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Chapitre 142 – Les Skaaghs (3)

 

Après des jours et des jours de voyages, d’arrêts, de pauses nécessaires à Hohol pour se recharger, et aussi quelques créatures étranges passées sous ma lame métaphorique à l’occasion, nous finîmes par arriver à l’endroit exact où la persona nous avait guidé. L’impression d’immensité était puissante, vraiment écrasante, presque douloureuse. Se dire que l’on était à des centaines de milliers de kilomètres – peut-être largement plus encore – d’Imperos ou du camp des géants avait de quoi faire frissonner. Et encore, la persona avait laissé sous-entendre que la partie du monde que nous avions traversée était ridicule. Ce plan n’était en rien infini, mais si vaste qu’il aurait fallu entamer un voyage avant même sa création pour espérer arriver à en voir le bout un jour.

D’ailleurs, je me demandais bien ce qu’il pouvait y avoir, à la fin de ce plan apparemment tout plat. Bien sûr, il y avait des montagnes, des collines et une topographie ; mais en voyageant par-delà les nuages, on se rendait bien compte que la courbure d’un monde sphérique n’existait pas sur le plan des Architectes.

— Nous y sommes, Grande Déesse, m’annonça Hohol en désignant l’orée d’une forêt située à quelques centaines de mètres.

— Merci, mon bon Hohol, mon ami, lui répondis-je sincèrement. Tu m’es toujours d’une immense aide.

Il s’inclina légèrement, avançant involontairement vers moi l’affichage de son niveau, au-dessus de sa tête. Pour sûr, j’avais là un sacré allié. Mais aussi puissant qu’il me paraissait, je n’étais pas dupe : il existait largement plus fort et dangereux que lui, et si je devais rencontrer ces autres formes de vie un jour, promis, je laisserais Hohol et les géants en dehors de ça à tout prix.

— Grande Déesse, combien de temps dois-je attendre ? s’enquit-il.

— Attendre ? m’étonnai-je.

— Je ne vais pas rentrer à mon village, la route est bien trop longue. Je me dois d’attendre ton retour, expliqua-t-il avant de s’asseoir, tout simplement.

— Hm… Tu n’as pas peur qu’une créature puissante t’agresse ? Après tout, nous sommes très loin du camp, qui sait ce qui rôde par ici ? Nul n’est jamais venu confronter les puissances autochtones.

— Je le sens, me fit-il en secouant la tête. Il n’y a pas plus puissant que moi dans les environs. Nous nous trouvons dans une zone d’un niveau largement acceptable mais qui ne m’arrive pas à la cheville.

Alors il pouvait juger du niveau des créatures d’une certaine zone ? Il allait falloir que je lui demande comment il faisait. Mais ce n’était pas le moment ; Friderik était mal, et il fallait que je me hâte. Sans rêver qu’il le sauvât, j’espérais de tout cœur que Pythagore avait un trouvé moyen d’au moins retarder sa déchéance, le temps que je revienne…

Je hochai la tête en direction du géant.

— Si jamais un quelconque danger approche, n’hésite pas à fuir. Si tu restes dans les environs, je saurai te rappeler, ajoutai-je finalement.

Il ne dit mot et acquiesça à son tour avant de faire un tour d’horizon du regard, curieux sans doute, sur ses gardes éventuellement.

Je fis volte-face et pris la route, direction les bois.

 

___

 

La forêt était immense. Arrivée à son orée, je pus me rendre compte que ses arbres étaient vraiment d’une taille impressionnante, peut-être aussi hauts que des immeubles de 15 ou 20 étages. Clairement, je n’avais jamais rien vu de tel sur terre. Peut-être existait-il des forêts de 60 mètres de haut quelque part sur notre bonne vieille Terre, mais je n’étais pas au courant si ce fût le cas.

La hauteur extrême de la canopée et l’épais feuillage qui s’étendait sur des dizaines de mètres au-dessous rendait difficile l’accès de la lumière. Quelques rayons parvenaient à filtrer çà et là, laissant une impression de carte postale à certains endroits, mais dans l’ensemble, il y régnait une obscurité dérangeante. Elle n’était pas totale, bien entendu, mais on était plus proche de la balade dans la forêt du projet Blair Witch que de la promenade dans ces accueillants bois de compagne.

Je sentis un frisson me parcourir l’échine. Soit quelque chose n’allait pas dans cette histoire, soit je me laissais emporter par mes émotions. J’espérais qu’il s’agissait de la seconde hypothèse.

Je pris une profonde inspiration.

— Il faut y aller ? demandai-je tout haut.

Oui. Tu peux entrer. Tu ne risques rien dans ces bois tant que tu ne provoques pas les elfes.

— Alors il y a vraiment des elfes dans cette forêt ?

Tout à fait. Et ce sont eux que nous venons voir. L’un d’eux est une experte en slimes. Nous avons fait tout ce chemin rien que pour ça, souviens-t-en.

— Oui… murmurai-je. Ça et les Sjaaghs. Tu m’as dit que les deux se trouvaient dans la région et que nous pourrions en profiter.

Eh bien, il existe des Skaaghs plus proches d’Imperos, bien qu’à une distance plus que respectable tout de même, mais oui, il y en a par ici aussi.

— Alors c’est parfait, décidai-je. Avant toute chose, nous avons besoin d’en savoir plus sur cette experte. Il faut sauver Friderik au plus vite.

Sans un mot de plus, je pénétrai dans l’obscurité de la forêt, un dernier regard pour le soleil au-dessus de ma tête. En espérant le revoir sans avoir à mourir avant.

— D’ailleurs, si je dois rentrer, peut-être qu’envisager le suicide serait une option plus rapide… réaisai-je. J’aurais pu dire à Hohol de me laisser là et de repartir.

Non. Tu ne dois pas considérer la mort comme une solution. Il faut l’éviter à tout prix. Si elle ne te dérange pas pour l’instant, tu découvriras qu’elle te sera néfaste à l’avenir ; dangereuse, même. Alors ne prends pas cette habitude complaisante, elle te jouera des tours.

Oh ! La persona savait quelque chose des morts ! J’avais toujours voulu poser la question, mais je n’en avais jamais vraiment eu l’occasion ; c’était peut-être le moment ou jamais.

— Dis-moi, demandai-je en repoussant une branche pour passer dessous ; l’absence de sentier était vraiment dérangeante.

Oui ?

— Pourquoi certains craignent-ils la mort et cherchent-ils à l’éviter le plus possible ?

Oh. Tu ne le sais pas encore ? Effectivement, c’est logique. Tu n’y as jamais été confronté, et personne n’a jugé utile de te le dire pour l’instant.

— Et toi, vas-tu me le dire ? insistai-je après quelques secondes, de peur qu’elle ne répondît pas.

Eh bien, si tu le souhaites… Bien que tu n’en aies pas l’utilité pour l’heure. Pour ça, je vais t’expliquer comment fonctionne la résurrection.

Ah. Un point intéressant. Je n’avais jamais pu m’y plonger moi-même.

Lorsqu’un Architecte meurt, son âme est automatiquement extraite de son corps par le système, et téléportée vers un centre de stockage central. En réalité, elle y est décomposée, et tous les souvenirs, compétences, habitudes, et ce qui fait de toi qui tu es sont extraits et enregistrés par mag…

— Quoi ? la coupai-je.

Stop. Il y avait là un point à soulever. Quelque chose de potentiellement très dangereux.

— Le système possède une sauvegarde, ou peu importe comment tu veux l’appeler, de mes souvenirs et compétences ?!

Si c’était le cas, alors j’étais mal. Il savait pour les géants, il savait pour mes compétences biaisées et même pour tout ce que j’avais pu penser par le passé. Et ça allait poser tous les problèmes évidents de ce genre de situation : je ne pouvais plus mentir, je ne… eh, mais ?

— Pourquoi ce type à l’administration m’a-t-il interrogé, dans ce cas ? Il aurait déjà dû tout savoir sur moi, réalisai-je.

Ce n’est pas ce que tu penses, Wuying, répondit la persona dans ma tête. Lorsque tu meurs, tout est extrait de ton âme. Puis, une nouvelle âme est créée, et tout ce qui faisait de toi est rassemblé pour ça. Ces données ne restent pas au sein du système, il n’en garde ni copie, ni rien. Il est ainsi fait.

— Oh, soupirai-je.

Alors, il ne conservait pas les données qui transitaient en son sein. Un peu étrange, mais il devait sans doute avoir une bonne raison. Peut-être ne pouvait-il simplement pas stocker autant d’informations. Ce qui avait du sens, si l’on réfléchissait bien : il agissait sur un monde gigantesque – oh, plus que gigantesque, même – et il était désormais certain qu’il ne possédait pas de pouvoir hors d’Imperos, pour une cause qui m’échappait en réalité toujours.

Tandis que nous discutions de ce qui entourait le système et son fonctionnement – tout ce dont la persona pouvait parler instinctivement, ses connaissances profondes qui n’avaient pas été perdues lors de son lavage de personnalité – les ténèbres s’épaississaient.

— On dirait que je vais me faire attaquer par des monstres, fis-je remarquer. Il ne peut pas y avoir que des elfes, dans cette forêt.

Il n’y a que des elfes.

— Quoi ? Pas de biodiversité ? m’étonnai-je. Comment font les plantes pour… Hm… Non, laisse tomber. Je ne veux même pas savoir.

Chaque biome est la demeure d’une espèce particulière d’individus. Autour d’Imperos, tu as noté qu’il y avait des gobelins dans la montagne, des chupacabras dans la plaine, des slimes dans un petit bosquet, un marais, un peu plus loin. Il peut effectivement y avoir plusieurs espèces dans un même biome, mais il s’agit d’un cas extrêmement rare. Lorsqu’une espèce migre pour chasser, par exemple, ou par le fruit d’une lente évolution. Mais je t’assure qu’il n’y a que des elfes dans cette forêt. Je peux le sentir.

Oh. Si elle pouvait le sentir, qui étais-je pour discuter… Finalement, je ne connaissais rien de ce monde et je m’en rendais compte un peu plus chaque jour.

Soudain, je sentis un vertige m’emporter et ma conscience se faire violemment bouter en moi.

Qu…

La persona venait de prendre le contrôle de mon corps de force, sans me demander l’autorisation ni même me prévenir. Elle avait pourtant promis de ne jamais le faire, sauf en cas…

Danger ?!

Alors même que le mot traversait mon esprit, je sentis mon corps pivoter et se baisser légèrement, esquivant d’un cheveu un projectile qui siffla à côté de mon oreille et atterrit contre le tronc derrière moi dans un thung sourd.

La persona se retourna pour observer ce qui avait manquer de me tuer ; il s’agissait d’une flèche, planté dans l’arbre, dont les plumes vertes qui en ornaient l’extrémité flottaient encore légèrement suite à tout ça.

Si elle n’avait pas réagi à temps, je me serais fait transpercer la gueule par cette flèche.

Une flèche, hein ? Des habitants uniques ?

Je croyais que les elfes ne m’attaqueraient pas ? demandai-je intérieurement.

— Je le croyais aussi, répondit ma bouche. Quelque chose ne va pas.

Je m’attendais à une deuxième attaque suivant la première. Si l’archer désirait me tuer comme ce tir précis me le laissait supposer, il n’allait sans doute pas arrêter là. La persona ne bougea plus d’un poil, écoutant et reniflant les environs, ses yeux vibrant de droite à gauche de façon analytique.

Attends… « reniflant » ? Tu me prends pour un chien policier ?!

— Chut, chuchota-t-elle. J’essaye de repérer notre agresseur.

Elle resta encore ainsi, immobile et concentrée, pendant plusieurs minutes. Au bout de ce long moment – trop long dans cette situation – je sentis la tension dans mes épaules disparaître tandis que mes muscles se détendaient.

— Disparu, conclut-elle finalement. Il n’est plus là. Il a tiré et fui, très probablement.

Pensait-il m’avoir tuée ? J’avais toujours lu que les elfes étaient fiers de leurs compétences en archerie et que toute allusion à un tir raté était un profond manque de respect envers eux. Mais encore une fois, il s’agissait d’histoires… Qui pouvait dire si les elfes de ce plan étaient les mêmes que ceux des grands récits que j’avais lus ?

Peut-être que le fait qu’il m’eût agressée avec une flèche tirée d’une main de maître était d’une quelconque information sur la réalité de la chose. Mais pourquoi avait-il fui ?

La persona se retira prudemment pour me laisser la place à nouveau.

Allons-y… Je veux comprendre pourquoi nous avons été attaquées. Ces elfes ne sont pas agressifs, habituellement.

D’un pas bien moins assuré, je me mis en route dans la direction d’où était venue la flèche.

Raka
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10 thoughts on “DMS : chapitre 142

  1. Pas mal de points sympa soulevés ici. L’histoire de la mort notamment.
    Et sur le cliff hanger, voilà qui est étrange en effet, on a envie de savoir pourquoi cette attaque. N’y a-t-il vraiment que des elfs, ou bien est-ce que la persona se trompe… (est-ce seulement possible).
    Vivement le prochain chapitre et merci pour celui-ci.

  2. merci pour me chapitre !

    et faute de frappe au début : Sjaaghs dans 

    « — Oui… murmurai-je. Ça et les Sjaaghs. Tu m’as dit que les deux se trouvaient dans la région et que nous pourrions en profiter. »

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