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Chapitre 125 – Le Destin du Fou (1)

 

Dans la taverne, sous mes yeux, se déroulait un spectacle époustouflant. J’en vins à perdre le compte des jours durant lesquels j’étais partie ; deux, trois jours à peine ? Quatre ? Ce qui se passait dans MA taverne des Orcs dépassait l’entendement.

Bien sûr, Il y avait Orc’geist et il gueulait toujours à toute oreille attentive qu’il allait reprendre sa ville sacrée. Bien sûr, Orc’Grogar, le Tavernier Irascible était derrière son comptoir et riait à gorge déployée en servant quelques clients assoiffés. Mais ce qui me choqua réellement, ce fut le nombre d’explorateurs humains attablés aux quatre coins de la pièce et qui se marraient et buvaient et trinquaient avec les Orcs.

— Merde… Mais qu’est-ce qui se passe, ici ? murmurai-je.

J’en dénombrais au moins 12. Comment douze explorateurs avaient-ils pu entrer en même temps dans… Non, en premier lieu, comment des explorateurs avaient-ils eu accès à la taverne située sous le château de Camelot ?

Je n’en revenais toujours lorsqu’un explorateur, le regard stupéfait rivé sur moi, s’exclama :

— A… Architecte ! Une Architecte ! Une Architecte !!!

Le brouhaha digne d’un vrai bar de rue rempli à craquer cessa d’un seul coup et les chopes de bières cessèrent de s’entrechoquer, les rires cessèrent de résonner et les regards devinrent mauvais en une seconde à peine. De toutes parts, je vis des explorateurs se lever et faire mine de dégainer leurs armes ; une boule de ce qui me semblait être un truc électrique se forma même dans la paume de l’un d’eux, un type en robe.

— Mort !

— À mort !

Deux d’entre eux prononcèrent une sentence dont ils étaient les seuls juges. Mais un troisième les arrêta. Un grand blond aux cheveux longs et ondulés. Une espèce de Thor, beau gosse et au sourire ravageur. D’ailleurs, il me souriait.

— Alors tu es la créatrice de ce donjon, n’est-ce pas ? commença-t-il en retenant les autres d’un simple mouvement du bras comme si son ordre était absolu.

Je compris alors que lui au moins ne désirait pas me planter une épée dans la gorge avant même d’avoir fait les présentations.

— En effet, répondis-je d’un air fier, cette taverne est de mon crû. Tu aimes ce qu’on y sert ?

Il se leva lentement et s’approcha de moi, les lèvres toujours aimables et le visage tendre. Arrivé face à moi, à quelques centimètres à peine, je pus sentir son odeur virile.

— Mouais. Je trouve que ça pue.

— Pardon ?

— Hm… Non, rien. Tu devrais songer à te laver plus souvent, commentai-je.

Il ne nota pas l’insulte à peine camouflée et choisit bien ses mots.

— Si on m’avait dit un jour que je me retrouverais face à une Architecte, si près… et que nous ne serions pas en train de nous entretuer… Je ne l’aurais pas pris au sérieux. Me crois-tu ?

— Assurément, répliquai-je.

Je ne savais pas où il voulait en venir et son sourire me paraissait de plus en plus faux.

— Est-ce donc ton cas aussi ? me demanda-t-il ensuite.

— J’ai déjà vu plus d’explorateurs de près que tu ne peux te l’imaginer, répondis-je simplement en choisissant des mots vagues.

Il recula d’un pas et m’observa des pieds à la tête.

— Mignonne, si on exclut ce teint rouge et les cornes. Mais tu sais, je vais devoir te tuer malgré ça. Il ne faut pas m’en vouloir, ajouta-t-il avant de dégainer une immense claymore attachée dans son dos deux secondes plus tôt.

Je faillis défaillir, l’espace d’une seconde. Je me voyais à nouveau morte et de retour chez les géants. Seulement, c’était sans compter sur ce qui faisait de moi celle que j’étais : ma rapidité de réaction et mon intuition instinctive.

— Orc’Grogar ? criai-je posément.

Le tavernier n’avait cependant pas attendu que je fasse appel à lui. À peine le type avait-il parlé de me tuer, avant même qu’il n’eut sorti sa grande et impressionnante lame, le tavernier avait bondi au-dessus de son comptoir alors que l’explorateur en face de moi abattait la sentence vers ma tête.

CLANG !

Entre nous s’était interposé Orc’Geist, contre toute attente. Plus proche, plus nerveux et moins enclin à la discussion – il me l’avait déjà fait comprendre par son tempérament fougueux – il n’avait pas attendu, lui.

Il avait arrêté la lame de ses deux mains gantées de maille et de cuir, savant mélange de ce qu’un Orc pouvait réussir à porter après avoir dépouillé un nombre incalculable de cadavres en tout genre. Je l’imaginais sourire sadiquement sous son casque mais le grognement qu’il poussa me convainquit qu’il n’était pas d’humeur à ça.

— Groarf ! Tu as osé t’en prendre à ma Reine ! grinça-t-il comme un Orc pouvait le faire.

Il avait arrêté une lame de presque deux mètres. Juste comme ça, il l’avait attrapée et bloquée, stoppée comme un fétu de paille. Mais oui, j’avais oublié. Mon brave Orc’Geist était de niveau 80★ et donc supérieur de près de 80 niveaux à tous les explorateurs des environs de Camelot.

D’ailleurs, le réaliser me fit reprendre mes esprits. Tandis que l’Orc devant moi arrachait la tête de mon agresseur comme s’il s’agissait d’un exercice quotidien et naturel, je réalisai une fois de plus que tous ces explorateurs n’avaient rien à faire là.

— Comment êtes-vous entrés ? tonnai-je d’une voix ferme en imaginant que la performance de mon Orc sur ce qui semblait être le plus fort d’entre eux – leur chef tout du moins – les aurait calmés.

Pour toute réponse, je reçus des regards terrifiés et emplis d’animosité de la part de plus d’une dizaines d’humains armés et dotés d’une soudaine envie de me mettre à mort. Je m’y attendais, mais ils ne pouvaient pas m’en vouloir d’avoir tenté le coup malgré tout.

— VOUS CASSEZ, JE VOUS CASSE ! rugit le tavernier dans une explosion auditive qui fit trembler tout le donjon.

L’espace de deux secondes, tous frémirent et tournèrent la tête vers cet Orc géant debout au milieu de la pièce. Reprenant rapidement leurs esprits, ils comprirent qu’ils n’avaient pas la moindre chance face à un monstre pareil. Rappelons qu’il était de niveau 199 ★★★ et que personne dans ce bar n’avait la moindre chance d’espérer représenter une quelconque menace à ses yeux.

Bien sûr, il était moins belliqueux que les autres Orcs mais il restait une brute : on ne trahissait pas ses instincts les plus primaires.

Les explorateurs se calmèrent d’un coup et tous se rassirent comme des enfants sages. J’aurais juré avoir entendu un « Oui, maîtresse » timide au fond de la salle de cl… taverne.

Le tavernier se calma et après avoir fait tourner son regard en arc de cercle devant lui afin de toiser chacun des clients de son bar, il finit par renifler froidement et lourdement, comme un taureau satisfait. Enfin, il se décida à bouger et retourna derrière son bar pour se remettre à essuyer des gobelets en fer.

Le silence régna pendant encore quelques minutes. Même moi, je n’osai plus rien dire de peur d’attiser ses foudres ; j’étais la patronne mais c’était son bar et je ne savais pas jusqu’où je pouvais pousser le fait d’être sa créatrice. Après tout, déliée des règles du système, je ne pouvais être certaine qu’il m’obéirait encore à la perfection comme les créatures de mes donjons l’avaient toujours fait.

Les explorateurs me regardèrent encore de travers mais finirent par se résigner au fait qu’ils ne pourraient pas me tuer. Personne n’osa sortir de la taverne et tous semblaient juger qu’il valait mieux continuer à boire pour satisfaire ce violent tavernier. Aussi commencèrent-ils rapidement à se désintéresser de moi, Architecte et source naturelle de leur haine.

Je tournai la tête vers le tavernier, tranquillement occupé à siffloter – autant qu’un Orc pouvait le faire – en rangeant des gobelets avant de répondre à l’appel d’un Orc accoudé non loin.

Quant à Orc’Geist, l’autre phénomène étrange du donjon, il était sorti ; sans doute était-il parti à la conquête de sa ville fétiche, comme le jouait en boucle le script du donjon.

Au bout d’une dizaine de minutes plantée là, totalement béate à admirer la vie de la taverne, je réalisai que Friderik n’y était pas. Cet idiot avait dû sortir pour partir à ma recherche… Je savais qu’il pourrait peut-être se débrouiller seul : il connaissait Camelot et était capable de prendre l’apparence de l’épée du roi… mais quelque chose me faisait craindre le pire, au fond de mes tripes.

Mais avant ça, il fallait que je sache. Il le fallait, il en allait du fonctionnement de mon donjon et donc de ma sécurité.

— Eh, hélai-je un aventurier solitaire assis sur un tabouret, pas trop loin du tavernier – au cas où.

Par précaution, j’avais choisi le seul qui ne s’était pas levé avec les autres au moment de mon arrivée. Peut-être ne souhaitait-il pas me voir morte, contrairement aux autres.

Il – qui était en réalité une elle – se retourna vers moi. Sa longue chevelure noire était cachée sous sa cape et je n’avais pas remarqué ; mais son visage fit sonner une cloche.

— Tu… Toi, tu étais à Roram… balbutiai-je, près du donjon…

La fille en face de moi me dévisagea en silence, comme si elle ne me craignait pas plus que je ne l’intéressais. Au bout de quelques secondes, elle soupira.

— Je t’ai déjà tuée, toi, je te reconnais. Laisse-moi tranquille.

Elle se retourna et avala une rasade de ce liquide brunâtre qui emplissait à moitié son gobelet de fer, avant de s’essuyer la bouche du revers de la manche.

— Je… Tu ne veux pas me tuer ? m’étonnai-je bien que je m’en étais doutée dès le départ.

Elle m’accorda un regard de plus.

— Pour me faire massacrer par l’Orc derrière le comptoir ? Tu me prends pour une idiote ?

Je secouai la tête. Là n’était même pas la question. Je me fichais pas mal qu’elle ne veuille pas me mettre à mort.

— Comment êtes-vous arrivés dans ce donjon ? lâchai-je d’un coup pour recentrer la conversation sur ce qui m’intéressait vraiment.

Elle haussa les épaules.

— À cause du décret royal, évidemment. D’ailleurs, quelle idée d’avoir créé ce donjon ici… Tu aurais pu nous faciliter la tâche.

— Mais non, je… Ce n’est pas ce que je voul… Ah, ça suffit ! Je ne sais même plus ce que je voulais dire ! Arrête ça, veux-tu ?!

— Pfff, et maintenant, une Architecte pense me donner des ordres… On aura tout vu.

* Facepalm *

Elle n’allait pas arrêter. Peut-être était-ce son caractère, ou peut-être aimait-elle simplement me faire tourner en bourrique. Il fallait que je reste claire et concise.

— C’est quoi, le décret du roi ? Il a décrété quoi, le roi ? On parle d’Arthur, n’est-ce pas ?

— Qui d’autre ? acquiesçât-elle, Arthur évidemment, j’ai bien dit le décret du roi, pas du forgeron ou du palefrenier. Tu connais d’autres rois ?

— Que dit ce décret ? Pourquoi a-t-il permis à des explorateurs d’entrer au château pour arriver jusqu’ici ? continuai-je sans me laisser décontenancer.

Elle se tourna à nouveau vers moi pour me jeter un regard plus intéressé.

— Oh ? Et pourquoi veux-tu le savoir ? Quel intérêt as-tu dans les décisions et les motivations du roi ?

— …J’en ai plus que tu ne le penses. Le roi… Non, laisse tomber ça. Que dit le décret ?

— Le roi a eu vent de l’existence d’une taverne, ici-bas. Il a émis une requête officielle demandant à tous les explorateurs d’y descendre pour y trouver du vin.

— Que… Non… Ne me dis pas que… bafouillai-je.

— Les choses ont fait que, et puis finalement… Hein, ajouta-t-elle sur un ton un peu ivre cette fois, tu sais, on n’est pas trop mal installés ici. Cette taverne sert un meilleur alcool que ce qu’on trouve à la surface. Tiens, c’est ton donjon, n’est-ce pas ? Félicitations, pour une fois, un Architecte a créé un donjon utile plutôt que carnassier.

— Mais je… Le vin… Le roi…

— En parlant de ça, y a-t-il vraiment le vin recherché par le roi dans cette taverne ? Je suppose que si c’est le cas, il doit se trouver dans cette pièce, au fond ? Mais ce tavernier, merde. Il n’ouvrira pas si on ne tient pas mieux la boisson que lui. C’est impossible, si tu veux mon avis : il a déjà battu au moins trente explorateurs et il tient la route comme s’il venait de se réveiller d’une bonne sieste.

Elle posa son front sur le comptoir avant de continuer à marmonner, peut-être sans même plus avoir conscience de ma présence.

— Cette quête est vouée à l’échec.

Je m’approchai d’elle et l’attrapai par les épaules pour la secouer un peu.

— Eh… Eh ! Reprends-toi ! Merde !

Elle avait presque perdu connaissance, sans doute sous l’effet de l’alcool. En tout cas, elle était à moitié dans les vapes et à moitié bourrée. Elle semblait encore réagir à ce qui se passait autour d’elle mais sans pouvoir y prêter la moindre importance.

— Bordel de merde. Purification, chuchotai-je.

Un halo de lumière dorée m’entoura et je posai la main sur sa tête. Il s’agissait de la magie de l’Église d’Albion que je possédais grâce à ma classe de Paladin et j’étais à peu près certaine qu’elle permettrait de dissiper les effets de l’alcool. J’avais encore des choses à lui demander ; je ne souhaitais pas parler aux autres, eux avaient bien trop envie de m’achever.

Elle au moins semblait me parler avec ce qu’il fallait d’honnêteté. Son caractère sans doute, oui.

Le halo se dissipa et elle écarquilla les yeux.

— Q… Quoi ? éclata-t-elle en bondissant de son tabouret.

Elle me fit peur et je sursautai moi aussi.

— Hein ? Ouaaah ! Qu’est-ce qui t’as pris ?

Elle secoua la tête et me dévisagea d’un air beaucoup plus concerné et intéressé qu’avant.

— Tu viens d’utiliser une magie de Prêtre ou de Paladin de l’Église d’Albion. C… Comment ?!

— Tu as rêvé, fis-je en secouant la tête, ce n’était pas ça.

Elle leva la main et me mit une claque qui résonna dans toute la taverne. Orc’Grogar grogna et posa ce qu’il avait en main avec empressement mais je levais moi-même la main pour l’arrêter.

— C’est bon, lâchai-je un peu amère.

— Arrête de mentir ! hurla la fille asiatique qui m’avait un jour poignardée dans le dos, je reconnais cette magie ! La rune ! Le… Le symbole qui apparaît ! Il est représentatif de l’Église d’Albion !

Je posai la main sur son épaule pour la repousser légèrement.

— Je ne peux pas te répondre. Je suis désolée.

— Ah oui ?! s’écria-t-elle, alors que c’est important pour moi de savoir ?! Tu ne vas pas me répondre ? Alors tu peux oublier ces questions que tu me posais ! Disparais de ma vue !

Elle avait un sacré cran de me parler ainsi et de me donner des ordres dans mon antre. Mais je fis comprendre au tavernier d’un simple regard qu’il devait rester à sa place et il hocha simplement la tête.

— Je dois savoir pour le roi. Il en va de sa santé mentale. Je t’en prie. Je ne peux rien te dire, mais… je suis sans doute encore plus concernée que toi par ce qu’il peut lui arriver. Je…

— Le roi n’a pas été vu depuis des jours, maintenant. Que veux-tu que je te dise de plus ? fit-elle sur un ton blasé et plein de reproche.

Je reculai d’un pas.

Le roi s’était isolé et avait émis un décret demandant qu’on lui ramène du vin. La situation était critique si on me demandait mon avis.

Sans un mot de plus, je voulus sortir du donjon pour me rendre au château. Il fallait que je le voie, à tout prix. Je possédais dans ma sacoche le vin dont il avait absolument besoin ; il fallait que je lui en fasse boire avant qu’il ne perde totalement la raison et qu’il ne devienne rien qu’un fou bon à errer dans la nature en réclamant son précieux.

Tandis que je me retournai en abandonnant lâchement celle qui venait de répondre à mes questions, j’eus une autre idée.

Je m’adressai à nouveau à elle, avec le sourire.

— Mais oui, il y a bien du vin ici. Je te le donnerai gratuitement, à une condition.

Raka
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