. J’ai un jour lu que contrairement à ce que les gens pensent, les vieilles liches ont tendance à se montrer plus vulgaires et malpolies que les plus jeunes. Bon nombre d’immortels, dans l’Histoire, ont trouvé difficile de s’accorder avec les temps qui changent. Par exemple, il n’y a pas si longtemps, les gens n’avaient aucun problème à copuler dans une pièce où se trouvaient leurs enfants. La torture publique et les exécutions étaient considérées par beaucoup comme des divertissements gratuits. Et tu as entendu ce que Quatach-Ichl pense de la façon de traiter une population conquise. Il y a fort à parier que sa façon d’agir est un compris entre ce qu’il pense être raisonnable en se basant sur son ancien environnement, dans lequel il a été élevé, et ce qu’il pense pouvoir faire impunément dans le monde moderne.

C’était un concept intéressant, pour le peu. Zorian ne put s’empêcher de se rappeler cette fois, lorsqu’il avait décidé de décrire la façon dont on dépeçait un animal, à ses camarades de classe qui n’avaient jamais quitté la ville. Il avait été surpris et amusé par l’intensité de l’horreur sur leurs visage en entendant ses descriptions. Pour lui, cela avait semblé hypocrite et idiot, car il était alors certains qu’ils mangeaient tous leur lot de viande et continueraient à le faire.

Et c’était arrivé entre des gens qui appartenaient à une même génération, et une même culture. Quatach-Ichl avait probablement vécu la chose, de façon amplifiée. Peut-être que lorsque Zach et Zorian lui avaient dit à quel point il avait tort de tuer toutes ces personnes à Cyoria, il les avait considérés de la même façon que Zorian avait regardé ses camarades de classe…

— Tu en sais étonnamment long sur le sujet, fit remarquer Zorian.

— Quand je ne savais pas à quel moment la boucle temporelle allait se terminer, j’ai cherché toute information que je pouvais dégoter, et qui pourrait s’avérer applicable dans ma situation, expliqua Zach en haussant les épaules. Je devenais fou à cause de ces répétitions incessantes, et je pensais que peut-être, des livres sur les immortels auraient pu m’être d’une grande aide. Cela dit, les situations n’étaient pas du tout comparables, au bout du compte. La plupart des personnes âgées pensent que le monde change trop vite à leur goût, et ça n’a rien à voir avec un quelconque cycle.

— Je comprends, soupira Zorian en s’enfonçant dans une chaise. Alors, que nous soyons clairs : on le fait pour de bon ?

— Je crois que nous devrions, confirma Zach. C’est insensé, téméraire, dangereux, mais les gains seraient si alléchants. Encore plus parce que celui que nous allons voler est ce vieux sac d’os pourris…

— La situation ce mois-ci n’est pas très bonne pour ça, en tout cas, nota Zorian. On en est déjà à plus de la moitié du mois, et si nous commençons à vouloir tirer un maximum de chaque sujet, nous devrions le faire dès le début.

— Je ne crois pas qu’il serait sage de simplement ignorer la liche, malgré ça, grimaça Zach. Il va probablement décider d’agir contre nous s’il décide qu’il ne peut pas nous enrôler.

— En effet… mais j’ai une autre idée à ce propos, tenta Zorian. Et si… nous le recrutions pour nous introduire dans la trésorerie royale d’Eldemar ?

Zach lui offrit un air royalement surpris.

— C’est une idée vraiment intéressante, mais comment diviserions-nous le butin ? Je veux dire, nous allons tous vouloir la dague…

— Il ne fait aucun doute qu’il va tenter de nous trahir pour obtenir la dague pour lui-même. Mais…

— Mais c’est cool, parce que nous voulons le combattre à la fin, de toute façon, conclut Zach.

— Oui, confirma Zorian. Après tout… Comment pourrions-nous nous emparer de sa couronne, sinon en l’affrontant ?

Il se demandait juste comment ils allaient expliquer ça à Alanic. Si le prêtre avait déjà horreur de l’idée de les voir attaquer le trésor royal d’Eldemar et à celle de travailler avec la sorcière, il allait être totalement subjugué lorsqu’ils allaient lui parler de leur toute dernière idée…

 

___

 

 

Après des préparations considérables, il était temps pour Zach et Zorian de s’attaquer à la demeure des Sulrothums : direction ziggourat du soleil afin de tenter de s’accaparer l’anneau impérial, supposé résider en ces lieux. Leurs forces s’avérèrent assez modestes pour ce faire : mis à part eux deux et leurs simulacres, ils étaient accompagnés d’Alanic, une vingtaine de mercenaires de Xlotic, tous des mages, et une petite armée de golems spécialement manufacturées pour l’occasion.

Ils choisirent de ne pas arriver en navire volant. Celui-ci n’était pas adapté à l’affrontement contre des masses d’adversaires volants, et ils le reconnaîtraient immédiatement pour ce qu’il était par les mercenaires, ce qui donnerait naissance à d’autres problèmes évidents. Ils avaient déjà eu assez de mal à les convaincre de coopérer dans ce plan fou…

Au lieu de ça, ils menèrent le groupe entier dans un avant-poste Sulrothum à une petite distance de leur destination finale, dans lequel un simulacre de Zorian s’était introduit préalablement. Il ne leur fallut qu’un portail dimensionnel pour se retrouver rapidement sur place. L’utilisation d’une magie si avancée ne choqua pas le moins du monde les mercenaires, petit bonus auquel ni Zach ni Zorian ne s’étaient attendus. Ils allaient devoir se rappeler que faire montre d’une magie parfaitement et ridiculement puissante n’alarmait pas forcément les gens, mais les rassurait parfois.

Après s’être organisés, le groupe se sépara en deux. D’un côté, composé de mercenaire, de la plupart des golems et un simulacre de chacun des deux adolescents, le premier groupe eut ordre de sortir de la structure et de lancer une attaque frontale qui ne pouvait pas être manquée. C’était, bien sûr, à peine une distraction… mais une distraction que les Sulrothums ne pourraient ignorer.

Selon le personnel miliaire et les experts consultés, les humains s’occupaient généralement des forteresses Sulrothums en les bombardant grâce à des sorts d’artillerie depuis une position lointaine. Malheureusement, ni Zach, ni Zorian n’étaient doués dans ce domaine. C’était une discipline magiques faite pour les sièges et qui impliquait généralement des quantités tyranniques de mana, mises en forme par plusieurs mages à la fois. Zach en savait un peu à ce sujet, ses réserves de mana lui permettant d’en lancer un ou deux plutôt simples s’il en avait vraiment besoin, mais Zorian n’en possédait qu’une connaissance purement théorique. Par chance, les vingt mercenaires qu’ils avaient engagés étaient tous des mages capables, et avaient de l’expérience en combat anti-Sulrothum en plus de ça.

Les guêpes n’eurent d’autre choix que de sortir de leur base pour les affronter. Même si elles savaient que l’attaque n’étaient qu’une diversion, il était obligatoire d’envoyer une partie des troupes pour s’occuper des bombardements.

Pendant ce temps, Zach et Zorian, Alanic et les deux plus puissants golems attendaient leur heure…

 

___

 

 

Simulacre numéro un observait nerveusement le nuage d’insectes géants à l’horizon. C’était son boulot – ainsi que celui du simulacre de Zach et de tous les golems faits pour cette occasion. Défendre les mages artilleurs afin qu’ils ne se fissent pas attaquer par les Sulrothums, et qu’ils eussent la liberté de travailler en paix. D’une manière générale, leur groupe devait se montrer aussi menaçant que possible pour que les Sulrothums fissent sortir un maximum de troupes de la structure, laissant celle-ci libre d’être infiltrée. C’était un bon plan. Il était d’accord avec ça. Mais comment était-il supposé le faire quand ces abruties de guêpes se contentaient de voler çà et là au lieu de les attaquer directement ?

— Mais qu’est-ce qu’elles font, merde ? demanda-t-il à la copie de Zach à ses côtés. Ils peuvent clairement voir que nous mettons en place une canonnade d’artillerie lourde. Tu crois qu’ils pensent qu’on bluffe ?

— Non, je pense qu’ils attendent quelque chose, grimaça le simulacre de Zach. Un ordre de leurs dirigeants, peut-être ? Leurs mouvements ne sont pas très…

Un rugissement énorme retentit au loin, et résonna à travers le désert aride. De cette direction surgit une gigantesque forme serpentine, qui sortit du sol en une explosion de sable, juste sous les Sulrothums. Non. Pas serpentine… C’était un ver. Un horrible et horriblement grand ver des sables leva la tête vers le ciel, sa mâchoire pleine de rangées de dents dépliée comme un puits infernal, telle une fleur qui éclorait et ne saurait donner que la mort. Quant aux guêpes, elles semblaient… l’encourager ?

— Putain, ces cons ont réussi à apprivoiser un ver des sables adulte ? chouina le chef des mercenaires. Alors là, ça va être un cauchemar, de combattre ce truc.

Simulacre numéro un devait bien être d’accord avec lui. Bien qu’il pût facilement détecter l’approche de ce monstre grâce à son esprit, il allait être compliqué de gérer des attaques venant du sous-sol.  Spécialement vu la taille du machin, qui ne laissait que peu de place à un arrêt brut et forcé de manière frontale. Ils ne pouvaient que s’écarter lorsque le simulacre le sentirait arriver.

— J’ai une idée, lâcha Zach deux, en lançant rapidement un sort d’altération qui solidifia le sol sableux sous leurs pieds, en une pierre qui se souleva et s’envola, haut dans les airs.

— Voilà, dit-il en souriant. C’est un peu cher à maintenir, mais maintenant, ce truc stupide ne peut plus nous atteindre. Peu importe leur taille, les vers des sables sont impuissants face à des ennemis capables de voler.

À peine avait-il fini sa phrase que le ver vibra, se secoua, un peu à la manière d’un chien qui s’ébrouait une fois la pluie passée. Une série d’ailes jaune translucide poussèrent le long de son corps ; longues et fines, un peu comme celles d’une libellule, comiquement inappropriées pour soulever une créature de cette taille… Mais comme les nombreuses ailes dorées du ver se mettaient à onduler dans une vague rythmée, celui-ci quitta le sol petit à petit, avant de se réorienter vers eux.

SimulaZach se dégonfla comme un ballon.

— Alors ça, c’est trop injuste.

Numéro un regarda le ver volant, qui avançait vers eux d’une manière décidée et accompagné d’une nuée de guêpes. Il décida qu’il ne pouvait être plus d’accord que ça.

 

___

 

 

Zorian se tenait dans les ruines de l’avant-poste Sulrothum dans lequel ils étaient arrivés et observait le début du combat. Au loin, le simulacre de Zach tentait désespérément de tenir le ver volant occupé pendant que celui de Zorian protégeait les mercenaires de la nuée de guêpes. Curieusement, lorsque numéro un tenta d’influencer l’esprit de l’asticot géant, il s’était heurté à l’impossibilité de s’y infiltrer. Habituellement, il pouvait se servir de cette technique pour prendre l’avantage contre ces ennemis-là, et ce, même s’ils étaient relativement résistant à la magie. Mais celui-ci était vraiment lourdement protégé contre toute forme d’attaque mentale, sa conscience apparemment protégée par l’équivalent psychique d’un mur de pierre. Solide, inflexible, et impossible à contourner en un temps raisonnable. C’était sans doute une chose à étudier plus en profondeur à l’avenir.

Pour dire vrai, il pensait que le combat se déroulait bien. Oui, le groupe de mercenaires avait échoué, mais l’un des tirs d’artillerie avait touché, et même si les mages se faisaient repousser, ils faisaient leur travail à merveille. Les Sulrothums avaient envoyé une autre nuée de guerriers pour tenter de les abattre plus rapidement que ça, ce qui valut à Zorian toute une ribambelle d’insultes de la part du simulacre pendant près d’une minute, par le biais de leur lien spirituel.

Cependant, il était ravi du déroulement des opérations.

Non, le problème se trouvait ailleurs. Les paires de simulacres envoyés infiltrer la ziggourat ne s’en sortaient pas si bien. Les trois duos avaient été identifiés pas les insectes au moment où ils s’étaient approchés de l’édifice, ce qui signifiait qu’il existait probablement une alarme subtile capable de les avertir de la présence d’intrus. L’une des équipes fut anéantie en tentant de charger par l’entrée principale, une autre s’était sacrifiée afin de donner à la troisième une chance de créer une nouvelle entrée à travers l’un des murs extérieurs, et cette même troisième paire avait réussi à le faire avant de s’introduire dans le bâtiment, et se trouvait actuellement bloquée dans l’un des couloirs, à deux doigts de sans doute se faire submerger par une nuée d’ennemis.

En plus de ça, les Sulrothums avaient compris où les forces étaient apparues initialement, et avaient envoyé un groupe de guerriers pour vérifier les lieux. De la sorte, l’avant-poste était désormais en ruines.

— Bien que nous n’ayons pas trouvé l’anneau, c’est maintenant ou jamais. Je vais demander aux simulacres à l’intérieur de nous ouvrir une nouvelle porte. On entre.

— Compris, acquiesça Alanic.

— Pas trop tôt, soupira Zach en faisant craquer ses phalanges.

Zorian prit une profonde inspiration et attendit, observant la situation de son simulacre grâce à leur lien d’âme. Ouvrir un portail dimensionnel était un long processus, qui demandait une grande concentration, ce qui voulait dire qu’il fallait au simulacre du temps et des efforts pour se mettre en place. Finalement, après avoir utilisé ses quinze dernières grenades en une attaque massive et demandé au simulacre de Zach de charger en une attaque suicide pour lui libérer de l’espace, numéro quatre parvint à ouvrir un portail menant directement à son original.

Zorian envoya les deux golems qu’il possédait encore par le nouveau couloir spatial afin de lui faire faire un peu de ménage si possible, et lui, Alanic et Zach se jetèrent à sa suite.

Là, ils trouvèrent le corps artificiel désarticulé du simulacre, qui avait offert sa vie éphémère afin de finaliser le sort à temps. Plutôt que d’interrompre l’ouverture de la porte et de sauver sa peau, il avait choisi d’ignorer les attaques des guêpes, et avait continué le rituel jusqu’à la complétion.

Étonnamment, maintenant que les deux golems envoyés en avant-garde avaient nettoyé le couloir, les insectes ne semblaient plus venir dans leur direction. La dernière salve de grenades et l’arrivée de renforts à ne pas prendre à la légère avaient visiblement convaincu les défenseurs de battre en retraite temporairement afin de se regrouper.

— C’est parti, ordonna Zorian, désignant le couloir de gauche.

— Une raison particulière d’aller par là ? demanda Zach. Je veux dire, ça semble être de là que proviennent la plupart des Sulrothums.

— Ouais, justement, admit Zorian. Je ne sais pas où est l’anneau, mais je pars du principe que notre chance est horrible et que notre cible est forcément au doigt du plus gros et du plus puissant de leurs guerriers, dans la zone la plus dangereuse du bâtiment.

— Oh, comprit Zach. Ben oui, c’est logique.

Zorian tourna vers Alanic qui marchait à leurs côtés et qui ignorait leur discussion pour plutôt analyser les murs, pour une raison qu’il gardait bien pour lui. Probablement à la recherche d’indice sur leur localisation exacte – tous les murs offraient des gravures détaillées de scènes religieuses, la plupart de l’ère ikosienne, certaines brutalement retravaillées par les nouveaux habitants, qui avaient fait de leur mieux pour les transformer en quelque chose qui collait plus à leur propre foi. Alanic n’était pas amusé par leurs efforts, si son visage sombre en était une indication.

— Alanic, nous allons devoir compter sur vous. Zach et moi-même avons utilisé nos simulacres pour un long moment afin d’épuiser les forces ennemies. Nous avons besoin de récupérer notre mana, annonça Zorian. Pensez-vous pouv –

Deux Sulrothums apparurent soudainement au coin du couloir devant eux, tous deux brandissant des lances et arborant des décorations aux allures plus sophistiquées et classes que le guerrier lambda. Il s’agissait probablement d’élites de la colonie, et ils grincèrent quelque chose qui ressemblait à un cri de défi avant de charger droit sur eux.

L’expression du prêtre ne changea pas le moins du monde. Il se contenta de bouger son bâton devant lui et deux petites boules de feu compressées se ruèrent en avant à une vitesse incroyable. Elles percutèrent les visages des guerriers, les traversant d’un trou calciné, les tuant sur le coup.

— Ne t’en fais pas, lui répondit Alanic. Laisse-moi faire.

Il eut à peine finit de parler qu’une horde d’insectes convergèrent dans leur direction.

Et le couloir tout entier prit feu, juste comme ça.

 

___

 

 

Après un combat acharné et quelques retraites stratégiques pour mieux attaquer à nouveau, le groupe parvint finalement à atteindre son but. L’un des golems avait été totalement démoli, l’autre avait perdu l’un de ses bras et traînait trois lances, plantées dans son thorax, qui le ralentissaient. Alanic avait subi une blessure pas très jolie en travers du torse et Zach n’avait presque plus de mana.

Mais ils y étaient. Ils avaient trouvé l’anneau impérial.

Malheureusement, ils l’avaient trouvé parce que la créature qui le portait avait décidé de venir à leur rencontre. Apparemment, ils avaient créé une telle commotion que le haut-prêtre Sulrothum avait fini par bouger, en personne, accompagné par sa garde d’honneur bien équipée et bien entraînée. En tant que dirigeant de la ruche, il était plus grand, équipé d’une armure en os menaçante et brandissait ce qu’on ne pouvait que prendre pour un bâton de sorcier. C’était clairement un mage, et si l’aura de faible niveau qui émanait de lui était d’une quelconque indication, probablement versé en magie de l’âme.

Il était également décoré d’une quantité absolument ridicule de petites babioles, bijoux et autres colifichets, l’une de ces extravagances n’étant autre que l’anneau qu’ils étaient venu récupérer. Si Zorian n’avait pas possédé la fonction de son marqueur lui permettant de détecter les artefacts impériaux, il ne l’aurait d’ailleurs sans doute jamais repéré au milieu de tout le fatras qui pendait au cou, au torse, aux épaule, aux bras, aux doigts et à tout ce qui dépassait du chef des Sulrothums.

Ils ne pouvaient pas le confronter. Peut-être s’ils avaient été en pleine forme, mais pas là. Pas à ce moment. Cependant, Zorian ne pouvait simplement pas se résoudre à abandonner la lutte et s’enfuir, si près du but, sans au moins tenter un tout dernier tour de force…

Il rassembla la quasi-totalité du mana qu’il avait encore en réserve et lança une attaque mentale massive en direction du haut-prêtre. Pendant un court instant, il parvint à écraser les défenses mentales de l’insecte, qui ne s’attendait pas à une telle attaque. Mais ce fut juste suffisant pour prendre le contrôle de son esprit et le forcer à effectuer une simple action.

Dans un mouvement fluide, le haut-prêtre s’arracha le doigt portant l’anneau, accompagné de tout ce qu’il y avait dessus. Il l’envoya vers Zorian, qui l’attrapa immédiatement.

Et l’effet perdit de son intensité et se termina, en l’espace d’une seconde. Le Sulrothum avait l’air totalement stupide, à regarder sa main et à ne pas comprendre ce qu’il venait juste de se faire subir.

— Zach, sors-nous d’ici, vite ! pressa Zorian.

Juste avant leur téléportation, juste avant de laisser le golem endommagé sur place pour leur servir de dernier bouclier, ils entendirent un cri strident, un hurlement de rage et de désespoir, un beuglement outragé. Le haut-prêtre face à l’injustice de la situation.

Zorian acquiesça sagement en son cœur. Oui, parfois, le monde est extrêmement injuste.

Raka
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