MoL : Chapitre 88
MoL : Chapitre 90

Chapitre 89 — Victoire

 

C’était un jour ensoleillé d’été dans la grande forêt du nord. La végétation était d’un vert vibrant, et luxuriante, couverte de fleurs colorées, nappée de chants d’oiseaux qui se défiaient les uns les autres et d’insectes étranges qui volaient çà et là.

Alors que la vaste étendue d’arbres qui couvrait le nord d’Altazia était usuellement décrite comme un lieu sombre et peu accueillant, peuplée de monstres dangereux et de dangers cachés, la zone était en vérité magnifique, à en couper le souffle. Il fallait juste être suffisamment puissant pour survivre à ses défis et voyager librement dans ces contrées lointaines.

Zorian, Taiven et Kael étaient clairement au niveau. Pas simplement parce que Zorian était présent, mais Taiven et Kael étaient passés par cinq mois répétitifs, chacun d’eux incluant un temps additionnel en Chambre Noire. Ils avaient eu presque une année entière pour s’améliorer, épaulés par des ressources sans limites et des instructeurs qui auraient fait baver n’importe qui. Même Kael, qui avait passé la plupart de son temps à étudier l’alchimie, était maintenant capable de se défendre contre la plupart des menaces classiques. Quant à Taiven, elle était déjà une spécialiste en magie de combat, dès le départ. Elle était désormais probablement aussi puissante qu’un mage expert, un professionnel du combat. Elle possédait même une expérience réelle, puisqu’elle insistait pour combattre les envahisseurs à la fin de chaque mois, et participait à des batailles mineures aux côtés de l’équipe de Daimen à Blantyrre. Même si Zorian décidait de reculer et laissait ces deux-là se défendre par eux-mêmes, il n’était pas le moins du monde inquiet.

Actuellement, tous trois se reposaient contre un gros rocher dans une clairière et jouaient aux cartes. Juste quelque chose pour passer le temps, vraiment, en laissant leurs pieds récupérer. Ils avaient erré dans la forêt pendant des heures avant de trouver cet endroit, et il avait l’air si parfait comme camp temporaire qu’ils avaient décidé de faire une pause. Ils n’allaient pas rester là très longtemps.

Comme Zorian réfléchissait à son prochain coup, il sentit Taiven tenter de subtilement épier sa main à l’aide d’un sort discret. Zorian était fière qu’elle tentât d’étendre le spectre de ses compétences au-delà de la pure magie de combat, mais cela ne l’empêcha pas de réduire ce sort arrivant vers lui au néant avant de lui offrir un sourire entendu. Elle fit la moue pendant un moment, avant de se souvenir qu’elle devait faire mine de ne rien savoir, et se mit à feindre l’indifférence.

Kael les observa en silence avant de secouer la tête, amusé, comprenant sans doute ce qu’il venait de se produire. Zorian suspectait Taiven d’avoir tenté d’employer la même méthode face à lui, et ignorait si celui-ci avait pu l’arrêter ou non, ou même remarqué qu’elle trichait. Mais bon, Kael ne prenait pas le jeu de cartes très au sérieux. Il semblait jouer d’un air plutôt absent, peu soucieux de ce qui le rapprochait ou non de la victoire ou de la défaite. Zorian pensait que cette attitude était tout à fait logique, Kael ne s’étant jamais vraiment intéressé à ces jeux relaxants.

Zorian ne tenta pas de tricher, bien sûr. Ça aurait détruit tout l’amusement du jeu, lui qui pouvait le faire de façon si banale. Il s’immergea simplement dans la partie en écoutant les sons de la nature autour d’eux. Ses jambes le faisaient souffrir, peu habitués au niveau d’activité qu’il leur avait fait subir, et il y était habitué. Même à l’aide de la magie mentale et des potions de soin, le début de chaque mois le revoyait obligé de passer par l’étape douleur physique pour être bien plus actif que ce qu’il avait jamais eu l’habitude d’apprécier. Il fallait juste espérer que cela n’aurait pas d’effet mental à long terme une fois hors de le boucle temporelle…

Il fut tiré de ses pensées par un bruit de craquement sec. Regardant sur le côté, il aperçut Kael, une grande racine jaune dans la bouche.

Taiven lui envoya un regard confus.

— Quoi ? se plaignit le Morlock en mâchant bruyamment, un bruit proche de la consommation d’une carotte crue.

— Comment peux-tu bouffer ce truc ? demanda-t-elle.

— C’est super bon, lui répondit-il de façon factuelle.

— C’est une racine sauvage que tu as lavée dans une rivière, protesta-t-elle. C’est tout sauf sain ou hygiénique. En plus, je peux la sentir d’ici, et ça n’a pas l’odeur d’un truc qui pourrait se manger…

Kael la défia du regard en croquant un nouveau morceau, qu’il mâcha encore plus bruyamment.

Zorian prétendit étudier ses cartes tout en ricanant intérieurement. Personnellement, il n’était pas inquiet pour Kael, pas même un quart de seconde. Bien qu’il fût le plus faible des trois en matière de combat, il était celui le plus à l’aise dans la forêt. Il y avait vécu et travaillé depuis son enfance, et savait sans aucun doute avec exactitude ce qui pouvait être avalé ou non.

Taiven s’était rapproché de lui après avoir reçu un marqueur temporaire, tous deux les plus proches en âge et en compétences relatives parmi les nouveaux marqués, et elle le savait probablement. Aussi, elle leva simplement les mains en l’air dans un soupir, révélant accidentellement une partie de ses cartes, et laissa tomber l’affaire.

Zorian prit note de ses cartes et changea de tactique en fonction. Ce n’était pas de la triche, bien sûr. Tirer avantage d’une erreur de l’adversaire était juste naturel. S’il pouvait mémoriser la main entière à la perfection après l’avoir vue pour une fraction de seconde, ce n’était pas son problème…

Après quinze minutes de conversation, de jeux et de mâchouillages de carottes sauvages, tous trois décidèrent de reprendre la route, un peu à contrecœur. Après tout, cette expédition était de base utile à Kael, qui désirait trouver des ingrédients rares, profondément cachés dans la forêt du nord. Ce n’était pas une tâche critique qui devait à tout prix être effectuée, et ils s’en servaient principalement comme excuse afin de se détendre et se sociabiliser un peu. Ils prévoyaient malgré tout de chercher ce que Kael voulait trouver avec tout le sérieux possible.

Pendant près d’une demi-heure, Zorian suivit Kael, qui inspectait quelque rocher ou autre souche d’arbre, ramassant occasionnellement l’une ou l’autre plante aux propriétés magiques ne se trouvant pas sur sa lite, mais qu’il considérait apparemment digne d’être récoltée. Parfois encore, il se contentait de les observer d’un air profond, se posant peut-être des questions existentielles quant à leur présence ou leur utilité. Les sacs à dos avaient tous trois été manufacturés par Zorian, et possédaient un intérieur bien plus grand que leur aspect laissait paraître. Cela dit, Zorian estima que celui de Kael était probablement déjà presque plein de plantes, jarres emplies de vers et insectes, et même quelques pierres colorées qui avaient l’air d’une banalité absolue au jeune Kazinski.

Même s’ils finissaient par ne pas trouver ce pourquoi ils étaient venus, l’expédition allait clairement être rentabilisée par le Morlock, c’était certain.

Les moments de détente comme celui-là étaient devenus incroyablement rares au cours des cinq derniers mois. Tout le monde était sans arrêt occupé à quelque chose, qu’il s’eût agi de suivre un plan, chercher des choses qui auraient pu les aider, expérimenter des magies exotiques ou tout bonnement s’entraîner. C’était spécialement vrai dans cette itération en particulier, qui était la dernière théorique des nouveaux marqués. S’ils ne pouvaient pas découvrir un moyen de modifier le marqueur temporaire avant la fin du mois, ces derniers perdraient… absolument tout.

Bien entendu, Kael et Taiven ne purent se retenir éternellement, et abordèrent le sujet qui trottait de toute manière dans la tête de tout un chacun.

— C’est la fin, n’est-ce pas ? demanda soudain le Morlock.

Les deux autres le regardèrent, une expression différente chacun. Il n’y avait pas besoin de préciser de quoi il parlait.

— Dis-nous honnêtement, Zorian… Quelles sont les chances que l’on découvre comment ajuster nos marqueurs avant la fin du mois ? continua-t-il, maintenant qu’il avait leur attention.

Zorian réprima un soupir. Les marqueurs temporaires… Ils avaient passé presque un an à les étudier, si l’on prenait en compte les Chambres Noires, et ils avaient fait des progrès. De gros progrès. Ils étaient parvenus à cartographier la structure générale des marqueurs et à comprendre ce que la plupart des parties de ceux-ci faisaient. Ils avaient comparé ces marqueurs au marqueur principal, celui fixé à l’âme de Zach et à celle de Zorian. Ils avaient placé et retiré des marqueurs aléatoirement, en choisissant des gens au hasard, pour tester les modifications possibles et voir ce qui allait se passer. Ils découvrirent que oui, les marqueurs contenaient réellement des composants faits d’énergie divine… et ils avaient trouvé un moyen de jouer avec. Au travers de plusieurs négociations très coûteuses avec Quatach-Ichl et un nombre incommensurable d’artefacts divins détruits, ils avaient finalisé une méthode pour détecter et manipuler de façon primitive les nœuds d’énergie divine à l’intérieur de leurs marqueurs. Pas assez pour le faire selon leurs souhaits, mais suffisamment pour distordre certaines parties de la structure générale afin de modifier la façon dont la fondation divine interagissait avec la plupart des magies classiques qui l’entouraient.

Ce n’était pas encore assez. Malgré leurs plus grands efforts, la solution restait, de façon frustrante, juste hors de portée.

Ce qui ennuyait Zorian à propos de tout ça, c’était ce simple fait : il était certain que ce n’était pas impossible. Ils avaient fait d’énormes avancées, et il sentait que la réponse n’était vraiment pas loin. Il pouvait littéralement ressentir qu’un pas de plus pourrait résoudre le problème à temps.

Pourraient-ils trouver un moyen de prolonger les marqueurs, d’une seule itération ? Non. Même cela ne serait pas suffisant. Mais peut-être que s’ils en avaient cinq ou dix de plus… Si leur magie de l’âme était plus développée… S’ils avaient un accès plus immédiat et facile à la couronne impériale… S’ils avaient appris à se servir des énergies divines plus tôt…

Si. Si. Si. Si…

— Non, admit finalement Zorian. Il n’y a aucune chance.

Tous trois continuèrent à avancer en silence.

— Je ne suis même pas si fâchée, finit par dire Taiven. L’idée que je pourrais simplement disparaître à la fin du mois était terrifiante au début, bien sûr, mais je m’y suis habituée. Je suis même morte, une fois, il y a quelques mois.

Zorian se souvenait vivement de cette fois-là, oui. Voir Taiven se faire décapiter par un Troll de guerre était étrangement énervant au possible, même s’il savait qu’elle allait être de retour le mois suivant.

— Je veux dire, je ne veux pas disparaître à la fin du mois, continua-t-elle. Mais nous avons fait tout ce que nous pouvions et c’était agréable le temps que ça a duré. Si c’est ainsi que ça doit se terminer, ainsi soit-il.

— En effet, confirma Kael. D’ailleurs, si je comprends bien, il ne reste que treize mois après celui-ci. Un peu plus d’un an. Nous ne perdons pas tant que ça.

— Vous parlez tous les deux comme si vous étiez déjà morts, les sermonna Zorian. Ayez un peu plus de foi, ok ? Modifier les marqueurs temporaires est peut-être un échec, mais la possibilité de sortir de la boucle existe toujours. C’était notre plan B si nous ne pouvions pas modifier les marqueurs, vous vous souvenez ?

— Oh ? réagit Taiven. C’est toujours une option ?

— Bien sûr, répondit Zorian. Que crois-tu que nous ayons fait pendant tout ce temps ?

— Eh bien… Je ne sais pas, admit-elle avec le sourire. Cette vieille peau de sorcière passe son temps à se plaindre de votre capacité à perdre votre temps en distractions et à prendre trop de pauses, alors…

— Lac d’Argent dit beaucoup de choses, et elle pense surtout que tout le monde devrait être une machine infatigable comme elle, renchérit Zorian en reniflant dérisoirement. Ce n’est pas comme si elle ne prenait jamais de pause ou fabriquait des potions qui n’ont rien à voir avec les projets principaux.

— Je pensais que le projet était quand même embrumé de mystères et de doutes ? s’interrogea Kael.

— Bon, oui, ok, admit Zorian. Nous devons encore essayer, alors c’est toujours purement théorique. Cependant, que nous soyons incertains au sujet de plusieurs points ne signifie pas que c’est voué à l’échec. Il est compliqué de mettre des valeurs sur tout ça, mais je pense qu’il y a bien soixante-dix pourcent de chance que nous soyons capables de transporter des âmes vers le monde réel, et… peut-être trente pourcent de nous voir capables d’ouvrir un pont dimensionnel qui nous permettrait de sortir physiquement de la boucle temporelle.

Tous deux lui lancèrent des regards qu’il ne sut pas interpréter. Il était un peu difficile de discerner leurs émotions, ces jours-ci, Kael et Taiven ayant tous deux appris à protéger leur esprit à l’aide de défenses mentales non-structurées. En fait, c’était une chose que tous les marqués avaient décidé de faire : investir du temps dans ces défenses était devenu une évidence une fois qu’ils eurent réalisé la puissance de celles de Zorian. Même ceux qui possédaient déjà un certain niveau en défense mentale non-structurée choisirent spontanément que c’était insuffisant et qu’ils avaient besoin de s’améliorer aussi vite que possible.

Zorian comprenait leur raisonnement. C’était comme on disait : fais confiance à ton voisin, mais verrouille la porte. Même si l’on jugeait que quelqu’un était une personne morale et responsable, il était toujours mieux de ne pas tenter cette personne gratuitement. Aussi, il ne leur en tint pas rigueur ; au contraire, il les encouragea. Sachant que les Aranea considéraient tout ceux dont l’esprit n’était pas protégé comme des cibles justes et qu’ils travaillaient avec plusieurs de leurs colonies, leur fournir un certain niveau de protection mentale n’était que logique.

— Si la seule option de quitter la boucle temporelle est de voler les corps de nos originaux, je préfèrerais encore rester ici et tout oublier, lâcha Kael en secouant la tête. Et je me dois d’ajouter que je ne considèrerai quitter la boucle physiquement que si cela me permet d’emmener Kana. Sinon, je resterai avec elle jusqu’à la fin.

Zorian ouvrit la bouche pour lui apporter quelques précisions, mais réalisa qu’au bout du compte, il importait peu que Kana eût le marqueur temporaire ou non. S’ils quittaient la boucle, une personne était aussi bonne qu’une autre.

Les autres voudraient-ils également emmener leurs familles ? Parce que ça… pourrait compliquer les choses.

— Euh… Je préfèrerai choisir la version de l’âme, si c’est une option, hésita Taiven. Je veux dire, je suis désolé pour l’autre Taiven, mais… soyons réalistes. Elle est un peu idiote.

Les lèvres de Zorian frémirent le début d’un sourire, mais il le ravala bien vite.

— Les choses étant ce qu’elles sont, je ne suis pas capable de choisir cette solution, continua-t-elle. Je ne suis même pas assez bonne pour survivre à la potion de perception de l’âme de la sorcière, alors ne parlons même pas de la possibilité de posséder mon ancien corps. Je pense que traverser physiquement est la seule sortie possible pour moi.

Zorian acquiesça lentement. Pour dire vrai, ce serait le cas pour la majorité des gens. Ceux ne possédant aucune expérience en magie de l’âme trouveraient impossibles de survivre au transfert et posséder l’autre corps avec succès. Les gens très versé en une telle magie avant la boucle temporelle seraient sans aucun doute annihilés par leur original s’ils tentaient de le chasser de son corps. Mis à part Zorian, seuls Kael, Xvim et Lukav avaient une chance d’y parvenir. Et Xvim, tout comme Kael, avait déjà rejeté l’idée de voler son corps à l’autre Xvim.

— La sortie physique, hein ? C’est ce que nous visons, de toute façon, dit Zorian. Transférer les âmes est plus qu’une option de dernier recours, c’est un danger de dernier recours.

— Oui, mais tu as dit toi-même que les chances sont faibles. Pas même un pile ou face, nota Taiven. Alors ouais, il y a toujours de l’espoir… mais rien de très excitant à quoi se raccrocher. Merde, il est même possible que tu arrondisses grandement vers le haut pour ne pas nous faire perdre espoir !

— Ah… Pas du tout, fit Zorian en secouant vivement la tête. Je tentais au contraire de me montrer plus prudent dans mes estimations. Je pense que nous avons de bonnes chances d’y arriver.

— Il y a quand même une chose qui me dérange à propos de tout ça, expliqua Kael. Nous avons passé beaucoup de temps à comprendre comment sortir de la boucle temporelle, mais as-tu songé à ce que nous ferions si nous y parvenions ? Si nous sortons physiquement de ce monde à répétition, avec toutes nos connaissances et nos compétences ?

— Stopper l’invasion de Cyoria ? tenta Taiven en levant un sourcil.

— Eh bien, oui, bien sûr. Mais après ça ? insista Kael. Tu as une vie entière devant toi, mais quelqu’un vit déjà cette vie pour toi. Vas-tu éviter tes amis et ta famille, et t’inventer une nouvelle vie, ailleurs ? Ou vas-tu faire de ton mieux pour t’insérer dans ton ancienne vie, et au diable les conséquences ? Et si quelqu’un te dénonce aux autorités et qu’ils viennent t’emmener ? Comment expliquerais-tu ta présence et ton identité ?

Taiven gigota inconfortablement.

— Je ne sais pas, avoua-t-elle en se mordant la lèvre. Honnêtement, je tente de ne pas penser à ce genre de choses. Je suis assez impulsive, alors même si je prends une résolution maintenant, elle ne durera probablement que le temps que j’en décide autrement. Alors, il n’y a aucun intérêt. Je peux juste espérer trouver une solution quand le cas se présentera. Je ne veux pas ruiner la vie de l’autre Taiven mais… Je suis moi, pas elle. Je ne sais pas. Et vous deux ?

— Je suis plus ou moins déconnecté de la plupart des gens, fit Kael en haussant les épaules. Tant que j’ai ma Kana, tout ira bien. Je suppose que je délivrerais mes notes de recherche à l’original et que je m’en irai vivre ma propre vie. Mais je ne suis pas sûr que nombre d’entre nous soient aussi sereins à ce sujet. Lac d’Argent et Alanic, peut-être. Les autres ? Il y en a probablement quelques-uns qui choisiraient de se battre amèrement pour ne serait-ce qu’un petit morceau de leur ancienne vie.

— Honnêtement ? Je ne pense pas que je pourrais rester éloigné, jugea Zorian. Je tenterais de reformer mon original en une meilleure personne. Lui apprendre quelques trucs, le pousser à se rapprocher de Kirielle, des trucs du genre. Un peu manipulateur, mais cela viendrait vraiment avec une instruction personnelle en matière de magie et quelques autres types d’aide. Je n’essayerais pas de voler sa vie, en tout cas. S’il n’y a plus de place pour moi passé tout ça, alors je trouverai autre chose pour m’amuser.

— Comme je l’ai dit, je ne suis pas certain que tout le monde accepte ça avec facilité, répéta Kael.

— Ouais, je sais, répondit Zorian en hochant la tête. Zach et moi avons volontairement évité le sujet, car nous pensons que le groupe ne peut pas trouver une position officielle commune à ce propos. Peu importe la conclusion, quelqu’un ne sera pas d’accord. Peut-être violemment. Le groupe entier pourrait éclater, si quelqu’un était vraiment suffisamment contre l’option choisie ou refusée. Il est plus sage que tout le monde se concentre sur les problèmes immédiats et que l’on s’inquiète de tout ça lorsque le moment viendra.

Malgré de tels efforts, cependant, il y avait déjà eu quelques dégâts collatéraux. Deux itérations plus tôt, une paire de professeurs que Xvim avait fait entrer dans la boucle avaient décidé qu’ils ne pouvaient pas gérer les implications existentielles de la boucle temporelle et avaient demandé le retrait de leurs marqueurs afin de pouvoir tout oublier. De plus, l’une des Aranea des Avocats Lumineux était devenue si hystérique et violente que les autres Aranea avaient, à l’unisson, demandé à ce que son marqueur lui fût arraché de force, avant de l’éjecter du groupe. Zorian n’était pas sûr de la cause de cette folie soudaine, mais comme les autres Avocats Lumineux avaient mystérieusement acquis la perception de l’âme à peu près au même moment, il suspecta qu’il y eût une procédure secrète impliquée, et qui avait peut-être mal tourné sur elle. Afin d’éviter toute altercation, il décida de laisser tomber.

Et ce mois-ci était le dernier qui verrait les marqueurs temporaires fonctionner, la pression sur les individus n’allait qu’empirer.

Zorian espérait vraiment que personne ne craquerait avant la fin.

 

___

 

 

Les sorts ne pouvaient pas exister pendant extrêmement longtemps. Même le sort le plus table, alimenté avec une grande quantité de mana, se décomposerait après quelques heures s’il n’était pas ancré à quelque chose. Aussi, les rituels d’améliorations posaient un problème. Ils entendaient placer l’utilisateur sous un effet magique permanent ou lui donner une compétence magique innée, mais cela impliquait ancrer le sort à quelque chose de physique afin de l’empêcher de dépérir.

C’était un énorme problème. Ancrer la magie à la chair d’une personne en y gravant des symboles n’était pas très conseillé. Forcer de grandes quantités de mana à voyager à travers la chair vivante, même s’il s’agissait des réserves de mana propres à cette personne, n’étaient en général pas sains du tout sur le long terme. De plus, l’ancre qui en résultait était facilement destructible physiquement, ce qui n’allait signifier rien d’autre que de tristes conséquences pour le mage. Les échecs abrupts et incontrôlés étaient déjà suffisamment dangereux en des temps normaux pour ne pas vouloir imaginer ce qu’il se produirait s’il était directement gravé dans la chair, voire sur les os.

Heureusement, il existait une solution. Loin dans un distant passé, un mage depuis longtemps oublié avait découvert comment redéfinir une partie de ses réserves de mana afin de servir d’ancre au rituel. Comme les réserves de mana étaient naturellement stabilisée par l’âme du mage, toute magie qui y serait fixée serait elle aussi des plus stables. Le seul souci de cette opération se trouvait dans son avantage principal : l’ancre était façonnée dans les réserves de mana, cette portion de mana serait définitivement rendue inutilisable pour lancer d’autres sorts. Le mana utilisé pour la construction de l’ancre ne se régénèrerait jamais, ni naturellement, ni à l’aide de potions, car il était toujours présent dans les réserves, utilisé pour stabiliser un sort.

Et il existait un souci supplémentaire. Bien qu’un rituel d’amélioration offrait au mage une compétence magique, ce n’était ultimement que de la magie de transformation. Elle n’expirait jamais et il était pratiquement impossible de la désenchanter, mais si le mage possédait un contrôle très délicat sur celle-ci, ce n’était pas la même affinité instinctive que possédait la créature de base.

Et la magie du sang intervenait à ce point. Elle permettait à un mage d’ancrer un sort non seulement à ses réserves de mana, mais également à sa force vitale. La connexion résultante était profonde et puissante – suffisamment puissant pour offrir aux descendants du mage la possibilité d’hériter cette capacité en tant que lignée. La compréhension innée de la créature de base était également transférée vers le nouvel utilisateur, lui permettait de l’utiliser comme quelqu’un né avec elle depuis le début.

Les rituels de ce type étaient dangereux. Exécutés de piètre façon, ils pouvaient tuer, voire ruiner totalement une personne en tant que mage. Plus d’une personne avait totalement verrouillé ses réserves de mana ou les avaient transformées en choses qui les avaient déchiquetés de l’intérieur.

La magie du sang était elle aussi dangereuse. L’utilisateur devait se faire saigner en gravant des schémas compliqués sur son corps, afin de stimuler sa force de vie et l’architecturer en une structure particulière. À moins de savoir exactement ce que l’on faisait, il était on ne pouvait plus simple d’en mourir sans même s’en rendre compte.

Zach et Zorian avaient combiné les deux, quoi qu’il en serait. Ils avaient commencé petit, et s’était rapidement rendus vers de plus ambitieux projets à cause des contraintes de temps. Ils avaient fait des erreurs, mais aucune trop sérieuse… et toute conséquence trop sévère était réinitialisée à la fin de chaque mois. Avec l’aide de Kael, ils avaient retrouvé et discuté avec des Morlocks survivants, des mages de sang éparpillés au travers du continent, cherchant conseils et instruction. Ils s’étaient entraînés et avaient pris note de ce qui fonctionnait le mieux et pourquoi.

Maintenant, le temps leur manquant et ce mois se trouvant être si critique, ils avaient décidé de mettre ces connaissances en pratique, et avaient effectué les rituels dès le début du mois. Une semaine et demi plus tard, lorsque leurs réserves de mana et leurs forces de vie étaient plus ou moins stabilisées, ils rassemblèrent Xvim, Lac d’Argent et Daimen pour mener un projet qui testerait les limites de leurs nouvelles compétences en dimensions. Quelque chose qui prouverait qu’ils seraient un jour capables de créer un portail de sortie.

Ils allaient créer une copie miniature de l’orbe impérial.

Zach, Zorian, la sorcière, Xvim et Daimen se tenaient autour d’un énorme cercle composé de formules complexes, à égale distance les uns des autres. Ils avaient passé les quelques heures précédentes à graver tout ça à même le sol, enchaînèrent sur la mise en place de puissantes barrières de protection, et se reposaient un peu en ajustant leurs esprits pour la tâche finale.

Une maison luxueuse se trouvait au centre du cercle, entourée par un grand jardin et quelques arbres ornementaux. Le tout se trouvait dans un endroit isolé, et Zach et Zorian avait acheté les lieux pour ne pas risquer d’être dérangés par la suite. La sorcière se plaignit à propos de la quantité d’argent investi et gaspillée pour ce test inutile, alors qu’ils auraient simplement pu voler une maison ou choisi un morceau de terrain aléatoire. Zach ne voulait pas l’écouter. Il voulait sa propre maison de poche, et il voulait en être réellement le créateur.

Dans tous les cas, l’idée était un peu différente de la création des autres dimensions miniatures. Précédemment, Zorian et Zach s’étaient concentrés sur l’isolation d’un morceau d’espace à l’aide d’une membrane dimensionnelle, avant de le faire gonfler jusqu’au volume désiré. De cette façon, Zorian avait créé les fameux sacs à dos, par exemple. Mais cette fois, c’était le contraire. Ils allaient isoler un volume d’espace du reste du monde, le compresser et l’attacher à une ancre physique. Dans ce cas, une sphère de verre renforcé, afin de ressembler au maximum à l’orbe impérial.

La méthode était similaire à celle utilisée par la sorcière pour isoler sa demeure du monde extérieur, mais bien plus compliquée. Elle avait simplement compressé une zone pour la faire disparaître, mais elle restait connectée au reste du monde et se trouvait là où elle se trouvait. Ce genre de dimensions était plus facile à créer mais ne pouvait se déplacer. Ce qu’ils faisaient maintenant, en revanche, leur demanderait de réellement déchirer un morceau d’espace de la réalité pour l’enfermer dans une membrane dimensionnelle, puis dans le tout dans un objet.

La maison et ses environs n’étaient pas aussi gigantesques que ce qui se trouvait à l’intérieur de l’orbe. Malgré ça, tenter ce coup demandait aux cinq mages de lancer une magie de groupe, d’employer toutes les astuces auxquelles ils pourraient penser… et ils n’étaient encore pas certains de pouvoir y parvenir. Zorian ne voulait même pas imaginer ce qui était requis pour créer l’orbe impérial.

Zorian regarda autour de lui, et vit que les autres étaient calmes et prêts à démarrer. Il prit une profonde inspiration et s’avança, suivi par cinq simulacres.

Il avait depuis longtemps compris la méthode utilisée par Princesse pour coordonner ses huit têtes en une entité mentale, et était capable de l’utiliser avec ses simulacres. C’était une chose fascinante que de connecter plusieurs points de vue et fils de pensées en une seule perspective unifiée, mais elle avait une limitation importante : elle ne pouvait être réussie que lorsque Zorian et ses clones faisaient littéralement la même chose. Combattre le même ennemi, ou coopérer à l’exécution de la même tâche. S’il lisait des libres à Cyoria et que ses simulacres étaient dispersés par le monde, chacun vaquant à ses occupations, il ne pouvait trouver de point de connexion auquel lier les esprits. Mais pour leur tâche actuelle, c’était idéal.

Il activa la capacité magique acquise grâce au rituel d’amélioration. Il avait choisi un Crapaud Tunnelier, dont la capacité à percevoir les espaces dimensionnels et à y naviguer était la plus utile à ses buts actuels. Ce n’était pas la meilleure capacité qu’il aurait pu obtenir, mais elle ne lui coûtait pas beaucoup et fonctionnait très bien. L’ancrer à ses réserves de mana les avait fait diminuer de plus ou moins huit pourcent, ce qui lui faisait un peu de mal mais ne l’affectait pas réellement.

Finalement, il activa les améliorations mentales qu’il avait créées durant l’année précédente, aidé par de nombreuses Aranea et même quelques chercheurs humains. Bon nombre de ses simulacres avaient payé cher de leurs courtes vies le prix des tests, et le résultat final était assez impressionnant pour leur rendre hommage à tous. Ses pensées devinrent immédiatement plus claires et plus concentres, son intégration avec ses simulacres s’intensifia et sa capacité de calculer et de mesurer les choses en un regard atteignit un niveau surhumain.

Autour de lui, il vit les autres se préparer, eux aussi.

Zach oscillait d’avant en arrière sur ses pieds, chantonnant tout bas pour lui-même. Il avait l’air détendu et peu soucieux, mais ses yeux reflétaient une profonde concentration, quelque chose de distant, comme s’il n’était pas vraiment là. Pour sa propre amélioration, il avait choisi le Cerf à l’Âme Vide. Zach semblait réellement apprécier la capacité à pouvoir altérer la trajectoire des choses volant autour de lui, car c’était une compétence utile au combat, et il adorait… le combat. Elle était plutôt coûteuse en terme de mana, mais Zach était largement capable de se le permettre. Zorian put sentir l’espace autour de Zach onduler et se tordre légèrement tandis qu’il se préparait.

La présence de Daimen était un peu plus surprenante. Avant la boucle temporelle, il n’aurait jamais même su comment lancer un sort de portail, sans même parler de magie dimensionnelle tout court. Cependant, tous ses défauts pris en compte, sa réputation n’était pas basée sur du vent. En un an de temps et grâce à l’accès à toutes les recherches secrètes et les tuteurs experts dont il pouvait rêver, il avait expérimenté une croissance météoritique. Cela avait à nouveau embrasé la jalousie de Zorian de le voir apprendre et maîtriser les choses si rapidement, mais objectivement, c’était une excellente chose que de posséder un autre mage dimensionnel plus que capable. Leurs chances de succès ne s’en voyaient que grandement augmentées.

Daimen avait également choisi de se laisser tenter par les améliorations, en même temps que Zach et Zorian. Le seul des nouveaux marqués qui avait osé. Il avait choisi une Araignée Phasique, que Zach et Zorian avaient été assez chanceux pour traquer lors de l’une des itérations. Sa compétence signature, qui se trouvait tout bonnement être la possibilité de créer des dimensions miniatures, allait définitivement s’avérer utile.

La sorcière s’était entourée de six pieux plaqués or, plantés dans le sol autour d’elle. Elle murmurait quelque chose pour elle-même, et effectuait quelques gestes étranges. Ils n’avaient pas l’air d’être liés à des sorts quelconques, et rappela à Zorian les fois où il voyait Kirielle tenter de résoudre des calculs à l’aide de ses mains, sauf qu’il savait à quel point la vieille était inhumainement douée pour calculer les choses dans sa tête. La croissance de ses compétences durant les derniers mois était difficile à juger, à cause du fait qu’elle travaillait essentiellement seule et racontait des conneries à quiconque lui posait des questions. Pourtant, son talent en magie de l’âme et en magie dimensionnelle faisait d’elle une personne clé, et ils ne pouvaient pas y faire grand-chose.

Xvim se tenait simplement au bord du cercle, observant droit devant lui, bras croisés dans le dos. Il renvoyait un air stoïque silencieux, comme si le problème en face d’eux n’était pas du tout inquiétant. Zorian ne pensait pas que sa magie eût vraiment progressée au cours de ces cinq mois, mais encore une fois, Xvim était déjà un archimage très capable avant ça. À ce niveau, chaque poussée en avant demandait beaucoup de temps et d’efforts, et n’était que très peu visible.

Dans un signal silencieux, tous les cinq sa lancèrent.

Des filaments luisants de lumière surgirent des mains de Zorian et de celles de ses simulacres, s’entrecroisant pour former un dôme de lumière couvrant toute la zone avant de visiblement disparaître dans les airs. Lac d’Argent lança des rayons d’un noir profond qui sortirent de ses index, dirigés vers des endroits apparemment sans logique aucune, provoquant de petites explosions rouges lorsqu’ils percutèrent une frontière invisible, tandis que Zach et Xvim créèrent des anneaux pâles qui tournèrent paresseusement autour du périmètre. L’espace se tordit et ondula, faisant miroiter la maison et ses envions comme lors d’un chaud jour d’été, et donnant naissance à d’étranges courants et tourbillons dans le ciel.

Une membrane spatiale finit par apparaître autour de la maison, sphérique et transparente. Sa surface fut parcourue de vagues, agitées comme lors du passage d’un bateau à grande vitesse. Des mèches d’énergie d’un noir d’encre radiaient occasionnellement çà et là à sa surface, comme si la réalité elle-même cherchait à la craquer pour reprendre ses droits en comblant le terrible vide qui existait au-delà de toute chose. Ces fissures se faisaient rapidement sceller par les cinq participants, se refermant dans des éclairs aux couleurs de l’arc-en-ciel, avant de réapparaître ailleurs sans attendre. Un cyclone miniature se mit à fouetter les lieux, soulevant la poussière et lapidant les mages de feuilles mortes et petits gravillons.

Le processus prit des heures. De longues heures. Cinq fois, ils durent se reposer afin de récupérer leurs forces, mais fort heureusement, le rituel était prévu en gardant cette option à l’esprit. Ils avaient toujours su qu’ils n’auraient pas assez de mana pour terminer d’une traite, et de petits arrêts étaient déjà planifiés.

Au bout d’un moment, le rituel arriva à un point critique. La membrane spatiale devint totalement opaque et d’une noir absolu, sa surface bouillonnant violement commet de l’eau trop chaude. Des fissures apparurent à même le sol, alors que toute cette partie du terrain se faisait soulever, arracher des terres qui la supportaient. Les mages ne se laissèrent pas chuter à cause des secousses – ce qui aurait très certainement mis un terme désastreux au rituel entier – et gardèrent l’équilibre. Cela dit, ce petit moment de distraction provoqua l’apparition de nombreuses crevasses spatiales qui tranchèrent arbres et rochers et détruisirent totalement l’un des simulacres de Zorian. Il parvint à équilibrer la perte, et continua.

La membrane sphérique commença à s’étendre et se contracter de façon répétée. Elle ressemblait alors à un cœur géant qui s’affolait de plus en plus. Pendant plusieurs minutes, cet organe gigantesque devint de plus en plus petit, compressé et réduit de force.

Lorsque la sphère eut atteint la moitié de sa taille initiale, un changement fondamental se produisit et toute la zone sembla vouloir se faire aspirer en son centre, sur le point de s’effondrer. Zach réagit instantanément, et jeta une sphère de verre exactement au point d’effondrement de la masse qui implosait, tandis que le reste du groupe éparpillèrent seize pierres stabilisatrices autour du cercle. Chacune des pierres était un cube densément couvert de formules magiques, qui s’arrangèrent en une immense formation circulaire volante autour de la masse noire.

En à peine quelques secondes, cette dernière fut totalement aspirée dans la boule de verre et tout redevint silencieux et immobile. Les lueurs étranges et les distorsions spatiales n’étaient plus. La zone à l’intérieur du cercle avait totalement disparu, laissant là un cratère, à l’endroit où s’étaient trouvés maison et terrain. Au centre de ce cratère flottait un petit globe transparent et innocent, seize cubes de pierre orbitant autour de lui.

Puis, dans une explosion sonore tonitruante, ceux-ci se désintégrèrent et ce qu’il en resta tomba au sol, inerte. Le verre n’avait rien, cependant. Les stabilisateurs s’étaient sacrifiés pour donner la dernière poussée au processus, et devaient permettre la nouvelle « maison de poche » de se fixer fermement à la boule de verre.

Si l’on y regardait de plus près, on pourrait alors y voir une petite maison, un bâtiment suspendu au centre de l’objet transparent. Elle paraissait intacte, ce qui était excellent. Il y avait en effet une chance que tout ce qui était attiré dans la dimension miniature finît par être désintégré par la création elle-même. Et ce n’était pas le cas ici.

C’était un succès total.

Tout le monde se rassembla autour du globe pour l’admirer et se pavaner. Zach, Zorian, Lac d’Argent et Daimen étaient visiblement en extase suite à cette réussite. Seul Xvim paraissait réservé, encore que Zorian sentît que son apparence calme masquait une satisfaction évidente.

— Tu sais, je viens juste de réaliser que je n’ai aucune idée de la façon dont tu comptes alimenter ce truc, nota Daimen. Ce truc nécessite sûrement un bon paquet de mana pour fonctionner de façon stable.

— Nous avons placé un portail miniature permanent dans la maison, expliqua Zach. Elle est connectée à une caverne, très profondément enfouie dans le Donjon, aspirant une grande quantité de mana afin de garder à la fois le portail et la dimension fonctionnels. Il est trop petit pour permettre aux monstres du Donjon d’y passer, cela dit, mais pour le mana, c’est une source en or.

— Oh ? Vous avez craqué les méthodes de la liche ? s’étonna Daimen, surpris.

La sorcière gonfla le torse, visiblement fière d’elle. Ses contributions s’étaient avérées cruciales dans la compréhension du fonctionnement du Portail de Quatach-Ichl. Les siennes, et, étrangement, celles des Sages Filigranes. Leur façon d’ancrer les sorts avait des similarités surprenantes avec celle de la liche.

— Oui, nous avons enfin réussi à répliquer ce qu’il a fait, confirma Zorian. L’utilité est limitée, cela dit. Une telle création prend trop de temps pour servir de moyen de transport. Il est plus pratique de simplement utiliser les simulacres comme Portails mobiles.

— Nous avons beaucoup progressés, nota Xvim. Ce globe en est une parfaite preuve. Je suis moi-même impressionné, et il en faut beaucoup. Néanmoins… Je me demande si ce sera vraiment suffisant pour nous permettre d’ouvrir une brèche dans la membrane de ce monde.

Tout le monde échangea plusieurs regards, en réfléchissant au problème.

— Nous avons une chance, offrit Zorian.

— La chance est trop faible à mon goût, grogna la vieille peau, avant que Zorian pût dire quoi que ce fût d’autre, sa bonne humeur précédente déjà histoire ancienne. Si nous avions encore six mois de plus…

— Nous ne les avons pas, trancha aussitôt Zach. Nous ne serons pas capables de modifier les marqueurs ce mois-ci. C’est impossible. Pourquoi même perdre ton temps à soulever le sujet ?

— Eh bien, il est facile pour vous deux d’être si détendus à ce propos, lui cracha-t-elle. Vous serez toujours là, même si tout ça échoue, hein ?

— Tu simplifies bien trop les choses et tu le sais, lui rétorqua Zorian, en fronçant les sourcils. Les protections des marqueurs sont tels qu’ils ne nous permettront pas d’être replacés sur vos âmes dans les six prochains mois. Nous n’avons aucune chance de réussir tout ça sans vous tous. Aussi, nous serions forcés d’attendre le tout dernier moment pour effectuer notre prochain essai… Et si cela échoue encore, nous sommes perdus. Penses-tu réellement que Zach et moi sommes en paix avec cette idée ? Nous sommes tout autant investis dans le succès de tout ça que vous tous.

— Hmpf… renifla-t-elle. Presque aussi investis, je suppose. Mais pas encore suffisamment.

— Et que penses-tu qu’ils auraient dû faire, dans ce cas ? intervint Xvim, la regardant d’un air froid.

— Ils auraient dû se montrer bien plus libres quant à leurs expérimentations sur les marqueurs temporaires. Il y a bien plus de personnes dans le monde dont personne ne se soucie que vous l’imaginez, et ce n’est pas comme si les dégâts auraient été permanents, répondit-elle directement, le regardant droit dans les yeux, la voix parfaitement calme. Ils auraient dû offrir un marqueur temporaire à la liche et le recruter dans le groupe.

Ugh.

Elle avait perdu les pédales.

— Les deux idées ont déjà été discutées et rejetées en masse, fit remarquer Xvim.

— Nous prenons déjà un risque largement assez important en côtoyant Quatach-Ichl comme nous le faisons, dit Zorian. Même une erreur mineure pourrait facilement signifier la fin de tout en brûlant tout ce qu’il nous reste d’itérations.

— Le vieux sac d’os serait sans doute plus enclin à tout ruiner qu’à nous aider, ajouta Zach. Sans nous, son plan pour envahir Cyoria est destiné à être un succès. Pourquoi voudrait-il tout risquer pour nous aider à nous échapper ?

— Bah ! cracha la vieille, un gros amas gluant qui atterrit à ses pieds. Je peux voir pourquoi personne n’est jamais d’accord avec moi. D’ailleurs, il est trop tard pour changer les choses, maintenant… Bien que je vous le dise : nos chances sont toujours trop faibles. Il y a sûrement plus que nous pourrions faire ?

— Eh bien, tu as dit que nous avions juste besoin de plus de temps, fit remarquer Daimen. Si le projet visant à changer l’orbe en Chambre Noire géante arrive à terme, nous bénéficierions de quelques mois de plus.

— Nous avons déjà transformé l’orbe en chambre de dilatation par deux fois, renvoya-t-elle. C’était impressionnant, mais l’efficacité était à peine légèrement supérieure à une Chambre Noire normale. Pourquoi s’attendre à ce que cette fois, ce soit différent ?

— Si Krantin et son équipe – commença Daimen.

— Je ne crois que ce que je vois, le coupa Lac d’Argent. Pendant ce temps, j’ai une autre idée…

Bien qu’elle pût être très abrasive et déplaisante, ses compétences en dimensions étaient indéniables et bon nombre de ses idées s’avéraient pleines de jugeote. Certaines même parfaitement éthiques et légales, et on ne pouvait guère lui demander mieux que ça.

Aussi, le groupe finit par retourner à Cyoria, discutant de nouvelles opportunités en chemin…

 

___

 

La poursuite du bâton impérial était longue et frustrante. Pendant une longue période, ils n’avaient obtenu le moindre indice afin de réduire le champ de leurs recherches. Zorian était vraiment sur le point de craquer et tout abandonner sous l’étiquette cause perdue, afin de se concentrer totalement sur le projet du portail de sortie. Cependant, Daimen refusait l’échec, et estimait qu’il était trop fier pour laisser l’expédition se terminer ainsi. Finalement, il trouva quelque chose.

L’une des pistes primaires vers le bâton s’était avéré être un Dragon mage surnommé Désastre aux yeux violets, ou juste Yeux violets. Cependant, elle était presque aussi compliquée à trouver que le satané artefact lui-même, et il restait un nombre incalculable d’autres pistes à explorer, qui les retenaient de ce côté-là. Avec le temps, en revanche, un fait devint évident – le Dragon semblait capable de se téléporter instantanément sur de très longue distances. Il n’y avait absolument aucun autre moyen d’expliquer qu’elle pût se déplacer si facilement et échapper à n’importe quel poursuivant sans peine. Les Dragons volaient vite, mais sa vitesse à elle était hors-norme. Impossible. L’idée s’ancra définitivement lorsque Daimen l’aperçurent un beau jour, pour la voir disparaître d’un seul coup, sans prévenir.

C’était significatif, parce que les Dragons mages avaient malgré tout un mal fou à utiliser les sorts de téléportation. La magie dimensionnelle était plus ou moins étrangère à leur espèce, et le genre de téléportation qu’Yeux violets pratiquait était choquant, même pour un mage humain.

Elle utilisait probablement un artefact divin pour ce faire. Et en la suivant, et en la provoquant encore et encore, Zach et Zorian purent confirmer qu’il s’agissait d’un bâton simple et sans ornements.

Loin dans les jungles de Blantyrre, au sommet d’une petite montagne, une bataille enragée se déroulait entre Zach et Zorian d’un côté, et le Dragon mage de l’autre. Les restes éparpillés des golems de combat de Zorian parsemaient la zone, et plusieurs cratères creusaient le flanc de la montagne. Fumée et poussière couvraient les cieux comme une heure avant la fin des temps. Si un volcan était entré en éruption à cet endroit, les choses n’auraient pas été plus cataclysmiques.

Hurlant, outragée, Yeux violets se tourna en direction de Zach, ouvrit grand la mâchoire et cracha du feu. Le jet de flammes était surnaturel, chaud et concentré, même pour un souffle de Dragon – un rayon blanc tant il était brûlant, qui fit instantanément flamber tous les buissons encore intacts à cinquante mètres à la ronde, sans même les toucher. Sans flancher, Zach leva devant lui un bouclier noir et opaque fait de force spatiale. Le souffle d’incinération s’y engouffra et disparut, comme s’il n’avait jamais existé.

Un instant plus tard, il fut frappé par un vent magique. Il avait l’air parfaitement banal, simple brise douce luisante comme un arc-en-ciel, mais au moment où Zach fut effleuré, son bouclier s’effondra et cessa d’être, lui aussi. Zach faillit rouler jusqu’en bas de la montagne.

Un trio de cylindres de pierre s’envola vers le Dragon, brillant d’une dangereuse lumière bleutée. Le Dragon parvint à les frapper pour les repousser avant qu’ils n’explosassent, mais cette manœuvre défensive mit un terme à sa charge et permit à Zach de récupérer.

Elle lança un rapide regard enragé à Zorian, qui se tenait au loin avec une espèce de lance-cylindres sur l’épaule, avant de juger que Zach représentait une plus grande menace immédiate. Sa queue partit immédiatement en direction de ce dernier.

Zach ne tenta pas de l’esquiver ou de s’éloigner. Il lança nonchalamment un autre sort, provoquant l’apparition d’une énorme main de pierre, qui éclata le sol sous le Dragon et se rua dans sa direction.

Les yeux violets du Dragon se plissèrent, mais elle continua à attaquer, faisant confiance à sa puissance et à ses vastes réserves de magie… Assurance justifiée en échangeant coup pour coup avec un humain, qui ne pouvait en aucun cas égaler un Dragon en puissance physique et en résistance.

Cependant, son attaque… le manqua.

Ses yeux s’écarquillèrent de surprise, ne comprenant pas ce qu’il venait de se passer. Ce n’était pas le genre d’erreur de débutant qu’elle avait l’habitude de commettre.

Si l’on y avait regardé de plus près, cela dit, on aurait pu apercevoir l’espace se plier subtilement autour de Zach juste avant que la queue ne pût le toucher…

La main de pierre, maintenant accompagnée d’une jumelle, se refermèrent autour du Dragon, la tirant vers le sol. Elle fit apparaître d’énormes griffes ectoplasmiques pour les réduire en poussière, mais ce moment de faiblesse fut suffisant pour les simulacres de Zorian, qui se téléportèrent immédiatement dans les environs. Alors qu’elle était sur le point de tourner ses griffes ectoplasmiques vers eux, elle ressentit soudain un vertige et sa vision devint floue. Lorsqu’elle retrouva sa clarté d’esprit, elle découvrit une petite lance cristalline et brillante qui volait vers elle, courtoisie de Zach. Des arcs de lumière rouge craquaient dangereusement à sa surface, promesses de douleurs et de désintégration à quiconque oserait se laisser frapper par sa pointe.

Envahir l’esprit d’un Dragon n’était pas une chose aisée… mais malgré tout dans les capacités de Zorian, même juste pour quelques secondes. Après tout, il avait réussi le même exploit face à une liche millénaire…

Hurlant, Yeux violets invoqua une magie sonore omnidirectionnelle qui éjectèrent tous les simulacres comme autant de vieux tapis moisis, tout en détruisant les derniers obstacles environnants. La lance continua sa trajectoire, mais fut déviée par l’onde de choc, pour finit par frapper le Dragon au flanc, lui arrachant un lambeau de chair mais la laissant presque entièrement intacte.

Elle se lança elle-même dans les airs dans une tentative désespérée de fuite. Elle ne se téléporta pas comme elle avait l’habitude de le faire, comme les premières fois où elle avait affronté Zach et Zorian, probablement parce que le bâton qu’elle utilisait était arrivé à court de charges, au moins temporairement. Cependant, elle était toujours un Dragon, et peu de choses pouvaient prétendre rattraper un Dragon essayant de fuir à vitesse maximale.

Zach et Zorian étaient presque à court de mana à ce point, et Zorian commençait à arriver à court de bombes et autres objets importants. Même Zach, avec ses immenses réserves de mana, ne pouvait lutter avec l’endurance d’une telle bête. Ils auraient pu la pourchasser, mais si elle continuait à fuir et à les éviter, elle finirait par les épuiser et peut-être même inverser la tendance. Elle le savait probablement et tentait délibérément d’employer cette tactique. Considérant qu’elle était armée d’un moyen de retraite très pratique sous la forme du bâton de téléportation, et c’était très certainement ainsi qu’elle avait l’habitude de combattre. Épuiser ses ennemis pour les frapper ensuite était assurément une seconde nature pour elle désormais.

Malheureusement pour elle, Zach et Zorian n’étaient pas seuls. Avant qu’elle pût aller très loin, elle trouva Alanic, Xvim et Daimen sur sa route. Un cri de frustration retentit au travers des cieux tandis que Zach et Zorian s’assirent pour récupérer un peu.

— Ah ah ah, je parie qu’elle ne s’attendait pas à ça, s’exclama Zach, tout sourire.

Son visage était couvert de poussière, et une fine ligne de sang courait le long de son bras gauche, là où un morceau quelconque avait réussi à passer ses défenses, et il semblait ne même pas le remarquer.

— Maintenant, continua-t-il en se calmant légèrement, elle peut aussi ressentir ce que ça fait, d’être épuisée par des attaques répétées pendant que nous, on se repose.

— N’as-tu pas tué Oganj, qui est lui aussi un célèbre Dragon mage, tout seul, quand tu étais bien moins puissant ? demanda Zorian, curieux. Je sais qu’il ne pouvait pas se téléporter et était bien moins lourd à affronter, mais il ne devait pas être beaucoup plus simple à tuer. Comment diable as-tu réussi ton coup ?

— Grâce à de nombreux essais et presque autant d’erreurs, gloussa Zach. Beaucoup, beaucoup d’essais. Je ne le recommande sincèrement pas.

Ils gardèrent le silence après ça, observant simplement la bataille faire rage au-dessus de leurs têtes.

 

___

 

— On l’a fait, souffla Zach.

Sur le sol face à eux se trouvaient cinq objets : un orbe de verre, un anneau de métal, une dague brillante, une couronne ornée et un bâton simple.

Les cinq parties de la Clé, rassemblées en un seul endroit.

Le bâton du Dragon était effectivement celui qu’ils recherchaient. Ils l’avaient déjà amené au Gardien du Seuil afin de l’inspecter, et pour en savoir plus sur ses pouvoirs. Il possédait la capacité de placer six marqueurs physiques indétectables, et permettait à l’utilisateur de se téléporter librement entre eux… peu importât la distance impliquée. Chaque point pouvait être utilisé une fois toutes les vingt-quatre heures, mais la capacité était malgré tout extrêmement pratique.

C’était là pour les utilisateurs normaux. Pour le Contrôleur de la boucle temporelle, le bâton était un niveau au-dessus, les points de téléportation devenant fixes, même entre les itérations, ce qui signifiait que s’il commençait un mois avec le bâton entre les mains, il pouvait se téléporter immédiatement à l’autre bout du monde.

Zach et Zorian ne commençaient pas avec le bâton dans les mains, cela dit, et son utilité était, comme pour l’anneau, discutable. Ils devaient voyager si longtemps et chercher au prix de grands efforts où se trouvait le Dragon capable d’utiliser un objet lui donnant des capacités de déplacement divines… Il y avait une légère ironie dans cette situation, mais Zorian ne se sentait pas capable de l’apprécier à ce moment.

Dans tous les cas, cela n’avait plus d’importance. Le bâton était important parce qu’il était une partie de la Clé nécessaire à la sortie de la boucle temporelle, pas pour ses compétences innées. Bien sûr, le temps qu’ils pussent mettre la main dessus, ils possédaient déjà l’orbe et l’anneau, et il ne leur manquait que les deux derniers objets pour compléter le set. La dague et la couronne.

La dague était… Eh bien, pas tout à fait facile à acquérir, mais totalement possible. Ils s’étaient suffisamment familiarisés avec les barrières du trésor royal, et pouvaient les briser, seuls, voler la dague, seuls, et en ne demandant pas du tout l’aide de la liche. Alors c’était ce qu’ils faisaient depuis deux itérations déjà. Cela provoquait bien entendu un terrible remue-ménage et des poursuivants se mettaient immédiatement à leur poursuite, mais Zach et Zorian n’étaient plus vraiment gênés par ce comportement.

Obtenir la couronne était, d’un autre côté, une lutte de chaque instant. Ils réussirent, mais maintenant que Quatach-Ichl en avait après leurs têtes et que le mois n’était pas encore à moitié passé, leur Némésis avait tout le temps du monde pour leur faire payer leur insolence, ce qu’il n’avait pas pu faire la fois précédente.

Pourtant, avec une seule partie de la Clé encore manquante, comment pouvaient-ils laisser passer l’opportunité ? Il n’y avait pas moyen d’attendre jusqu’à la fin du mois. Pour ce qu’ils en savaient, utiliser la Clé pouvait tout à fait leur ouvrir des options qu’ils n’avaient pas eues jusqu’alors.

De nombreuses personnes étaient présentes autour d’eux, observant eux aussi les objets au sol. Presque tout le monde était arrivé pour poser les yeux sur cette série d’artefacts divins, bien que personne ne notât rien de spécial en apparence. Des murmures épars emplissaient l’air et les spéculations se mirent à pleuvoir. Qu’allait-il se produire lorsqu’ils seraient amenés devant le Gardien du Seuil ?

Après une courte discussion, il fut décidé de tester immédiatement. Et ils allaient emmener tout le monde comme autant de témoins.

Précédemment, ils avaient déjà tenté de faire venir une autre personne dans l’Espace du Souverain et avaient échoué. Le Gardien leur avait confirmé par la suite que les marqués temporaires étaient incapable d’accéder à cet endroit. Cependant, cette mesure de sécurité était un jeu d’enfant à outrepasser grâce à un lien d’âme qui permettait au Contrôleur de tirer à lui des étrangers tandis qu’il entrait dans le Portail de l’Empereur. Une fois à l’intérieur, le Gardien ignorait leur présence, les reconnaissant comme des personnes possédant des marqueurs temporaires mais ommetant totalement de se montrer concerné par le fait que Zach et Zorian brisaient les règles. Ces deux-là avaient utilisé cette méthode pour faire entrer plusieurs personnes en de multiples occasions, et ils ne voyaient pas de problèmes à recommencer cette fois.

Aussi, le groupe entier fit route vers le centre de recherche sous Cyoria, et, après quelques petites préparations, entrèrent dans l’Espace du Gardien.

Gardien qui apparut en face d’eux, comme il le faisait à chaque fois. Il était toujours la même entité humanoïde dénuée d’expression telle une statue d’ivoire immuable.

— Bienvenue, Contrôleur, les salua-t-il.

— Ouais, ouais, répondit Zach. Je suis heureux de te voir, adorable idiot. As-tu remarqué que nous t’avons amené la Clé ?

Le Gardien resta silencieux, l’espace d’un instant.

— Un moment, s’il vous plaît, dit-il enfin, avant de retomber dans le mutisme.

Dans le vide sombre de la salle de contrôle n’existait qu’un seul humanoïde blanc luisant et silencieux, et une file d’individus anxieux, attendant sa réponse. Le Gardien ne semblait pas se préoccuper du grand nombre d’âmes présentes à ce moment, et continua sa mystérieuse réflexion, ou quoi qu’il fît, sans se soucier de rien d’autre.

Les marqués autour de Zach et Zorian gigotaient nerveusement mais gardèrent le silence, eux aussi. Ils avaient appris depuis : le Gardien les ignorait, refusait de répondre à leurs questions, et même de reconnaître leur simple existence. Voir Daimen et la sorcière s’énerver de plus en plus à mesure que l’entité ignorait leurs commentaires avait déjà beaucoup amusé Zorian. Heureusement, personne n’avait jamais perdu son calme.

Dans tous les cas, le Gardien finit par parler à nouveau.

— Tout est en ordre, annonça-t-il. Cette Clé est valide. Désirez-vous recevoir vos privilèges immédiatement ?

— Privilèges ? Eh, j’adore les privilèges, rétorqua Zach en ricanant. Oui, donne-moi tous les privilèges.

— Fait, répondit immédiatement le Gardien.

— Puis-je déverrouiller la porte, maintenant ? continua Zach.

— Oui, confirma l’impassible bonhomme blanc. Désirez-vous —

— Oui, putain, oui ! s’exclama Zach, la voix emplie d’une exaspération évidente. Maintenant.

— Comme vous le souhaitez, répondit le Gardien, avant une courte pause afin de traiter une information quelconque, ou peut-être attelé au déverrouillage de la porte. Voici fait. La porte est dévero-ro-ro-ro-ro-ro-ro-

Zorian fut témoin comme les autres, dans une horreur grandissante, d’un Gardien du Seuil en train de soudainement trembler et bégayer comme s’il venait de faire un accident vasculaire cérébral. Sa tête roula selon des angles impossibles, tourna en totalité à plusieurs reprises, son torse entier pivotant et se gonflant comme si quelque chose tentait d’en sortir.

Et il avait un très, très mauvais pressentiment.

— Que diable se passe-t-il ? osa demander quelqu’un, derrière.

— Je ne sais pas, avoua Zach. Ce n’est jamais arrivé av —

Tout devint silencieux, d’un seul coup. Au début, Zorian pensa que Zach s’était arrêté au milieu de sa phrase, après avoir réalisé quelque chose d’important, mais lorsqu’il tourna la tête vers lui, il découvrit qu’il avait disparu.

Tout le monde avait disparu. C’était juste lui, un Gardien se secouant comme un damné et un vide silencieux et infini autour d’eux.

Il tenta aussitôt de retourner dans son corps, et échoua.

Merde… Bon, au moins, le Gardien commençait à se calmer. Il bougeait moins, et ne tordait plus ses membres dans des formes géométriques aberrantes.

Une multitude d’yeux s’ouvrirent soudainement sur toute la surface du corps du Gardien, clignant dans tous les sens et à des rythmes variés, avant de tous se tourner vers Zorian. Chaque œil était différent. Tailles, couleurs, structures internes… Quelques-uns possédaient plusieurs pupilles. D’autres luisaient. D’autres encore était multifacettes, comme ceux d’un insecte. Et finalement, certains parvenaient à engourdir son esprit rien qu’en croisant son regard.

Zorian Kazinski, gronda le Gardien – était-ce toujours le Gardien ? Les yeux monstrueux mis à part, même sa voix était différente, comme un tonnerre qui résonnait, sans aucune trace d’humanité. J’ai une proposition pour toi.

— Qui es-tu ? le défia immédiatement Zorian.

Vous m’appelez Panaxeth, répondit calmement la voix d’outre-temps.

L’esprit de Zorian se figea, l’espace d’une seconde. Que… Comment…

— Le Primordial ? parvint-il à articuler sans trop comprendre, la voix emplie d’incrédulité.

Oui.

D’un seul mouvement, certains des yeux disparurent après s’être fermés. Ceux qui blessaient Zorian rien qu’à les regarder, et ceux qui semblaient trop inhumains.

— Tu peux parler ? T’exprimer ? demanda Zorian – question idiote, mais qui sortit toute seule, sous le choc.

Panaxeth semblait la juger comme telle, lui aussi, parce qu’il n’y répondit pas.

Je peux te faire sortir d’ici, lui proposa-t-il, avant de changer de forme une fois de plus, d’autres yeux se refermant, sa forme devenant de plus en plus humaine en couleur et en texture. Il te suffit de signer un contrat avec moi.

Un contrat ?

— Non, merci, répondit aussitôt Zorian, en secouant la tête.

— Tu ne sortiras jamais d’ici sans moi, répondit une voix qui avait désormais tout d’humain. L’autre personne était dans le même cas.

— Robe Rouge ? s’étonna Zorian.

— Je ne lui ai jamais demandé son nom, renvoya Panaxeth, qui était parfaitement humain maintenant, bien que ses caractéristiques semblassent toujours osciller, mâle, femelle, vieux, jeune… Cela a-t-il de l’importance ? Nous parlons de toi, ici et maintenant. Jure sur ta vie que tu vas m’aider à me libérer, et je te ferai sortir de ce monde à deux doigts de la ruine.

— Pourquoi devrais-je faire ça ? demanda Zorian.

— Parce que tu vivras ? répondit le Primordial sur le même ton interrogateur, soulignant l’évidence d’une question stupide.

L’apparence qui changeait sans cesse commença à se calmer. Il avait décidé d’une forme féminine, grande, belle, aux longs cheveux noirs et un corps à tomb —

Zorian grimaça. Ce putain de truc tentait de lentement changer en quelque chose de proche de l’idéal de Zorian. Il cyclait entre différentes formes, tout en prêtant attention à ce qui faisait réagir Zorian, s’adaptant lentement à ce qui évoquait une réponse positive de sa part.

Il lui montrait ce qu’il voulait voir.

Soudain, il devint une copie parfaite de Kirielle.

— Je veux juste vivre, être libre et vivre ! cria-t-elle, les lèvres tremblotantes et au bord des larmes.

— Tu n’es pas Kirielle ! lui hurla Zorian, qui n’appréciait pas ce jeu, pas du tout.

Panaxeth devient alors aussitôt Taiven. Puis Zach. Et Xvim, Daimen, Ilsa, Imaya…

Quelques-unes de ces personnes… Comment savait-il seulement à quoi elles ressemblaient, quelle était leur voix ? Lisait-il son esprit ?

Alors, il raffermit et renforça ses défenses mentales, bien que ne détectant aucune intrusion.

— Pourquoi me parles-tu maintenant ? grinça Zorian. Je suis venu un bon nombre de fois avant.

— La porte était verrouillée, avant, aussi n’avais-je aucun intérêt à discuter avec toi, répondit le Primordial. Je ne peux faire sortir quelqu’un que si la porte est ouverte.

— Mais tu aurais pu me contacter malgré ça, durant tout ce temps ?

— Oui, confirma simplement Panaxeth. Le Portail du Souverain a été endommagé au cours des innombrables années, quelques-unes de ses sécurités n’ont pas tenu le coup. C’est pourquoi ils ont cessé de l’utiliser depuis bien longtemps Cependant, parler à des gens ne présente aucun intérêt s’ils ne sont pas suffisamment puissants pour m’aider, et uniquement si la voie est ouverte. Je ne pensais pas que tu serais capable de rassembler la Clé avant l’effondrement du monde, mais je suis heureux d’avoir eu tort. Nous pouvons nous aider l’un l’autre, Zorian. Nous pouvons même discuter de récompenses supplémentaires une fois sorti de ma cage.

— Et si j’échoue ? ajouta Zorian.

— Tu mourras, bien entendu, expliqua Panaxeth comme la chose la plus évidente du monde. C’est à ça que le contrat sert.

— Alors tu me sors de là, et en échange, je t’aide à te libérer… ou je meurs ? résuma Zorian.

— Exactement, confirma le Primordial.

— Je vais devoir refuser, soupira Zorian.

Panaxeth l’observa, pendant une seconde. Il sembla réaliser qu’il ne serait jamais capable de convaincre Zorian de passer ce marché, peu importât ce qu’il lui proposerait.

— Tu vas le regretter, dit-il alors. Il s’agissait d’une offre unique. Je ne te contacterai plus.

Zorian était un peu déchiré à ce propos. D’un côté, il était déçu, parce qu’il aurait aimé pouvoir discuter plus que ça avec un Primordial afin de peut-être tirer quelque chose de substantiel à propos de sa situation. D’un autre côté, c’était un putain de Primordial et il semblait lire son esprit d’une manière qu’il ne pouvait même pas détecter !

Qu’il ne le revît jamais, c’était peut-être pour le mieux.

— Tu abandonnes plutôt facilement, nota Zorian. Comment peux-tu être sûr que tu n’auras aucune chance de me convaincre à l’avenir ?

— Cela n’importe plus.

Les yeux de Zorian s’élargirent. Avant de pouvoir demander à Panaxeth ce qu’il voulait dire par là, la forme femelle générique en face de lui disparut, et il fut à nouveau entouré de vide. Il se trouvait à côté de Zach, tous les autres marqués autour d’eux. Tous criaient, discutaient, se plaignaient, tout d’un coup. Il était absolument évident que Zorian n’était pas le seul à avoir été contacté en privé, face à face avec un terrible Primordial.

Et une fois la situation calmée, après avoir compté les têtes, une terrible réalisation lui tomba sur la tête, comme une chape de plomb.

La sorcière avait disparu.

Raka
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