MoL : Chapitre 97
MoL : Chapitre 99

Chapitre 98 — Sous la surface

 

Après que les deux groupes eussent accepté une paix fragile, les affrontements quotidiens cessèrent et la situation à Cyoria se stabilisa. Zach et Zorian n’envoyèrent plus leurs simulacres attaquer les caches des envahisseurs et assassiner leurs dirigeants, et en retour, les envahisseurs semblèrent n’avoir aucune envie de tester leur bonne fortune face à eux. Zorian s’était inquiété de la possibilité que ses ennemis pussent tenter de les frapper indirectement, peut-être en envoyant les forces de l’ordre à leurs trousses ou en attaquant des cibles techniquement éloignées, mais heureusement, ils n’en firent rien.

Non que les deux camps étaient totalement opaques l’un à l’autre, bien sûr. Zach et Zorian surveillaient leurs mouvements en permanence, tentant de comprendre ce qu’ils faisaient et quels étaient leurs secrets. Par exemple, où étaient ces bombes dont avait parlé Robe Rouge. Jornak et ses alliés les espionnaient de même en réponse, et bien que chacun fût conscient de la surveillance de l’autre, il semblait que chacun trouvât cette situation acceptable.

Bien que Zorian sût qu’il ne s’agissait que du calme avant la tempête, il appréciait étrangement. Trop de choses s’étaient produites récemment, au jour le jour, et il n’avait pas encore eu le temps de se poser pour y réfléchir calmement. Zach et lui avaient échoué à faire sortir physiquement leur groupe de la boucle temporelle, et il avait fini par euthanasier son incarnation originale après être entré dans le monde réel. Zach était presque mort au début du mois, et il était certain de passer l’arme à gauche pour de bon à la fin de celui-ci s’ils ne pouvaient pas trouver de solution au contrat des Anges. Il doutant trouver quoi que ce fût de critique juste en passant quelques jours à le ressasser, mais il s’en sentirait un peu mieux, au minimum.

Bien entendu, rien ne pouvait justifier une perte de temps. Pas maintenant, paix ou non. Des choses devaient être faites, des préparatifs mis en place. Aussi décida-t-il de simplement passer plus de temps dans son atelier, afin d’y construire son arsenal de bombes, golems et autres dispositifs magiques. Quelque chose d’à la fois utile et reposant. Il désirait accorder plus de temps à tout ça depuis un moment déjà, mais le rythme effréné de leurs activités avait rendu un tel rêve impossible. Rien que construire quelques corps artificiels pour ses simulacres avait déjà été suffisamment épuisant.

Dans tous les cas, Zorian était actuellement assis dans son atelier – une pièce spacieuse dans le manoir Noveda, que Zach lui avait généreusement offert pour cette activité – et observait une petite plaque de métal brillant, et réfléchissait. La grande table en face de lui était un amas sans nom d’outils, de matériaux à moitié travaillés, de livres de références techniques, et de schémas gribouillés à la va-vite, qui n’auraient sans doute de sens que pour lui. Le reste de la pièce n’était pas bien plus orthodoxe. Des rangées de golems alignés contre l’un des murs attendaient patiemment, certains avec un gros trou dans le torse, dans lequel des composants critiquent manquaient toujours. Une pile de petits cylindres métalliques densément couverts de glyphes magiques et de lignes luisantes gisait dans l’un des autres coins.

Zorian jeta un œil à la construction à moitié terminée posée sur la table avant de se concentrer à nouveau sur la plaque en métal qu’il tenait dans ses mains. Ce qu’il fabriquait était tout juste à peine formé, mais un observateur attentif aurait pu remarquer qu’il s’agissait d’un grand cube compliqué. Son centre consistait en un amas de cristaux rares, entourés d’une pléthore d’engrenages et de pièces de métal qui se mélangeaient à d’autres en bois ou en pierre. C’était déjà presque terminé, et n’attendait de lui qu’un dernier assemblage suivi de quelques sorts nécessaires, mais il devait toujours en créer le châssis externe.

[Que fais-tu ? Que fais-tu ?] résonna soudain dans son esprit une voix enjouée et curieuse.

Zorian jeta un œil en direction de Nouveauté, qui se promenait dans la pièce en inspectant tout ce qui arrivait à portée de ses pattes, caressant les objets de ses longs membres poilus et ramassant l’une ou l’autre étrangeté lorsqu’elle croyait qu’il ne regardait pas. La plupart de ses alliées arachnides ne montraient aucun intérêt pour son atelier et ce qu’il y faisait, par manque de compréhension et de connaissances dans ce qui touchait aux artifices magiques, mais à peu près tout ce qui était issu de la main d’un humain représentait quelque chose d’excitant et d’important pour Nouveauté. Aussi avait-elle insisté pour l’accompagner. Zorian pensait qu’elle allait rapidement en avoir assez, mais sa curiosité tenait incroyablement bien la distance.

C’était amusant, songea-t-il. Il y avait longtemps, sa présence l’aurait rendu hystérique et il aurait fait tout ce qui aurait été en son pouvoir pour se débarrasser d’elle. Maintenant, il trouvait ses manies… nostalgiques. Elle lui faisait penser à un temps révolu, plus simple, plus chaleureux. Une époque qui la voyait totalement qualifiée pour lui servir d’instructrice en magie mentale, une époque où les Aranea étaient ses seules amies. Même si la matriarche avait prévu de le trahir à la fin, chose qu’il n’avait jamais révélée depuis son retour dans le monde réel, il ressentait malgré tout de la gratitude envers elle et sa Toile.

Parfois, il se demandait ce qu’aurait été sa vie, si elles avaient survécu à ce mois qui les avait vues mourir. La finalité de tout ça serait-elle tout autre ? Leur disparition avait-elle été nécessaire pour son développement, pour qu’il devînt ce qu’il était désormais ? Après tout, sans ce plan sans pitié qu’ils avaient concocté, Robe Roge aurait bien pu décider de rester plus longtemps au sein de la boucle temporelle. Zorian pouvait parfaitement imaginer une situation dans laquelle il n’aurait jamais contacté Zach, se déplaçant constamment dans les ombres par peur d’attirer l’attention de Robe Rouge, les Aranea restant ses seules alliées…

[Hé ! Pourquoi tu ne me réponds pas ?] protesta Nouveauté.

Quoi ? Oh, oui, son projet…

[C’est un secret,] lui dit-il, un doigt sur la bouche.

[Un projet secret…] répéta-t-elle en faisant taper ses pattes avant sur le sol, plus fascinée que rejetée. [Est-ce une arme ? Ooh, peut-être un golem rétractable qui se transforme en araignée géante sur un simple ordre !]

[Pourquoi fabriquerais-je un golem géant qui ressemblerait à une araignée, en particulier ?] lui demanda-t-il, confus.

[Ben… Tout est toujours mieux, avec une araignée,] lui répondit-elle comme s’il s’était agi d’un fait incontestable. [En plus, j’ai entendu que vous autres humains nous trouviez mignonnes.]

Zorian la regarda en silence, incrédule.

[Quoi ? Quoi ?] s’empressa-t-elle de continuer, ne supportant pas ce genre de silences.

[Je… pense que quelqu’un t’a raconté une blague, ou quelque chose…] lui annonça-t-il diplomatiquement.

[Pas moyen !] protesta-t-elle. [J’ai entendu d’une autorité plutôt compétente que… Je veux dire, vous autres humains adorez les petits animaux poilus, non ? J’ai vu ta sœur jouer avec ce chat noir hier, et beaucoup de gens prennent soin des chiens…]

[J’ai peur de devoir t’avouer que les humains ne placent pas les araignées dans la même catégorie que les chats et les chiens…] hésita Zorian. [En fait, bon nombre d’entre nous trouvons les araignées… horribles.]

[Même les géantes ?] demanda Nouveauté, visiblement incrédule.

[Spécialement les géantes,] se mit-il à rire.

[Comme c’est injuste !] se plaignit l’araignée géante et poilue, son corps entier vibrant d’une claire déception.

Nonchalamment, Zorian se demanda si, s’il la peignait en rose et la couvrait de rubans et paillettes, les gens la trouveraient assez mignonne pour oublier qui elle était. Le pire, c’était qu’il pourrait sans doute facilement convaincre Nouveauté de jouer le jeu…

Enfin… C’était une question qu’il faudrait se poser s’il survivait au mois en cours.

Heureusement, elle ne prit pas ce petit incident très mal et continua son exploration tactile de l’atelier de Zorian.

Ce dernier la laissa naturellement faire. Il ferma les yeux, prit une profonde inspiration, et lorsqu’il les rouvrit, la plaque de métal devant lui était couverte et recouverte d’inscriptions et de formulations.

Elles n’étaient pas réelles, bien sûr. Tout ça n’était qu’une illusion mentale – une visualisation de ce que serait le résultat final s’il se basait sur ses plans. Détectant quelques failles et possibles points faibles, il repartit dans une longue série de calculs compliqués dans sa tête, résolvant presque instantanément des équations qui auraient dû être posées sur une feuille de papier et laissées à un mathématicien professionnel. La visualisation du résultat final se brouilla et changea entre une configuration différente, qui prenait ces calculs en considération.

Il répéta le processus plusieurs fois, affinant le résultat à chaque essai. La plupart des autres artificiers auraient eu besoin d’investir une quantité de temps te de mana faramineuse afin d’en arriver au même point, à faire et refaire des prototypes pour les observer, les tester, et les corriger. Zorian ? Il possédait des améliorations mentales lui permettant d’outrepasser toutes ces étapes avec aisance.

Bien sûr, tout ce travail n’aurait pas à être effectué si ce n’était pas pour le fait qu’il avait perdu la plupart de ses formules et de son travail lorsqu’il avait abandonné son corps dans la boucle temporelle. Une telle quantité de travail perdue…

Heureusement, la formulation était l’un de ses domaines de prédilection.

Il réalisa soudain que Nouveauté tapotait une petite sphère de métal laissée sur une chaise. Il avança sa main vers elle, créant d’invisibles vagues de force mentale qui se saisirent de son corps entier, avant de gentiment la poser un peu plus loin.

— Tu ne devrais pas toucher à ça, lui dit-il oralement. C’est dangereux.

Elle tourna la tête vers lui et l’observa pendant quelques secondes, d’un regard indescriptible.

— Quoi ? lui demanda-t-il.

[Tu es plutôt effrayant,] lui répondit-elle. [Je ne t’ai même pas vu lancer de sort. Tu as juste pointé ton doigt dans ma direction, et je ne pouvais plus bouger ! Et puis tu m’as simplement soulevé et posée plus loin comme si ce n’était absolument rien… Je pensais que les mages comme toi avaient besoin de baragouiner des choses, ou de faire d’étranges gestes avec leurs mains pour lancer cette étrange magie humaine ?]

— C’est le cas. Je suis juste très, très doué pour ça, avoua Zorian.

Bien que ceci lui rappelât qu’il devait éviter ce genre de moments au maximum. Un tel usage d’une magie non-structurée n’était pas une chose que pouvait être capable de maîtriser un adolescent normal. Se retenir pour des années et des années allait être compliqué…

[Comment as-tu su ce que je faisais ?] continua-t-elle. [Tu me tournais le dos ! J’en suis sûre !]

— La pièce entière est traversée de filins de mana centrés sur moi, lui expliqua Zorian. À chaque fois que tu en traverses un, je le sens.

[Comme une toile invisible ?] réalisa-t-elle.

— Exactement.

C’était un petit truc de détection qu’il avait appris à un moment, dans la boucle temporelle, inspiré par la vieille astuce de Taiven, lorsqu’elle avait submergé les environs de mana pour détecter les attaques ennemies. Il ne possédait pas les réserves de mana nécessaire pour copier ce qu’elle faisait, mais il n’en avait pas vraiment besoin. Transformer le mana en une multitude de fils très fin était bien moins gourmand que tout noyer dans une vague de mana brute, et tout aussi efficace pour ce qu’il en faisait. Le seul point faible de cette technique se trouvait dans la nécessité de posséder un excellent niveau en mise en forme du mana, et ce n’était pas un point qui donnait le moindre fil à retordre à Zorian.

[Effrayant…] répéta-t-elle, un peu mécontente.

Elle observa la sphère qu’elle touchait encore une minute auparavant, et se tourna à nouveau vers le créateur de cette dernière.

[Et donc, c’est quoi, cette chose, d’abord ?] demanda-t-elle en la désignant. [Tu ne t’es pas plaint quand je touch – je veux dire, quand je regardais avec mes yeux les autres choses dans cette pièce, mais tu m’as immédiatement arrêté pour celui-là ?]

— C’est une sphère métallique creuse contenant une dimension miniature, lui répondit-il. Elle est supposée aspirer et contenir une créature, à l’intérieur. Un peu comme une puissante prison pour de puissants monstres.

[Je… ne comprends pas,] avoua-t-elle. [C’est supposé capturer des gens ? Mais c’est si petit ! Je ne tiendrais jamais à l’intérieur !]

Oh, en effet… Tout le monde n’était pas familier avec le concept d’espaces étendus et compressés, ainsi qu’avec les dimensions miniatures.

— C’est plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur. Il existe une grande pièce, à l’intérieur de cette petite balle. Tu y rentrerais à la perfection, expliqua-t-il.

Nouveauté resta silencieuse, l’espace d’une seconde, essayant de comprendre ce qu’elle venait d’entendre.

[Oh. Absolument étrange,] finit-elle par décider. [Tu ne devrais pas la laisser traîner comme ça, alors. Et si quelqu’un trébuche dessus quand tu n’es pas là et se retrouve piégé à l’intérieur ? On pourrait mourir de faim avant que tu ne t’en rendes comptes !]

— Accorde-moi un brin de jugeote. J’ai placé des sécurités dessus. C’est juste qu’elle est faite spécialement pour capturer des araignées géantes, alors je ne suis pas certain que ces sécurités fonctionneraient pour une Aranea comme toi. J’ai un peu oublié que je l’avais laissée posée là quand je t’ai laissée venir aujourd’hui.

[Oh. Attends. Pourquoi crées-tu des outils afin de capturer des araignées géantes ?] releva Nouveauté, soudain inquiète.

— C’est un secret, fit Zorian, le doigt sur la bouche. Qui n’a strictement rien à voir avec les Aranea, tu peux dormir en paix.

[Maintenant, j’ai un peu envie d’aller voir à l’intérieur pour voir à quoi ça ressemble.]

Zorian renifla froidement. Et dire qu’il s’était imaginé avoir effrayé cette pauvre créature. Petite araignée trop curieuse pour son bien ne pouvait finalement pas résister à l’envie de coller ses pattes absolument partout…

— C’est supposé être une prison, alors c’est assez nu, lui dit Zorian. Attends quelques jours, et je te montrerai quelque chose de similaire, mais à plus grande échelle. Il y a un palais complet à l’intérieur. Et Princesse. Je suppose que je pourrai te la présenter alors.

[Princesse ? Tu fréquentes la royauté ?!] s’exclama l’Aranea, soudain très fascinée.

— Princesse n’est pas vraiment officiellement reconnue comme la dirigeante d’aucun endroit, mais elle est très… majestueuse. Très mémorable. Je suis sûr que tu seras très impressionnée en la voyant, se moqua légèrement Zorian en arborant un sourire en coin.

[Huh. Tu sais, je te trouve drôlement gentil avec moi,] fit remarquer Nouveauté.

— Oui, je suis un mec bien, hein ? se mit à rire Zorian.

[Sérieusement. Nous connaissions-nous ? Avant, je veux dire ? Dans le futur ? Euh… Je veux dire… C’est si perturbant… Tu sais ce que je veux dire !] paniqua Nouveauté en agitant ses pattes de devant frénétiquement.

Zorian tapota ses doigts sur la table d’un air pensif. Il n’avait jamais révélé aux Aranea les détails de ce qu’il s’était produit dans la boucle temporelle, et n’avait définitivement pas mentionné Nouveauté, qui ne se trouvait pas être très importante dans le scénario global.

— Qu’est-ce qui te fait croire ça ? lui demanda-t-il alors.

[On dirait juste… que tu me connais un petit peu trop bien,] dit-elle. [C’est vrai, hein ? Nous nous connaissions totalement dans le futur duquel tu viens ? Hein ?]

— Tu m’as enseigné la magie mentale, quelque fois, admit Zorian.

[J’étais ton instructrice ?] résuma-t-elle sans y croire – si elle avait été humaine, elle aurait probablement la bouche totalement bée. [Mais ça veut dire… que je n’étais pas seulement ton amie, j’étais ton aînée ! Tu devrais me montrer un peu plus de respect !]

— Rêve toujours, marmonna Zorian. C’était juste quelques leçons basiques, et tu es plus jeune que moi.

[La matriarche a dit que tu n’étais même pas qualifié pour prétendre être un adulte chez les humains. Moi, je suis déjà passé par la cérémonie de maturité ! Alors voilà,] insista-t-elle sourdement.

Elle faillit se laisser choir au sol, cependant, dans un geste de défaite exagéré.

[Mais si je devais être honnête… J’aimerais bien que tu sois mon professeur, plutôt,] avoua-t-elle. [J’aimerais bien tenter d’apprendre la magie humaine, et tu es le seul mage humain que je connais, alors… Tu ne refuserais pas d’aider ta future, ou passée, ou ce que tu veux, enfin, ton instructrice, hein ?]

— Bien sûr, répondit Zorian en haussant les épaules. J’ai déjà une liste longue comme ma jambe de personnes à qui je dois venir en aide une fois tout ça terminé… Un nom de plus ou de moins, ça ne fera pas de différence. Ça va devoir attendre après la fin du mois, par contre.

[Oui !] explosa-t-elle. [J’attendrai ! C’est totalement un non-problème ! La patience est ma plus grande qualité !]

Il fallut un niveau inhumain de contrôle de soi à Zorian pour ne pas lever les yeux au ciel, éclater de rire, ou les deux à la fois.

[Quoi ?]

— Menteuse.

[Comment peux-tu parler ainsi à celle qui t’a tout appris !] riposta-t-elle. [Les gosses, de nos jours, aucun respect !]

Zorian finir par la bloquer pour ne pas y passer la journée, et se tourna à nouveau vers la plaque de métal face à lui.

 

___

 

 

Dans une taverne à Cyoria, petite mais familière, simulacre numéro trois était assis tout seul dans un coin, étudiant son environnement avec curiosité. Il faisait sombre, l’air été lourd, mais les lieux étaient malgré tout connus, même après toutes ces années. Il s’agissait de la taverne dans laquelle il avait eu l’habitude de discuter avec Haslush Ikzeteri, le détective qui l’avait initié à la divination, loin en arrière, lorsqu’il était encore un mage novice. Maintenant, il allait le rencontrer à nouveau, dans le monde réel.

Il était déguisé pour l’occasion. Simulacre numéro trois avait l’air d’un homme dans la quarantaine, les cheveux grisonnant légèrement et arborant une moustache épaisse et proéminente. Vêtu d’un costume classique brun, équipé d’une canne taillé dans un vieux bois, et tenant à la main, enroulé, le journal de la veille, il espérait qu’il n’attirerait pas trop l’attention. Cependant, à en juger par les fréquents regards fugaces qu’il attirait, il était certain d’avoir échoué à faire mine d’appartenir à ce monde. Les clients réguliers de la taverne se connaissaient probablement tous, et n’importe quel nouvel arrivant était sûr de devenir un centre d’intérêt. Ou peut-être était-il simplement nul dans l’art de prétendre être celui qui voulait être. Dans tous les cas, cela n’avait pas grande importance, puisqu’il allait abandonner cette identité après cette rencontre.

Un homme familier finit par approcher de sa table. Dans la même tranche d’âge et vêtu d’un vieux costume passé, Haslush était tel que Zorian s’en souvenait. Il balaya rapidement la salle du regard, ses yeux se posant finalement sur le simulacre déguisé. Celui-ci croisa son regard, et ils se fixèrent ainsi pendant quelques secondes. Haslush conserva cette expression fatiguée et paresseuse tandis qu’il l’étudiait, mais le simulacre nota une trace de méfiance suinter dans sa posture. L’information fournie par son empathie et sa perception de l’âme renforça cette impression jusqu’à en faire une certitude. Au bout d’un moment, le détective détourna le regard, se frotta le nez et se dirigea nonchalamment vers la table.

— Salut, l’ami. Puis-je m’asseoir là ? demanda-t-il d’une voix lente.

— Bien sûr. Après tout, je vous ai demandé de me rejoindre ici, dit le simulacre.

— Ah, donc vous êtes bien celui qui m’a appelé, répondit Haslush, hochant la tête pour lui-même, avant de se laisser tomber sur la chaise située en face de numéro trois, ignorant les lugubres craquements du bois sous son séant. Pourquoi toutes ces apparences et déguisements, si je puis demander ? Vous ne m’avez pas même donné votre nom dans la lettre que vous m’avez adressée.

— Et j’ai de bonnes raisons pour ça, ajouta le simulacre. Nous serions tous deux en danger si vous saviez qui je suis.

— Mais maintenant que je connais votre visage, je — commença Haslush, avant de froncer les sourcils et de plisser les yeux, un sort de divination apparaissant clairement sur ses iris. Ce n’est pas votre apparence réelle, n’est-ce pas ?

— Bien sûr que non, confirma numéro trois en secouant la tête. Pour des raisons pratiques, vous pouvez m’appeler Kesir, bien que ce ne soit pas non plus mon vrai nom. Je ne suis qu’un simulacre jetable. Après notre discussion, je vais m’évanouir en fumée ectoplasmique et nous ne nous reparlerons plus.

— Un simulacre ? répéta le détective, clairement pris au dépourvu.

Zorian comprenait la réaction. Créer un simulacre était un sort de très haute volée, pas une vulgaire magie que l’on rencontrait à chaque coin de rue.

Plutôt que de répondre, le simulacre tendit le bras et émit la volonté de le dissoudre, l’espace d’une seconde. Il se flouta et fondit en une masse de fumée bleue avant de se reformer, intact.

Pour cette rencontre particulière, il n’habitait pas un corps de golem habituel, comme la plupart des simulacres de Zorian possédaient. Le moins de traces il laisserait, mieux ce serait. Il était certain d’avoir masqué ses traces avec suffisamment de zèle pour empêcher Robe Rouge d’avoir connaissance de ce rendez-vous, mais il était toujours plus prudent de minimiser les risques.

— Hé bien, que les dieux me gardent ! Ce n’est pas une magie que l’on voit tous les jours, c’est certain, soupira Haslush en retrouvant son calme. Est-ce que vous êtes sûr d’avoir la bonne personne, en revanche ? On dirait le travail d’espions ou d’agents de la couronne, pas pour ce petit détective sans carrure que je suis, monsieur Kesir.

— Pour des raisons qui deviendront bientôt évidentes, je ne peux contacter personne de particulièrement gradé, ou les choses vont très vite devenir très critiques, expliqua numéro trois, tout en sortant une grande pochette de sa poche, rendant le mouvement très visible à l’homme assis en face de lui.

Les yeux d’Haslush s’ouvrirent en grand lorsque le simulacre récupéra un énorme objet d’une poche de veste dans laquelle il ne pouvait absolument pas entrer. Il s’agissait d’une simple dimension miniature temporaire, pas même permanent, mais la plupart des gens ne croisaient pas ce genre d’étrangetés au cours de leur vie. Encore plus que la création de simulacres, la magie dimensionnelle était une forme vraiment rare de magie.

— Veuillez jeter un œil à ceci, proposa le simulacre en lui tendant une pile de photos et de documents avant de reculer dans sa chaise pour attendre patiemment.

Haslush feuilleta précautionneusement le tout, grimaçant périodiquement, tapotant la table des doigts en d’autres occasions. Son expression s’assombrit à mesure de sa lecture, et il fit une pause au milieu pour se commander un alcool vraiment fort afin de pouvoir terminer ses découvertes. Une fois tous les documents connus – et encore, par manque de temps pour une lecture approfondie, il n’avait fait que les survoler – il en avait eu assez pour comprendre que la situation était vraiment sinistre.

— C’est dément, finit-il par annoncer, vidant le verre cul sec avant de le poser avec violence sur la table, attirant l’attention de quelques clients alentour. Une invasion à pleine puissance de la ville, incluant la Guilde des Mages locale ? Comment un truc pareil peut-il être réel ? Une telle conspiration, si large, si étendue, devrait être totalement impossible à mettre en place.

— Les envahisseurs utilisent des portails permanents – un concept qui n’était pas connu jusqu’à présent. En plus de ça, les autorités locales ont été infiltrées sans le savoir, et travaillent avec les envahisseurs afin de couvrir le tout. C’est très réel, je vous l’assure, conclut numéro trois.

— Vous êtes l’un d’eux, n’est-ce pas ? s’exclama soudain Haslush. Un traître. C’est la seule explication pour vos connaissances et… toutes ces preuves.

— Je ne suis pas l’un d’eux, insista le simulacre. Mais ils ont une certaine influence sur moi, ou je ne serais pas obligé d’agir dans l’ombre de la sorte. Si je rends tout cela public, les conséquences seront… désastreuses. Quel est le pire désastre que vous puissiez imaginer ?

— Je… Je ne sais pas trop, bafouilla le détective, pris par surprise. Je suppose… qu’ils pourraient détruire la ville, ou tuer la majeure partie de ses habitants. Affaiblir le pays, préparer un coup d’état peut-être ? J’exagère sans doute un peu, mais si tout cela est —

— Vous n’exagérez pas, le coupa numéro trois. En réalité, vous êtes loin du compte. Je disais donc, bien plus catastrophique que dans vos pires cauchemars.

— Vraiment ? Un mage de votre calibre…

— Je n’ai pas dit que j’allais mourir. Bien sûr, je peux m’enfuir, me cacher. Mais… je parles des conséquences globales, pas de celles sur ma personne.

— Plus désastreuses que la ville envahie par des monstres, des démons et des morts-vivants ? douta Haslush. J’ai du mal à —

— Oui.

Le détective fit une pause d’une seconde, mais le simulacre ne compta pas clarifier. Ce qu’il lui disait était déjà largement assez incroyable à un niveau local pour se mettre à lui parler des bombes disséminées sur le continent, ou même de la possible armée de Dragons ne demandant qu’à semer ruine et destruction sur son chemin.

— Ne serait-ce pas pareil, si je rendais tout ça public ? demanda Haslush.

— En effet, admit le simulacre. Pour être honnête, l’ennemi réaliserait instantanément quelle serait la source de votre information, et tenter d’alerter les gens serait identique, que je le fasse, ou que vous le fassiez. Bon, mis à part le fait que vous êtes bien plus facile à réduire au silence que moi.

— Adorable, répondit calmement le détective. Donc, vous ne voulez pas que je transmette ces documents à qui que ce soit ?

— Je ne peux évidemment pas vous empêcher de faire ce que vous pensez être juste. Mais je ne le recommanderais pas, non.

— Dans ce cas, qu’espérez-vous que je fasse de tout ça ? s’enquit Haslush en désignant la pile de papiers d’un mouvement de la main, clairement plus curieux qu’irrité.

Le simulacre était vraiment impressionné par sa réaction. La plupart des gens étaient soit totalement décidés à ne pas en croire un mot, ou avaient du mal à penser correctement lorsqu’on balançait un truc pareil en face d’eux. Haslush n’était pas la première personne contactée à ce sujet, et il ne serait pas la dernière, mais il était celui qui avait le mieux réagi. Ce qui ne signifiait pas qu’il serait utile au bout du compte, bien sûr, mais c’était encourageant.

— Je ne sais pas, avoua le simulacre. Bien que j’aie l’air d’avoir toutes les cartes en main, je ne suis pas très sûr de ce qui doit être fait. Je ne suis ni un espion professionnel, ni un maître manipulateur. J’espère donc que vous saurez que faire mieux que moi.

Haslush le fixa silencieusement pendant quelques secondes, avant de compulser les papiers une fois de plus. Simple geste machinal. Le simulacre pouvait voir qu’il ne lisait pas vraiment le contenu, mais se contentait de feuilleter le tout en réfléchissant.

Il finit par refermer la pochette d’un geste sec, et le repoussa sur le côté avant de masser ses tempes.

— C’est dément, dit-il.

— Oui, vous l’avez déjà dit, lui fit remarquer numéro trois.

— Hé bien, j’ai envie de me répéter. Je suppose que ça explique toutes ces attaques récentes et ces morts subites dont mon département est inondé depuis quelques temps. Qui d’autre est au courant ?

— Qui vous dit que j’en ai parlé à d’autres ? s’étonna honnêtement le simulacre.

— Qui ? répéta Haslush, n’offrant aucune autre explication.

Le simulacre finit par accepter de lui donner des noms. Kylae et les autres prêtres de la ville se faisaient lentement informer de l’invasion. Quelques-uns des métamorphes qui vivaient à Cyoria, ceux dont les enfants allaient se faire enlever. Quelques politiciens, policiers et détectives que Zach et Zorian avaient identifiés comme fiables lorsqu’ils étaient dans la boucle temporelle. Et ainsi de suite.

— C’est plus que ce que j’imaginais, nota Haslush. N’avez-vous pas peur que quelqu’un parle ?

— C’est toujours une possibilité, mais je pense juger les gens correctement, contra le simulacre. Je suis un télépathe, après tout.

Haslush lui offrit immédiatement une flopée d’injures colorées avant de rapidement lancer un sort de défense mentale.

— Évidemment, vous êtes un mage mental également… grommela-t-il. Quoi qu’il en soit, puisque vous m’avez généreusement laissé le choix de décider ce que j’allais faire de tour ça, je vais rendre visite à ces gens et nous allons décider que faire. Mais si nous choisissons de faire remonter l’information…

— Alors tout sera probablement perdu, dit le simulacre. Bien que… Peut-être que ce serait pour le mieux. Je ne pense pas qu’il y ait une réponse parfaite, dans ce cas. Peut-être que tout déclencher plus tôt que prévu serait en réalité la bonne réponse. Je ne sais pas. Quoi que vous décidiez, je vous aiderai autant que je le pourrai… Mais je ne suis pas tout-puissant. Ne soyez pas surpris si vous finissiez mort après avoir parlé à la mauvaise personne.

— Je garderai ça à l’esprit, chuchota calmement Haslush. Je ne suis toujours pas fatigué de vivre, je peux vous assurer de ça au moins. Et puis, je sais très bien à quel point la Guilde des Mages peut être écœurante lorsqu’il s’agit de protéger des gens qui ne leur sont pas utiles… Mais ne parlons pas de ça maintenant. Avez-vous autre chose pour moi ?

— Oui, continua le simulacre, en sortant une enveloppe cachetée d’un sceau de cire rouge. Voilà, prenez ceci.

— Qu’est-ce ? demanda Haslush en tournant l’objet entre ses doigts.

— Ne l’ouvrez pas avant la fin du mois, le prévint le simulacre. Autrement, je considèrerai que la lettre a été compromise, et j’abandonnerai cet endroit. Ceci dit, il y a une clé, à l’intérieur. La clé d’une boîte postale. Elle est vide pour l’heure, mais si le pire devait arriver, il y aura à l’intérieur, à la fin du mois, un colis contenant de explications sur tout ce qui s’est produit, et contenant des informations à distribuer à diverses personnes.

— Une assurance au cas où vous deviez mourir, hein ? supposa Haslush, avant de fourrer l’enveloppe dans sa poche, la pliant sans gêne. Bien. Pensez-vous —

Mais le simulacre était déjà en train de se dissoudre, se changeant rapidement en une masse de fumée ectoplasmique.

Avant de disparaître complètement, il crut entendre le détective dire quelque chose à propos d’un certain manque de politesse.

 

___

 

 

Dans la cuisine d’Imaya se tenait une réunion bien curieuse. Zorian, Imaya, Kirielle, Kael, Kana, Rea, Nochka, Taiven et Xvim étaient tous présents. Ils n’y faisaient rien de terriblement important – les plus vieux jouaient aux cartes et entretenaient des conversations variées tandis que les petites filles couraient alentour en jouant avec des poupées. Au début, elles avaiebt tenté de participer aux jeux des grands, elles aussi, mais leur manque d’habitude et de talent les firent s’éloigner vers d’autres occupations.

Ce genre de rassemblements était récurent, ces temps-ci, mais jamais avec autant de personnes. Et puis, la présence de Xvim était pour le coup très inhabituelle, pour en dire le moins.

Zorian posa le doigt sur une des cartes de sa main en réfléchissant, ignorant sciemment Taiven, assise derrière lui, qui tentait d’apercevoir furtivement sa main en se tordant le cou. Les moments comme celui-là représentaient un plaisir coupable, totalement contre-productifs… et il ne devrait pas perdre de temps. La réponse raisonnable à la requête d’Imaya aurait simplement dû être un non catégorique, de lui dire qu’il était occupé et ne pouvait les rejoindre et participer à leurs jeux, pour s’en retourner analyser le contrat de Zach, une fois encore… mais il était humain. Parfois, il voulait juste jouer aux cartes et se détendre, alors même que le destin de la ville était en jeu.

Xvim était présent pour une bonne raison, en revanche. Suite à la découverte du contrat de Zach et le fait que Robe Rouge envoyait un simulacre à Koth afin de profiter de la situation, il fut mis devant la même question : que faire avec amis et famille lors de l’invasion à venir ? Il ne pouvait clairement pas les laisser errer en ville, ignorants de ce qui allait se produire. Cependant, il ne pouvait plus non plus leur avouer l’histoire de boucle temporelle et tous les déposer au manoir Taramatula à Koth.

Finalement, il fut décidé que Zach et Zorian ne pouvaient pas effectuer l’extradition de toutes ces personnes, seuls. Quelques-uns – Taiven, par exemple – réagissait d’une façon très mauvaise lorsque Zach et Zorian lui révélaient des pouvoirs que deux adolescents ne pouvaient logiquement posséder, et d’autres pourraient refuser de coopérer si ces deux mêmes adolescents tentaient de les traîner vers un endroit totalement inconnu sans crier gare. Il était mieux d’avoir un adulte en position d’autorité sous la main, et que celui-ci se chargeât de contacter les gens. Quelqu’un au courant de toute l’histoire, capable de dimensionnalisme avancé, et à l’air respectable. Xvim était le candidat idéal, spécialement parce qu’il prétendait pouvoir convaincre Isla de l’accompagner et de donner un poids supplémentaire à ses mots. Ilsa était la meilleure amie d’Imaya, et elle lui ferait probablement confiance s’il lui annonçai qu’elle l’avait accompagnée pour quelques jours afin de se cacher.

Mais il était toujours mieux que Xvim ne fût pas un étranger total pour les personnes qu’il allait contacter, et il accepta de leur rendre visite chez Imaya. Officiellement, il était là pour discuter de choses et d’autres avec Zorian, étant naturellement toujours son mentor, mais en vérité, il voulait simplement se présenter à tout le monde. De la sorte, lorsque Imaya et lui allaient venir frapper à leur porte pour leur dire qu’ils devaient évacuer la ville en urgence pour quelques jours à cause d’une attaque imminente, ils seraient peut-être plus ouverts à cette idée.

Quant à Zorian, il avait arrangé les choses et s’était assuré que tous ces gens fussent présents le jour de la visite de Xvim.

Et il jugeait avoir fait un plutôt bon travail, pour être honnête.

— Monsieur Chao est assurément très diligent dans son travail, fit remarquer Rea en lançant une carte au centre de la table. Vous ne voyez pas souvent des professeurs visiter les étudiants chez eux, personnellement. Je ne l’ai vu qu’une seule fois, et c’était parce que l’étudiant en question avait vandalisé les affaires d’un de ses camarades, pas pour quoi que ce fût de positif. Mais il faut dire que j’ai entendu que l’Académie Royale des Arts Magiques de Cyoria avait un niveau différent…

— Je n’ai pas habituellement le temps de rendre ce genre de visite personnelle, bien entendu, clarifia Xvim.

Il lança une de ses propres cartes au-dessus de celle de Rea. Zorian avait imaginé qu’il allait être mal à l’aise ou ennuyé, face à ce genre de réunions autour d’un jeu de cartes, mais son mentor ne montrait aucun signe d’inconfort ou de lassitude. Il n’était pas exactement détendu, mais il renvoyait le même sentiment de sévérité digne qu’il en avait l’habitude.

— Malheureusement, ajouta-t-il, la plupart des étudiants aujourd’hui sont très paresseux et manquent cruellement d’une implication nécessaire à la maîtrise de leur discipline. Ils veulent des raccourcis et des résultats instantanés, et le programme moderne des différentes académies encouragent cette attitude.

— C’est le Grand Nettoyage, n’est-ce pas ? murmura Kael.

— En effet, acquiesça Xvim solennellement. Avec la mort de tant de mages, les académies ont reçu des directives, et ont dû minimiser leurs standards. Dans bien des domaines. D’un côté, cela signifie que les enfants de familles riches sont capables de fréquenter nos institutions plus facilement que les familles de traditions magiques… ce qui a tendance à faire baisser le niveau des talents naturels, ne serait-ce rien qu’un peu. Cela dit, je n’ai pas de souci avec ça. Malheureusement, ça signifie que certaines des leçons les plus ennuyantes et déplaisantes – mais nécessaires – ont été retirées en faveur d’une éducation pratique et d’autres choses sans aucun sens. Comme si établir des fondations solides n’était pas pratique

La conversation continua pendant un moment sur ce fil rouge, les joueurs offrant leurs idées sur le sujet de temps à autre. Zorian remarqua que Taiven l’observait parfois fixement, et elle détournait les yeux quand il cherchait à croiser son regard. Elle commençait sans doute à remarquer que quelque chose n’allait pas chez lui. Bon, autre que le fait d’être un télépathe fréquentant des araignées géantes et intelligentes à ses moments perdus. Heureusement, elle était toujours peu encline à venir le confronter directement à ce propos, aussi n’avait-il pas à trouver comment lui expliquer quoi que ce fût pour l’instant. Elle était l’une des personnes qui réagissait le plus durement – pour elle et pour les autres – lorsqu’elle apprenait qu’il était d’un seul coup devenu absurdement puissant et compétent, et retarder leur altercation autant que possible était pour le mieux.

Il soupesait toujours la possibilité de lui faire rejoindre le combat le jour de l’invasion. Ou alors, devait-il la laisser accompagner les autres en sécurité ? D’un côté, lui faire prendre part à l’affrontement final chaotique serait extrêmement dangereux pour elle, et elle pourrait bien y mourir. Zorian serait dévasté par une telle résolution. D’un autre côté, elle était mage, et pas du genre à rester derrière des livres dans une bibliothèque. Elle était une guerrière à la recherche d’une chance d’obtenir de l’expérience de terrain et de se faire un nom, et il était plutôt certain qu’elle choisirait sans hésiter de rester et combattre si elle avait le choix. Avait-il le droit de lui refuser le droit de faire ce choix juste parce qu’il détesterait la voir morte, ou même blessée ?

Il se souvint du jeune Zorian, et à quel point celui-ci avait eu horreur des tentatives de ses parents, qui cherchaient sans arrêt à dicter la façon dont il devait mener sa vie. Les parents de Taiven essayaient déjà de garantir sa sécurité en l’éloignant des professions dangereuses et elle leur en voulait énormément pour ça. S’il faisait de même et ne la laissait pas assumer les conséquences des choix qu’elle ne pourrait même pas faire, serait-il différent de cette mère qu’il haïssait pour ça ? Il serait probablement pire, en réalité, parce qu’au moins, sa mère n’avait jamais utilisé de magie avancée pour le faire obéir.

Ugh. Il repoussa cette décision de côté. Il pourrait toujours y repenser plus tard.

Il réalisa soudain que Kirielle avait amené un nouveau jouet pour le montrer à ses amis, et que celui-ci attirait l’attention des adultes également. C’était un petit golem que Zorian avait fabriqué à son attention. Kirielle lui avait déjà maquillé le visage et ajouté robe et cheveux – entre autres petits accessoires – et il avait presque l’air d’une poupée animée plutôt que d’un golem pur et dur.

[J’espère que tu réalises que ceci attire beaucoup les regards,] résonna une voix dans sa tête – Zorian fut sidéré de réaliser qu’il s’agissait de Xvim, qui n’était pas psychique et qui n’avait lancé aucun sort télépathique.

Mais bon, c’était Xvim… et comme il aimait le dire, il existe des exercices de mise en forme pour n’importe quoi.

[Les gens sans connaissances ignoreront sans doute ce golem, et le considèreront comme une curiosité,] continua-t-il, [mais tout mage décent sait à quel point il est difficile de produire une chose pareille, à ce niveau de finitions.]

[Je sais, mais ce golem n’est pas un simple jouet,] renvoya Zorian. [Sous sa façade mignonne et inoffensive, il est équipé d’une pléthore d’armes offensives et autres barrières de protection. C’est une véritable petite machine tueuse. De cette façon, j’ai pu donner à Kirielle un puissant garde du corps sans que rien n’y paraisse.]

[Ah,] répondit Xvim, surpris. [Je ne suis assurément pas un artificier, mais ta compétence dans cette discipline ne cesse de me laisser en extase. Je suppose que je peux comprendre pourquoi tu crains le gouvernement avec une telle intensité. Rien que ta capacité à créer des objets magiques est suffisante pour que les autorités fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour te contrôler.]

[Ouais,] acquiesça Zorian, mal à l’aise.

Il savait que ce qu’il était capable de faire allait se savoir, à un certain moment, mais il espérait que ce ne serait que plusieurs années plus tard. Et à ce moment, il aurait sans doute cimenté sa position pour résister à toute pression du gouvernement.

[Je pense que l’amie de ta sœur va être très jalouse, cela dit,] remarqua Xvim en les regardant.

[En réalité, j’espère qu’elle va me demander de lui fabriquer une poupée, à elle aussi,] admit Zorian. [Ainsi, les personnes qui me sont proches verront deux gardes du corps les coller.]

Xvim n’eut rien à redire à ça.

La partie se termina et tout le monde décida qu’il était temps de se disperser. Zorian était à mi-chemin vers sa chambre lorsqu’il sentit un flot de connaissances se déverser dans son esprit.

C’était le simulacre qu’il avait laissé à l’étude du contrat de Zach.

Le document était difficile à comprendre. Le langage utilisé était très complexe et étrangement structuré, comprenant beaucoup de texte à parcourir. Cependant, Zorian était presque sûr d’en comprendre les points basiques.

Et deux d’entre eux lui sautaient aux yeux.

Le premier était la libération du Primordial, liée à l’activation des sécurités divines de sa prison. Si les sécurités s’activaient avant la fin du mois, peu en importait la raison, Zach aurait échoué sa mission. La perception de Zach n’importait pas : le contrat pouvait détecter l’activation des sécurités de la prison, auxquelles il était soudé par des liens impossibles à expliquer. Zorian ne pouvait pas détecter cette connexion sur Zach, mais le contrait stipulait qu’elle existait, alors elle existait, c’était factuel. La magie divine était une pure connerie à vous foutre la migraine, de toute façon. Zorian suspectait que cette partie du contrat en était le cœur. C’était clairement le morceau le plus important ; il était défini presque au tout début du texte et comprenait les termes les moins ambigus du document entier.

La deuxième chose était la définition de la boucle temporelle, et sa connaissance. Zorian avait espéré que l’exécution de cette clause dépendrait purement de la perception de Zach, ce qui aurait rendu le souci plus gérable, en manipulant Zach lui-même. Cependant, ce n’était pas si simple. Le contrat définissait avec exactitude ce qui comptait comme informer les gens de l’existence de la boucle temporelle. Leur dire qu’il était un voyageur temporel, décrire ses expériences de quelque façon afin de leur faire comprendre qu’il vivait le même mois encore et encore, décrire des évènements futurs qui rendait évident le fait qu’il les avait déjà vécus, tout était explicité dans le contrat. En fait, cette partie du document était si fournie en détails qu’elle évitant tout vice de procédure qui permettrait à Zach de dire aux gens ce qu’il voulait leur dire sans risque. Même leur annoncer qu’il venait d’un autre monde n’était pas acceptable. Il était évident maintenant que les Anges ne voulaient vraiment pas que quiconque fût au courant de leur petit système, lire le contrat l’avait rendu définitif dans l’esprit de Zorian.

Ce qui provoqua un sinistre sentiment au fond de son cœur. Après tout, le contrat avait une date d’expiration. À la fin du mois, il serait dissous, et Zach n’y serait plus lié. Ce qui signifiait qu’une fois le mois passé, Zach serait libre de raconter ses expériences au public sans craindre pour sa vie.

Les Anges étaient-ils vraiment d’accord avec ça ? Leur contrait suggérait lourdement qu’ils ne l’étaient pas, mais il n’y avait rien qui pouvait empêcher Zach de tout raconter, un mois plus tard. Peut-être pas immédiatement après la fin du mois, mais des années ou des décennies dans le futur ? Une personne pourrait être tentée d’écrire un livre juste avant sa mort naturelle…

Il serait sans doute très pratique pour les Anges que Zach empêchât la libération de Panaxeth, et mourût peu de temps après…

Sa paranoïa mise à part, la bonne nouvelle était que ce point du contrat dépendait totalement de la perception de Zach, comme Zorian le suspectait. Zach était celui qui définissait si le contrat avait été violé ou non. Si quelqu’un savait à propos de la boucle temporelle mais que Zach l’ignorait, le contrat ne le saurait pas non plus. Il tirait l’information directement de l’esprit de Zach, de ses souvenirs.

Zorian connaissait une paire d’améliorations mentales qui pourraient s’avérer utiles pour manipuler ce point, mais les restrictions de Zach envers la magie mentale l’empêchaient de les lui enseigner. Non qu’ils auraient eu le temps pour ça, de toute façon. Zorian avait le sentiment que ces restrictions sur la magie mentale n’étaient pas vraiment dues à une éthique personnelle de Zach.

Curieusement, il n’y avait rien dans le contrat empêchant Zach de faire ce que Zorian prévoyait de faire, et de juste donner aux gens les notes de recherches qu’ils avaient eux-mêmes écrites. Bien que ces informations avaient clairement été écrites au sein de la boucle temporelle, et certaines des personnes les plus intelligentes et ouvertes d’esprit réaliseraient probablement qu’elles venaient d’une quelconque version future d’elles-mêmes, ce n’était pas techniquement contre les règles. Au moins, pas aux yeux d’amateur de Zorian. Tant que les notes n’expliquaient pas d’où elles venaient et ne donnait qu’un indice vague quant à leur origine, elles étaient légales du point de vue du contrat.

Et c’était parfait, parce qu’il avait une tâche importante à accomplir dans les jours à venir. Il allait devoir parler à son grand frère Daimen. Il n’allait bien entendu pas envoyer ses compagnons au domaine Taramatula, maintenant qu’il savait ce que préparait Jornak. Quoi qu’il en fût, le fait restait entier : son frère et sa nouvelle future famille étaient en danger à cause de lui. Rien que pour cette raison, il devait les contacter.

Et il doutait pouvoir convaincre Daimen de l’accepter comme étant son petit frère légitime, sans avoir recours aux notes qu’il lui avait laissées.

Et même avec elles, il n’avait pas hâte du tout qu’arrivât cette conversation…

Raka
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