MoL : Chapitre 85
MoL : Chapitre 87

Chapitre 86 — Un nouveau monde

 

— Bonjour, mon frère ! Résonna une voix désespérément joyeuse quelque part au-dessus de lui. Bonjour, bonjour, bonjour !

Zorian soupira, étendant les bras en laissant Kirielle s’égosiller, assise sur lui. Une autre itération, un autre réveil ennuyeux de sa sœurette. Il la regarda d’un air étrange, complexe, en silence, ce qui la fit hésiter, l’espace d’une seconde. Elle finit par lui demander ce qui n’allait pas. Zorian ne répondit rien, et se mit à convulser dans tous les sens comme un déjanté, tirant profit du léger moment de confusion, lorsqu’elle relâcha sa prise, pour l’envoyer voler sur le côté. Elle tomba au sol avec un son sourd et un cri indigné. Sur ses pieds en un éclair, elle se mit à le bombarder de questions sur l’Académie et lui demanda de lui montrer ce qu’était de la vraie magie.

En d’autres termes, elle était la bonne vieille Kirielle qu’il avait toujours connue au début du mois. Il avait imaginé l’inclure dans la pléthore de personnes ayant reçu un marqueur temporaire à la fin du mois précédent, mais avait finalement décidé que l’introduire dans la boucle temporelle serait cruel et peu sage. Contrairement aux autres, Kirielle était une enfant. Sa personnalité devait encore prendre totalement racine, et il ne pouvait dire combien de temps il lui faudrait, coincée dans un mois à répétition, pour développer quelques petits soucis psychologiques. Elle ne pouvait pas non plus garder le secret, son esprit n’étant pas le moins du monde protégé, et n’apporterait aucune contribution à leur petit projet. Sans parler du fait que s’il échouait à trouver un moyen de faire durer le marqueur plus de six mois, il devrait la regarder oublier six mois de vie… ce qui serait une pilule très difficile à avaler.

Non. L’idée était définitivement proscrite. Alors qu’il apprécierait avoir une chance d’interagir avec elle de façon plus longue, ce n’était pas au point de tenter de lui infliger une terreur existentielle et faire diminuer les chances de survie de tout le monde.

Après quelques minutes, il finit par la faire sortir de sa chambre. Il verrouilla rapidement la porte et créa un simulacre, simple copie ectoplasmique. Aussi tôt dans le mois, il n’avait ni le temps ni les ressources nécessaires à la création des golems dont les simulacres se servaient habituellement. Cependant, l’accessibilité était plus importante que le mana dans ce cas. Il avait besoin de ce simulacre maintenant, et pas plus tard.

Au moment où il apparut, le simulacre hocha la tête en silence et se téléporta. Il n’avait pas besoin de se faire expliquer la situation. S’étant vu confier une simple tâche, planifiée durant tout le mois précédent et désormais mise en pratique. Sa copie allait se rendre à Cyoria pour traquer et démanteler les quatre essaims de rats-crânes qui rôdaient dans la ville. Il alarmerait sans aucun doute la liche ce faisant, mais il fallait que ce fût fait. Avec tous ces nouveaux voyageurs temporels qui se promenaient désormais librement, les rats étaient bien trop dangereux. Il lui fallait ce simulacre maintenant ou jamais.

Après l’avoir envoyé effectuer son travail, Zorian descendit à la cuisine afin d’y avaler quelque chose et attendre l’arrivée d’Ilsa. Il ne pouvait s’empêcher de se montrer légèrement nerveux. Tandis que cette visite du début de mois était devenue routinière et répétitive, rencontrer son professeur d’invocations devrait s’avérer différent, cette fois. Elle était, après tout, l’une des personnes possédant désormais un marqueur. Si tout s’était bien passé, elle avait conservé les souvenirs de l’itération précédente.

Il secoua la tête, tentant d’organiser ses pensées. Il était un peu embêté de se trouver si émotionnel. Précédemment, quand Zach et lui-même avaient considéré la possibilité de prendre cette route, il s’était imaginé faire face à cette situation d’un air stoïque et composé nourri par une assurance née d’années d’expérience et de conflits… Mais la réalité était un cruel plaisantin, et ses nerfs n’étaient finalement pas si renforcés qu’il se l’était imaginé. Les marqueurs temporaires fonctionnaient-ils comme prévu ? Fonctionneraient-ils tout court ? Isla serait-elle apte à vivre l’expérience de la boucle temporelle de ses yeux, et la supporterait-elle, ou deviendrait-elle folle, se mettrait-elle à lui balancer des sorts, à lui demander des réponses ? Il ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter un peu tandis que les minutes s’écoulaient dans le calme. Qu’est-ce qui lui prenait tant de temps, d’ailleurs ? Il n’en était pas sûr, mais il lui semblait qu’elle n’avait habituellement pas besoin de –

On frappa à la porte.

— J’y vais ! se hâta d’imposer Zorian en se ruant vers l’entée, suivi du regard par sa mère, amusée par cette réaction improbable de la part de son fils.

Il ouvrit la porte et trouva Ilsa, debout là comme à son habitude. Elle avait l’air… égale à ce qu’elle était habituellement au début du mois. Les mêmes vêtements, le même visage empli de jugement, le même paquet de documents dans les mains. Cependant, ce n’était que son apparence extérieure. Pour ses sens empathiques, elle réagissait de façon peu sûre d’elle et emplie d’appréhension. Et ça, c’était… nouveau.

Ils se fixèrent en silence, pendant quelques secondes.

— Puis-je entrer ? finit-elle par demander.

— Hmm ? Oh ! réalisa Zorian avec un petit rire, grimaçant intérieurement de ce comportement puéril. Je suppose que j’avais la tête ailleurs, pendant un instant. Pardonnez-moi mes manières, miss Zileti. Veuillez entrer, je vous prie.

— Merci, monsieur Kazinski, répondit-il en entrant.

Bien que ce petit moment d’immobilité cérébrale n’était pas la façon la plus flatteuse de donner une première impression, cela semblait avoir mis Ilsa à l’aise, au moins un peu. Zorian sentit une grande partie de la tension qui l’habitait précédemment la quitter.

Comme à son habitude, sa mère quitta la maison en réalisant qui était venue, en emmenant Kirielle avec elle, ce qui laissa Zorian seul avec Ilsa, pour discuter de ses futures options, et d’autres choses officielles…

— Pareil que la fois précédente, je suppose ? demanda immédiatement Ilsa en lui présentant les papiers de l’Académie.

Zorian acquiesça et les posa simplement de côté en soupirant.

— Bien sûr, continua-t-elle. Vous avez probablement entendu ça un millier de fois. Je ne sais même pas pourquoi je les ai emmenés avec moi…

— Se raccrocher à un sens de la normalité dans une situation des plus étranges est normal, supposa Zorian. J’étais pareil, quand j’ai été tiré dans la boucle temporelle pour la première fois. J’ai passé quelques mois à répéter encore et encore les mêmes rengaines, pour me sentir bien et rassuré.

— Tu étais un adolescent qui avait à peine appris à utiliser la magie, par contre. Je suis un mage adulte expérimenté. Je devrais me montrer plus… adulte, contra Ilsa en fronçant légèrement les sourcils, avant de garder le silence pour quelques secondes en tapotant ses doigts contre la table d’un air méthodique. Est-ce réel, alors ? Nous avons vraiment voyagé dans le temps ?

— C’est un peu plus complexe que ça, mais oui, répondit Zorian, qui ne voulait pas entrer dans les détails du fonctionnement de la magie divine. Le marqueur que nous vous avons donné fonctionne-t-il ?

— Bien entendu, pouffa-t-elle tout bas. Nous ne serions pas en train d’en discuter sinon.

— Je veux dire… Avez-vous totalement conservé votre mémoire et vos compétences magiques ? clarifia Zorian. Pas de trous dans vos souvenirs, aucune difficulté à pratiquer la magie acquise le mois passé ?

— C’est possible ? s’étonna-t-elle.

— Peut-être, qui sait ? Comme je l’ai dit le mois dernier, c’est la première fois que nous tentons le coup.

Elle y réfléchit pendant un instant et secoua la tête.

— Je ne pense pas qu’il y ait un quelconque manque dans mes souvenirs, dit-elle. J’ai oublié quelques menus détails, bien sûr, mais c’est juste ma tendance personnelle à me montrer étourdie. Ma mémoire est loin d’être parfaite. Quant à la magie, eh bien… Je suis un mage adulte, et j’ai atteint un point élevé dans ma maîtrise de la magie il y a des années. Un mois, ce n’est pas si long… Ce n’est pas comme si j’avais pu faire un quelconque progrès notable.

— En d’autres termes, toute avancée dans vos talents serait si infime que vous ne remarqueriez pas leur absence ? résuma Zorian.

— C’est exactement ça, fit-elle en hochant la tête. Je suppose que je pourrais apprendre un ou deux sorts supplémentaires ce mois-ci, juste pour voir si je suis capable de les conserver lorsque le monde… se réinitialise.

— Je peux également demander à Kael, plus simplement. L’effet d’un mois sur ses talents de mise en forme du mana et ses connaissances est toujours assez dramatique pour ne pas passer inaperçu.

— Je suppose que c’est vrai, affirma-t-elle. En plus, maintenant que j’y pense, je vais certainement m’améliorer et apprendre quelques sorts rien qu’en vous aidant. Bien que vous ne nous ayez jamais expliqué ce que vous attendez vraiment de nous.

— Oui, nous n’avons pas expliqué nos plans à la légère, admit Zorian. En partie parce que nous ne voulions pas surcharger les personnes présentes d’informations supplémentaires, mais également parce qu’il était évident que nous ne nous prendriez au sérieux qu’une fois avoir vu de vos yeux la réalité de la boucle temporelle.

— Ha. Eh bien, c’était une idée extrêmement réaliste, se mit à rire Ilsa. Xvim a tenté de m’expliquer la façon dont la boucle temporelle fonctionnait lorsqu’il est venu me convaincre d’accepter qu’un mystérieux marqueur pouvait être placé sur mon âme par mes deux adolescents d’étudiants. Je dois confesser que je n’y ai pas prêté trop attention, parce que l’idée était totalement saugrenue. J’aurais probablement été encore moins intéressée par ce que Zach et toi m’auriez raconté.

Bon, au moins, elle était honnête.

— Voulez-vous une explication, maintenant ? proposa Zorian.

— Non, refusa-t-elle aussitôt. Je ne pense pas pouvoir y accorder suffisamment d’attention à ce moment. Je suis toujours confuse de revivre ce même mois. Et vous dites que ça se produit depuis longtemps ?

— Oui. La boucle temporelle se répète depuis très, très longtemps, confirma Zorian. C’est juste la première fois que vous vous en souvenez.

— Alors… Avant ça, je ne faisais que revivre le même mois, encore et encore ? À répéter les mêmes gestes, à effectuer le même travail, enseigner les mêmes cours et discuter des mêmes choses avec les mêmes personnes ?

— Eh bien, parfois, Zach et moi-même secouions légèrement les choses et si vous réagissiez de façon appropriée, les choses changeaient, rectifia Zorian. Mais oui. Sans un marqueur, les gens ne se souviennent de rien d’une itération à l’autre.

— J’ai tenté de parler à quelques personnes avant de venir ici, avoua Ilsa. Juste pour vérifier si elles ne se souvenaient vraiment de rien. Je n’ai pas pu résister. Je ne pense pas avoir révélé quoi que ce soit de crucial, mais je pense qu’il faut que vous soyez au courant.

Zorian soupira. Il était certain qu’elle n’était pas la seule à avoir effectué des tests discrets du genre, et qu’il faudrait gérer d’autres occurrences similaires un peu plus tard. Enfin, il s’y était attendu.

— Je comprends votre besoin de confirmation, mais essayez de vous montrer responsable à ce sujet, prévint-il. Ce serait un désastre si certaines personnes apprenaient, pour la boucle temporelle.

— Et maintenant, voilà que je me fais sermonner par l’un de mes propres étudiants, nota Ilsa en faisant claquer sa langue. Comme les grands ont chuté. Mais c’est juste, je comprends qu’il y a une liche millénaire toute-puissante en liberté, à deux doigts de nos cous. Votre combat contre elle, qui est désormais avéré comme étant plus qu’une histoire inventée, a laissé une forte impression en moi, je dois le dire.

Zorian y répondit par une expression un peu triste. De façon peu surprenante, Quatach-Ichl s’était montré très offensé lorsqu’il avait tenté de voler ses souvenirs et qu’il avait volé la couronne. Pendant que Zach et Zorian plaçaient leurs marqueurs temporaires, la liche s’était occupée en personne de réduire la demeure Noveda et la maison Imaya en cendres, et ce n’était sans doute que la première étape de sa vengeance. Heureusement, Zorian s’y était attendu, et les résidents Imaya avaient déjà été évacués vers Koth à ce moment. Quant à Zach, il se fichait totalement du domaine Noveda. L’ancienne liche s’était montrée discrète ensuite, probablement parce qu’il ne parvenait pas à les traquer et qu’il avait toujours sa petite invasion à mener.

Puis, Zach et Zorian eurent la brillante idée de faire assister à l’invasion tous les nouveaux voyageurs temporels, juste afin de leur montrer l’importance du problème auquel ils faisaient face. Et même en se trouvant sous une pléthore de barrière anti-divinations et se déplaçant sans cesse, Quatach-Ichl finit par les repérer.

Le combat qui s’ensuivit rasa totalement la rue dans laquelle ils se trouvaient.

— Bien que Quatach-Ichl représente un grand danger, je suis plutôt certaine que le gouvernement d’Eldemar, l’Église du Triumvirat et les puissantes Maison Nobles, sans parler d’autres puissances mineures, chercheraient également à créer des problèmes s’ils savaient, jugea Ilsa. Oui, il faut être prudent.

Ils passèrent une demi-heure à discuter de choses variées – les mécanismes de la boucle temporelle, la façon dont les choses se développaient si Zach et Zorian n’y faisaient rien, et les détails derrière l’invasion ibasienne. Ilsa s’avéra être tout aussi intéressée par l’invasion elle-même qu’à la boucle temporelle, mais ce n’était pas très étonnant. Les deux concepts étaient fous, après tout, plus encore lorsqu’on apprenait leur existence d’un seul coup et en même temps. Ils avaient emmené les gens assister à l’invasion de leurs yeux pour une bonne raison.

— Vous ne semblez pas vous préoccuper beaucoup de la dévastation et des souffrances dont nous avons été témoins, nota Ilsa, un léger ton de condamnation dans la voix.

— Je suis juste anesthésié par tout ça, c’est tout. Je l’ai vu se produire tant de fois, parfois depuis les souvenirs des envahisseurs eux-mêmes. Il est impossible pour moi de réagir de la même façon qu’au début.

— Vous… lisez leurs souvenirs ? demanda Ilsa, surprise.

— Je le devais, dit-il simplement.

— Évidemment, vous avez touché à la magie mentale également, marmonna-t-elle sur un ton étrange.

— Touché ? souffla Zorian, presque choqué, avant de se reprendre calmement. Cela m’ennuie plus qu’il ne devrait, je crois. Je n’ai pas touché à la magie mentale. Je suis un psychique, un mage mental naturel, et j’ai passé des années à parfaire mes talents.

Elle sembla perdue, ne sachant que répondre.

— Cette situation ne cesse de se montrer de plus en plus étrange, finit-elle par soupirer.

— Je suis d’accord, confirma Zorian. Je suis coincé dans cette boucle temporelle depuis presque huit ans, sans compter le temps passé en chambre de dilatation, et je le pense toujours également.

— …chambre de dilatation ? répéta Ilsa, avant de secouer la tête, d’un seul coup. Non, oublions ça pour l’instant. Huit ans, ce n’est pas si long qu’on pourrait l’imaginer.

— J’ai été inclus dans la boucle plutôt tardivement, précisa-t-il. Zach y a passé des dizaines d’années.

— Ugh. Chaque réponse me donne envie de poser cinq nouvelles questions, se plaignit-elle. Vous savez quoi ? Arrêtons là pour l’instant. Vous prévoyez de prendre le train pour Cyoria, non ?

— Oui, j’emmène Kirielle avec moi, alors je dois prétendre être plus ou moins normal. Bien sûr, si vous souhaitez vous téléporter à Cyoria vous-même…

— Non, trancha-t-elle immédiatement. Je vous accompagne.

Zorian fut pris de court par cette décision. Il savait que les choses allaient être bien différentes maintenant qu’ils avaient des compagnons, mais il ne put s’empêcher d’être totalement surpris par la rapidité à laquelle les choses changeaient.

— Hmm, pourquoi donc ? osa-t-il demander, incertain.

— Vous y êtes peut-être habitué, mais… je viens juste d’assister à la mise à mort de la ville, à une invasion par des monstres et des morts-vivants, expliqua-t-elle. J’aimerais rester loin de Cyoria encore un peu, et c’est une excuse aussi bonne qu’une autre.

—Oh, comprit Zorian.

À bien y repenser, cela ne faisait que quelques heures…

— Vous n’y voyez pas d’inconvénient, n’est-ce pas ? lui demanda-t-elle.

— Absolument aucun, affirma-t-il en secouant la tête. Faites simplement attention à Kirielle si vous comptez voyager dans notre wagon. Elle possède un intérêt poussé pour ce qui touche à la magie, et elle va probablement vous trouver totalement fascinante.

— Je ne vois pas de problème, sourit Ilsa. Il est agréable de voir des enfants intéressés par mon travail.

Zorian ne prit pas la peine de clarifier les choses.

Certaines situations étaient plus… intéressantes lorsqu’elles restaient surprenantes.

 

___

 

La mère Kazinski n’eut pas l’air très surprise lorsqu’Ilsa l’informa de son souhait d’accompagner Zorian et Kirielle à la gare. Il lui semblait apparemment totalement logique qu’elle rentrât à Cyoria de la sorte. Toutes deux s’entendaient bien et finirent par bientôt discuter joyeusement tandis que tout ce monde attendait l’arrivée du train. Zorian ignora la conversation, qui semblait typique des échanges parents-professeurs. Kirielle était trop excitée de se rendre à Cyoria pour prêter attention à cette femme qui avait décidé de les coller un peu plus longtemps, mais Fortov sembla ressentir le besoin d’approcher le groupe et de les saluer après avoir vu Ilsa. Ça, c’était nouveau.

— Tu n’as pas inclus Fortov parmi ceux ayant reçu le marqueur, observa discrètement Ilsa, décidant de se mettre à tutoyer Zorian – peut-être réalisait-elle qu’ils allaient désormais être plus proches qu’un élève et un professeur.

— Non, chuchota-t-il en retour. Il est inutile et je ne l’aime pas.

Ilsa n’eut rien à redire à ça, lui offrant simplement un regard silencieux en retour.

Peut-être était-il vraiment un peu trop dur avec Fortov. Pourtant, il ne pouvait honnêtement pas voir une seule bonne raison de lui accorder un marqueur temporaire. Il était peu fiable et ne possédait pas d’assiduité, et l’inclure dans la boucle temporelle serait tout aussi incertain que d’y introduire Kirielle. Peut-être même encore plus dangereux. Il avait ce petit quelque chose de bombe à retardement. Imprévisible et spontané.

Ils finirent par monter à bord du train, direction Cyoria. Kirielle commença à se préoccuper d’Ilsa après avoir réalisé qu’elle allait rester à leurs côtés, mais… Bon, c’était Kirielle et la patience n’avait jamais été l’un de ses points forts. Elle ne parvint qu’à rester calme une petite demi-heure avant de bombarder Ilsa de tout un tas de questions.

Ilsa était une femme patiente, de son côté, mais une heure et demi d’interrogatoire finit par venir à bout de sa tolérance. Zorian put sentir qu’elle était exaspérée par sa sœur, et il décida de la prendre en pitié et se mit à distraire Kirielle à l’aide d’histoire visuelles impressionnantes, comme à son habitude.

Ilsa observa les scènes qu’il dépeignait avec attention, et un étonnant intérêt. Il tenta de comprendre, mais ne put définir ce qu’elle trouvait de si fascinant à leur propos. N’étaient-elles pas de simples illusions ? Elle était professeur dans la meilleure académie de magie du pays. Elle en avait très certainement vu d’autres au cours de sa vie…

Il finit par décider de lui demander. Comme il ne voulait pas que Kirielle les écoutât, il établit un lien mental avec Ilsa et lui parla directement, d’esprit à esprit. Elle fut choquée, au début, d’entendre une voix résonner dans sa tête, mais elle s’en remit bien vite. Sa réponse fut rapide et délicate, aucune pensée indésirable ne fuitant par mégarde. Il était clair qu’elle avait de l’expérience dans ce genre de communication.

[Tu peux ignorer les barrières disruptives du train,] lui répondit-elle via le lien. [Je veux dire, bien sûr que tu peux. Pour quelqu’un comme toi, c’est un jeu d’enfant. Je pourrais le faire aussi. Cependant, lancer des illusions si sophistiquées tout en étant oppressé par les barrières ? Cela demande un talent considérable. Tu as dit que tu tentais de faire mine d’être quelqu’un de normal ? Comment est-ce rien qu’à moitié normal ?]

[Euh… Eh bien… Ce n’est pas comme si Kirielle se rendait compte à quel point c’est incroyable] renvoya-t-il sur un ton hésitant.

Et ce n’était pas comme s’il l’avait réalisé, lui non plus. Il avait appris à lancer ces illusions plus ou moins dans le seul but d’amuser sa sœur. Ce n’était qu’une poignée de petites facéties pour lui, tout comme la possibilité d’ignorer la ridicule barrière anti-magie du train. Oublier son existence était depuis longtemps devenu un réflexe, et il avait également totalement omis la possibilité qu’Ilsa pouvait remarquer exactement à quel point ce qu’il faisait naturellement était compliqué à réaliser.

[Alors,] envoya-t-elle. [Tu es assez puissant en magie de combat pour tenir tête à une liche millénaire. Tu es un mage mental et un illusionniste. Tu peux te téléporter avec facilité et ouvrir des portails dimensionnels. Tu peux créer des simulacres. Tu es un expert en création de golems, avec tout ce que ça implique. Tu dis que tu as atteint ce niveau en… huit ans ?

[Plus ou moins, ouais,] confirma Zorian en accompagnant ses mots d’un haussement d’épaules télépathique.

[Pardonne-moi de me montrer directe, Zorian, mais n’es-tu pas supposé être un mage plutôt moyen ?] questionna-t-elle. [Je n’ai jamais eu l’impression que tu possédais un talent hors-pair, je veux dire… Aucune des informations que j’ai reçues n’allait dans ce sens. Et crois-moi, les gens se sont renseignés sur toi. Quand un talent du niveau de Daimen apparait, sa famille est toujours scrutée avec insistance afin de voir si ce n’est pas héréditaire.

[Mis à part le fait que je sois un mage mental naturel, je pense être plutôt moyen en effet,] envoya calmement Zorian.

Le commentaire d’Ilsa aurait pu l’énerver, à une époque, mais ces jours-ci, il n’y prêtait plus attention.

[Je sais ce que tu penses,] continua-t-il en se permettant outrageusement de la tutoyer, lui aussi. [Et oui, ma croissance est due à la boucle temporelle. Elle ne donne pas uniquement du temps, tu sais ? Elle fournit également des ressources quasi-infinies si l’on sait les trouver, l’accès à des matériaux rares qui ne s’épuisent pas, et plein d’expériences nouvelles, que l’on peut répéter ou non. Elle m’a mis sous une pression gigantesque, me forçant à me motiver d’une façon que je pensais impossible avant. Je pense honnêtement que n’importe qui en serait capable, dans la même situation. Bon, en imaginant ne pas craquer sous la pression, bien sûr.

Ilsa garda le silence un instant, mais Zorian pouvait sentir les engrenages tourner dans sa tête. Elle réalisait probablement quelle opportunité incroyable la boucle temporelle se trouvait être.

[Je pense que je commence à être un peu jalouse,] finit-elle par conclure.

[Ne m’envie pas si rapidement,] l’arrêta Zorian. [Il y a une bonne chance que je disparaisse simplement à la fin, et tout ce que j’aurais fait l’aurait été pour rien.]

[Quoi ?] s’étonna-t-elle, perplexe. [Que veux-tu dire ?]

Il entama une explication à propos de la situation. Il lui raconta pour Robe rouge, l’incertitude à propos d’une nouvelle sortie de la boucle temporelle, les problèmes qu’ils devaient résoudre afin de peut-être y parvenir, et ainsi de suite.

Il lui fallut un long moment pour tout ratisser dans le détail. Assez étrangement, Ilsa avait l’air calme et plus rassurée, à la fin, bien qu’il vînt de lui annoncer qu’ils pourraient bien tous tout perdre à la fin. Mais bon, peut-être n’était-ce pas si étrange. Elle savait déjà que les marqueurs comme le sien duraient six mois. Comparé à ça, une finalité plus distante qui détruirait également Zorian et Zach n’était sans doute pas si intimidante, à ses yeux. Elle ne la verrait jamais, après tout. Au contraire, elle pouvait fort bien trouver rassurant le fait qu’ils fissent face à un risque pareil, et qu’un tel destin les attendait, s’ils échouaient.

[Je me demandais pourquoi vous aviez choisi d’inclure tous ces gens dans la boucle temporelle, au lieu de simplement monopoliser le tout juste pour vous deux. Vous êtes en fait relativement désespérés,] dit-elle en chantonnant assez fort pour distraire Kirielle.

[Tu ne devrais pas te montrer si ravie,] grogna Zorian. [Mais oui, nous avons vraiment besoin d’aide.]

Ilsa avait été intégrée principalement pour ses relations. Bien qu’elle fût un peu sur le côté de la scène la plupart du temps, elle connaissait beaucoup de gens, et avait pas mal de faveurs en réserve. Il fallait espérer qu’elle pût les convaincre de suivre le plan fou qu’ils allaient créer et calmer les vagues qui allaient sans doute être créées en chemin. Considérant le peu de personnes de leur équipe qui étaient inclinés diplomatiquement avec la bureaucratie, c’était une compétence précieuse.

De plus, elle était un expert en altération. Zorian n’en était pas très sûr, mais il sentait qu’elle pourrait l’aider à produire ses golems plus rapidement. Elle ne pouvait pas les animer, bien évidemment, mais il en produisait tant chaque mois qu’il lui fallait investir un temps conséquent dans cette activité, à chaque fois. Si Ilsa était aussi douée en altération et en alchimie que le prétendait Xvim, elle pourrait bien prendre part à la production et libérer Zorian bien plus rapidement.

[Pourquoi ne pas simplement engager quelqu’un pour faire ça pour toi ?] demanda-t-elle lorsqu’il lui en parla. [Xvim m’a dit que vous le faisiez déjà pas mal.]

[Je ne peux pas,] expliqua Zorian en secouant la tête. [Tous ceux que je pourrais embaucher comprendraient ce que je compte faire de poupées de métal si sophistiquées, et créer des golems de combat est interdit, sans licence.]

[C’est logique,] concéda Ilsa. [On ne voudrait pas que n’importe quel mage se fabrique une armée pendant son temps libre.]

[Exactement,] ajouta Zorian. [Je pourrais être capable de convaincre une personne de m’en fabriquer un seul, mais si je veux en sortir vingt de plus, ils vont péter un plomb. Personne ne veut être impliqué dans une tentative de rébellion, ou qu’en sais-je. Je me considèrerais déjà chanceux s’ils ne me reportaient pas directement au gouvernement juste après m’avoir foutu dehors de leur boutique.]

Ilsa acquiesça. Après y avoir réfléchi, elle changea de sujet. [Tu sais, cette conversation à propos de golems et d’altération me rappelle une chose que j’ai pensée lorsque tu expliquais la façon dont la boucle temporelle fonctionnait. Détruire le monde, et le recréer à partir de rien… C’est un peu comme une de mes anciennes ambitions…]

[Ah ? Tu veux dire, la création pure ?] supposa Zorian.

[Tu es au courant ?] s’étonna-t-elle. [Je ne crois pas en avoir parlé. Je suppose qu’une ancienne de mes incarnations l’a fait ?]

[Ouais,] confirma Zorian. [Je suis venu te trouver plusieurs fois, au début, pour apprendre. Tu m’as appris la plupart de ce que je sais. En tout cas, tu m’as donné un sacré coup de pouce dans la bonne direction.]

[Nous devrions en reparler à l’occasion,] lui dit-elle avec un sourire. [On dirait que tu me dois beaucoup, et je ne le savais même pas. Comment suis-je supposée venir te quémander une faveur si je ne suis même pas au courant des aides que je t’ai apportées ? Mais quoi qu’il en soit, la création pure… Oui, d’une certaine façon, la boucle temporelle est l’expression ultime de ce désir. Une magie qui crée un monde entier, encore et encore. Tu es sûr de ne pas savoir comment ça fonctionne ?]

[Désolé,] s’excusa-t-il. [Ce pouvoir est absolument divin, tant en théorie qu’en pratique. Il reste un mystère à mes yeux. Ou plutôt, non. Pas divin. Primordial, puisque la Porte du Souverain semble être faire à partir de l’un d’eux.]

[En prenant comptes des histoires des mages mortels l’ayant fait par le passé, et à la lumière du fait qu’il existe un mécanisme physique capable de créer un monde à répétition, je suis convaincu que c’est plus facile que ce que la plupart des gens suspectent. Peut-être serai-je capable de comprendre quelque chose en observant la façon dont ce monde est détruit et recréé,] rêva Ilsa.

[Peut-être bien,] lui accorda Zorian avec un doute – mais il ne l’arrêterait pas.

Au bout d’un moment, Kirielle s’assoupit et leur conversation télépathique s’estompa peu à peu, laissant Zorian perdu dans ses propres pensées.

Le train continua sa route, égal à lui-même, vers Cyoria.

 

___

 

 

Lorsque notre trio débarqua à Cyoria, ils y découvrirent plusieurs personnes qui les attendaient déjà. Zach était bien entendu logique, mais il était accompagné de Xvim, Kyron et Taiven. La plupart des gens n’y réagirent pas, bien sûr, mais Kirielle savait qu’il y avait quelque chose de louche à propos de cette situation et jeta un regard de travers à absolument tout le monde. Zorian remarqua également que Fortov les regardait de travers, de plus loin. Zorian ne savait pas vraiment l’étendue des connaissances de son frère le concernant, mais il était certain que Fortov ne pouvait croire que Zorian eût aucun vrai ami jusqu’à récemment, et un groupe présent pour lui à la gara était plus qu’inhabituel. Il n’en fit rien, cela dit, puisque personne ne semblait se montrer agressif et que Zorian n’avait pas l’air d’avoir besoin d’aide.

Après avoir déposé Kirielle chez Imaya, le groupe trouva un endroit désert et commença alors la vraie discussion. Kyron, leur instructeur en magie de combat, était inclus à cause de ses hautes capacités de combat et le fait qu’il connaissait des gens parmi les militaires d’Eldemar. Il fut le premier à ouvrir la bouche.

— Ces marqueurs temporaires que tu as placés sur nous et qui nous permettent de ne pas perdre la mémoire… peuvent-ils être révoqués ? demanda-t-il.

Bien sûr, la première chose dont ils voulaient parler, c’était cette histoire de marqueurs. Zorian ne leur en voulait pas ; il savait qu’il aurait fait de même dans leur situation. Il était perplexe quant au fait qu’ils n’eussent pas interrogé Zach avant son arrivée, mais peut-être avaient-ils déjà discuté d’autres choses, comme le fonctionnement de la boucle temporelle en elle-même. Ou peut-être ne s’étaient-ils retrouvés à la gare que quelques minutes avant l’arrivée du train, et le temps leur avait manqué. Il savait que Zach détestait attendre et avait l’habitude de se pointer en retard, alors il était probablement arrivé juste à l’heure et n’avait pas donné opportunité à la moindre question.

— Oui, lui répondit Zorian, sans prudence.

— À volonté ? renchérit-il.

— Eh bien, nous avons besoin de la couronne qui se trouve sur la tête de Quatach-Ichl pour ce faire, répondit prudemment Zorian. Alors pas vraiment, non.

— Et puis, vous retirer le marqueur, ajouta Zach, ne ferait que vous empêcher de conserver votre mémoire pour de futures itérations. Cela n’enlèverait en rien ce que vous auriez déjà fait.

— Le marqueur peut-il être réappliqué une fois qu’il arrive à terme, ou qu’il est révoqué ? s’enquit Xvim.

— Je sais ce que vous pensez, soupira Zach. Malheureusement, ce n’est pas si simple. Oui, on peut marquer une personne une seconde fois, mais uniquement après douze itérations de plus. On ne peut pas simplement retirer le marqueur et le replacer là.

— J’imaginais bien une restriction de ce genre, en effet, admit Xvim.

Zorian couina soudain de douleur. Après avoir regardé autour de lui, il réalisa que Taiven venait de le pincer sans raison apparente.

— Pourquoi as-tu fait ça ?! protesta-t-il.

— Je voulais m’assurer que ton bras allait vraiment bien, dit-elle en fronçant les sourcils.

Zorian réalisa qu’il s’agissait du même bras qui s’était fait trancher par Quatach-Ichl le mois précédent. Il avait fini handicapé comme pas possible – et ne souhaitait pas le revivre – la dernière fois qu’elle l’avait vu.

Pourtant, il était totalement insultant qu’elle trouvât ok de juste de pincer aussi fort. Soufflant d’indignation, Zorian s’éloigna d’elle et manœuvra jusqu’à une place qui mettait désormais Ilsa entre eux deux. Cette dernière le regarda d’un air amusé en réponse.

— Alors, quel est le plan ? lança Kyron.

— Nous espérons trouver un moyen de faire en sorte que les marqueurs durent éternellement, expliqua Zorian. Disons que jouer avec une magie dans la création de laquelle les dieux étaient probablement impliqués semble… sans espoir, mais nous suspectons Robe Rouge d’être entré dans la boucle par cette même méthode. Si c’est le cas, nous devrions être capables de faire de même. Il faut également ajouter que le marqueur du Contrôleur a été altéré par Quatach-Ichl également, donc dans une certaine mesure, ce n’est pas impossible.

— Ne parlons pas de la liche, son talent pourrait bien être inégalé dans le temps que nous avons. Mais oui, si Robe Rouge l’a fait, alors si nous travaillons tous ensemble, nous devrions être nous aussi en mesure d’aboutir sur quelque chose, conclut Zach.

— Et si nous échouons ? continua Xvim.

— Nous allons rassembler les parties de la Clé dans les prochains mois, selon tout espoir, expliqua Zorian. À ce moment, nous serons capables de débloquer la sortie. Si nous possédons une méthode de sortie, nous pourrions bien être capables de simplement vous poussez dehors. Et alors, il sera sans intérêt de toucher au marqueur.

— Et quoi, vous allez juste continuer dans la boucle à ce moment ? coupa Taiven. Ou allez-vous juste créer de nouveaux voyageurs une fois nous partis ? Et les faire sortir aussi ? Je ne sais pas à propos des autres, mais le monde n’a pas besoin de trois Taiven.

— En réalité, nous sortirions avec vous, dit Zach. Nous avons déjà eu presque tout ce que nous pouvions espérer de la boucle temporelle. Il n’y a pas lieu de tout risquer par cupidité, en voulant tout faire à la dernière seconde. Si nous pouvons quitte la boucle dans six mois, nous le ferons dans six mois.

Un profond silence accueillit sa déclaration. Zorian savait que les nouveaux marqués étaient inquiets à propos de leurs motivations, effrayés par la possibilité que Zach et lui eussent l’idée de les exploiter jusqu’au bout avant de les jeter. Ce n’était pas une peur déraisonnable, les marqueurs temporaires ayant de base été créés avec cette idée à l’esprit. Il était certain que le Contrôleur était supposé placer le marqueur sans informer personne de la limite de temps, se permettant de récolter tous les bénéfices possibles d’une personne qui travaillerait pour lui pendant six mois, avant de tout oublier. Cependant, Zach et Zorian ne comptaient pas utiliser ces marqueurs dans ce but ; ils les avaient traînés dans cette misère et comptaient bien faire de leur mieux pour les en sortir. Peut-être qu’ils échoueraient à la fin, mais il fallait essayer.

— Bien, annonça Xvim après quelque temps. Nous devrions nous mettre au travail, dans ce cas.

 

___

 

Les jours passèrent, et les effets de la présence de quelques voyageurs de plus se firent évidents. Kael arriva à Cyoria plus tôt, presque seulement un jour après Zorian. Lukav et Alanic n’eurent pas besoin d’aide contre les machinations de Sudomir. Taiven ne lui demandait plus de venir chasser les monstres avec son équipe. Les cours d’Ilsa s’avérèrent complètement différents, puisqu’elle avait décidé de secouer un peu les choses. Les rats-crânes avaient été totalement éradiqués de Cyoria par le simulacre que Zorian avait envoyé le premier jour, à l’exception de quelques spécimens qu’il avait décidé de sauver pour études personnelles. Leur routine visant à convaincre Xvim, Alanic et Lac d’Argent devint inexistante, leur faisant gagner un temps étonnamment agréable.

Finalement, ne pas avoir besoin de gagner la confiance des Adeptes de la Porte Silencieuse avant de pouvoir opérer leur réseau Bakora signifiait qu’ils pouvaient accéder à des lieux distants dès le premier jour du mois. Et ça, ça changeait les choses.

Une fois que Zach et Zorian eussent géré la situation à Cyoria, ils se rendirent à Koth afin de pouvoir récupérer l’orbe impérial… et peut-être s’apprivoiser une hydre de compagnie.

Avant de le faire, cela dit, ils décidèrent de rendre visite au domaine Taramatula pour s’assurer que tout s’y passait bien. Daimen les avait assurés que les gens qu’il avait choisis étaient fiables, mais Zorian savait mieux que quiconque que Daimen avait la parole facile…

Lorsqu’ils arrivèrent, ils découvrirent que le domaine fourmillait d’activité, des gens allant et venant constamment, et quelques individus qui les attendaient déjà. Ils n’eurent aucun besoin de se justifier ou de tenter de faire venir Daimen afin de prouver leur identité, comme ils devaient le faire habituellement lorsqu’ils arrivaient vers le début du mois. Pourtant, si ne pas avoir à attendre à la porte était bienvenu, ce qui arriva ensuite l’était moins. Comme les nouveaux marqués de Cyoria, ceux de Koth désiraient également obtenir des réponses, et ce qui était supposé être un simple contrôle de routine s’avéra devenir une session de questions-réponses à rallonge, qui dura la majeure partie de la journée.

— J’espère sincèrement que c’est une occurrence unique, grommela Zorian lorsqu’il fut seul avec Daimen. Tu étais censé leur expliquer tout ça, Daimen.

— Je l’ai fait ! protesta le grand frère. Ils voulaient apparemment l’entendre de ta bouche. Peux-tu le leur reprocher ?

— Je suppose que non, dit Zorian.

Si Daimen avait expliqué les choses de façon juste, alors ces gens devaient savoir qu’il n’était pas réellement le grand chef de projet, qu’il n’était pas la personne en charge. Il était logique qu’ils eussent eu envie de parler directement avec le principal intéressé, à la source des marqueurs, afin d’obtenir des informations de première main.

— Peu importe, continua-t-il. Ton équipe est-elle prête ? Les Taramatula vont-ils réellement coopérer quand tu vas leur dire que tu comptes envoyer ton équipe à Blantyrre, d’un seul coup ?

C’était la raison principale pour laquelle Zach et lui désiraient la coopération de Daimen, et pourquoi ils lui avaient permis de faire partie des marqués. Pour le dire franchement, ils avaient besoin d’eux pour trouver le bâton. Ils avaient réussi à trouver un Portail Bakora à Blantyrre le mois précédent grâce à l’aide d’un roi local des hommes-lézards, mais ce n’avait été que la première étape. La suivante consistait à localiser un petit bout de bois sur un continent couvert par une jungle infinie. Pour le dire de façon simple, c’était un résultat que Zach et lui étaient incapables d’atteindre. Zorian ne l’avouerait jamais à Daimen, mais le groupe du grand frère était sans doute leur meilleur plan pour retrouver le bâton impérial. Et les personnes les plus importantes à qui donner les marqueurs. Sans eux, tout ce qu’ils pouvaient faire serait sans aucun doute inutile. Voilà la raison principale pour laquelle Daimen et son groupe étaient de la partie.

— Mon équipe m’écoutera, même si je leur dis qu’on se rend à Blantyrre à travers un portail dimensionnel créé par mon petit frère, annonça fièrement Daimen. Merde, ils me suivraient probablement même si j’étais le seul à avoir un marqueur, même s’ils se plaindraient bien plus. Avec Torun, Kirma et les autres membres de l’équipe à bord, tout le monde écoutera sagement. Quant aux Taramatula… Eh bien, je ne suis pas sûr du niveau de support auquel on peut s’attendre de leur part, mais ils feront clairement quelque chose pour nous. Le plus gros problème, c’est que nous nous montrons très impulsifs et déraisonnables, en demandant une confiance totale et aveugle pour un projet de ce genre sans même les avoir mis au parfum avant. Ce n’est pas la façon dont la Maison Taramatula fait habituellement les choses, pour ne pas en dire plus, et quelque tension et incrédulité sont assurées d’apparaître.

— Est-ce que ça pourrait aider, si je te donne argent et ressources pour les convaincre ? tenta Zorian. Je sais que la Maison Taramatula n’est pas pauvre, mais je suis presque sûr que Zach et moi pourrions rassembler suffisamment d’argent pour ruiner un petit état si nous le voulions. Sans même parler de la quantité extravagante de matériaux rares qui ne peuvent pas être vendus au marché public.

Daimen le regarda, une étrange mixture d’horreur et de joie dans les yeux, l’expression alternant entre plusieurs grimaces qui lui étaient inhabituelles.

— Je te déteste, décida-t-il finalement. Tu ferais bien de prévoir d’offrir un peu de cet argent à ton pauvre grand frère quand on sortira de là.

— N’es-tu pas plutôt bien loti ? fit remarquer Zorian en levant les sourcils. Tu te maries même dans la noblesse.

— On n’a jamais assez d’argent, se mit à rire Daimen. Jamais. Et oui, envoie cet argent ici si tu le peux. Tenter de directement les soudoyer ne se finirait pas terriblement bien, mais je suis sûr qu’ils verraient le projet d’un meilleur œil si nous le financions de notre poche. Et quelques cadeaux totalement hors-sujet ne pourraient pas faire beaucoup de mal.

Zorian acquiesça et nota dans un coin de son esprit qu’il allait devoir en parler à Zach.

En parlant de Zach, d’ailleurs, son compagnon voyageur temporel… Enfin, l’un d’eux, désormais, il l’attendait déjà à l’entrée principale du domaine, chantonnant joyeusement.

Zorian n’eut pas besoin de lui demander ce qu’il pensait à ce moment précis.

— Dis, demanda-t-il à son grand frère. Tu sais si ça rentre dans le cadre de la loi, à Eldemar, de posséder une hydre géante possédant des améliorations divines ? C’est pour un ami.

Raka
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