MoL : Chapitre 60
MoL : Chapitre 62

Chapitre 61 – Fourmilières

 

Lorsque Zorian ouvrit les yeux, il était de retour à Cirin, sujet aux éternels jeux du matin de sa sœur. C’était, quelque part, un soulagement. Au moment où la lumière rouge avait baigné tout ce qui l’entourait à la fin de l’itération précédente, il s’était surpris à craindre qu’il pût exister des conséquences à long terme. Un Primordial était impliqué, après tout, et il savait d’instinct que ce n’était pas une bestiole à prendre à la légère. Il y avait déjà eu un précédent parlant d’un Primordial pouvant affecter les âmes, si l’on considérait la façon dont la création des métamorphes était liée à son essence.

Après avoir chassé Kirielle de sa chambre, il s’assit et s’autorisa un petit tour d’horizon de son esprit et de son âme, à la recherche de tout dégât subtil résiduel. Seulement une fois que son autodiagnostic fut terminé s’autorisa-t-il à se détendre.

Il se demanda ce que signifiait cette lumière rouge. Les cultistes avaient de toute évidence perdu le contrôle du rituel et avaient échoué d’une manière mortelle, tuant tout le monde dans la zone… mais il s’interrogeait sur la nature exacte de l’échec, et à quel point les dégâts avaient pu être important. Il se pouvait que stopper le rituel en plein milieu s’avèrerait aussi dangereux qui le laisser finir sa course.

Mais peu importait pour l’instant – ils allaient simplement devoir trouver un moyen de l’arrêter avant qu’il ne démarre.

Et comme bonus, empêcher le rituel de démarrer permettrait de sauver Nochka et les autres enfants, qui ne se feraient alors pas horriblement mutiler et massacrer. Précédemment, Zorian roulait à l’adrénaline et avait des soucis plus urgents à gérer, comme des mages hostiles qui tentaient de le tuer… Aussi avait-il été capable de repousser l’impact émotionnel de cette scène loin de lui pour ne pas trop y penser. Mais maintenant, il n’y avait plus de distraction lui permettant de reléguer ces horreurs au second plan… et Zorian avait vraiment une excellente mémoire, spécialement après être passé par tous ces entraînements Aranea à ce sujet.

Putain.

Ces souvenirs allaient le hanter pour les mois à venir, minimum. Il le savait. Spécialement la partie concernant Nochka. Ce n’était pas comme si les souffrances des autres gosses le laissaient indifférent, mais ils étaient avant tout des étrangers. Il avait vu tant de choses arriver à des étrangers pendant l’invasion qu’il en était désormais anesthésié. Mais Nochka… il la connaissait. Même avant de se faire tirer dans la boucle, avant qu’elle de devînt l’amie de sa petite sœur, il l’avait connue. Même si elle n’était alors que cette petite fille dont il avait tiré le vélo de la rivière. Il lui était difficile de juste balayer ces idées pour penser à autre chose.

Heureusement, il n’eut pas besoin d’une distraction toute trouvée. Zach débarqua à sa porte une fois encore, comme il l’avait fait lors du mois précédent, et c’était quelqu’un à qui parler pour oublier. Bientôt, tous deux se retrouvèrent assis dans un compartiment du train, direction Cyoria.

— Pas de Kirielle, cette fois ? interrogea Zach, perdu dans ses pensées. Je suppose que ce mois ne va pas être une nouvelle sinécure, dans ce cas ?

— Une nouvelle ? pouffa Zorian. Quelles vacances le mois précédent a-t-il été, je te le demande.

— Franchement, c’est majoritairement de ta faute, lui dit directement Zach. So tu voulais vraiment te reposer, tu n’aurais jamais dû te mettre à t’occuper de problèmes sérieux comme tu l’as fait. Merde, si tu me demandes, de vraies vacances nécessiteraient de carrément quitter Cyoria pour de bon. On peut toujours le faire, si tu veux. Je connais une plage super agréable à Tetra, loin au sud…

— Non, je ne pense pas que ce soit une bonne idée, rétorqua Zorian en agitant la main. Ne te méprends pas, j’ai besoin de repos… mais je ne vais pas être capable de me relaxer avec tout ce qui m’inquiète. Passons quelques mois à enquêter sur toutes ces nouvelles informations que nous avons gagnées. Ensuite, on pourra se reposer.

— Oh ? capta Zorian, se redressant sur son siège. Alors tu as trouvé quelque chose dans la mémoire de ce mage que tu as torturé ?

— Je ne l’ai pas tor… Oh, bref. Un paquet de choses, oui, acquiesça Zorian, l’air heureux. L’assaut sur le Gouffre était une manœuvre extrêmement risquée, même pour des voyageurs temporels tels que nous. Heureusement, nous y avons acquis de nouvelles informations. Mais tu sais, on ne gagne pas gros sans prendre de gros risques, même au sein de la boucle temporelle. Donc, tu veux que je te raconte tout, ou juste un résumé ?

— Fais court pour l’instant, répondit Zach. On peut voir les détails plus tard.

— Très bien, fit Zorian en hochant la tête d’un air décidé. Tout d’abord, as-tu remarqué ce que portaient ces mages ? Ceux derrière la barrière ?

— Des robes rouges, répondit aussitôt Zach en acquiesçant à son tour. Le même genre que le troisième voyageur portait. Oui. J’ai remarqué.

— Elles ne sont pas du même genre que sa robe, elles sont totalement identiques, rectifia Zorian. J’en suis parfaitement certain. Et c’est intéressant, car ces robes ne sont pas accessibles sur le marché libre. Elles ont été créées spécifiquement pour le cercle intérieur de l’Ordre Ésotérique du Dragon Céleste. Personne à part eux ne devrait en porter une.

— Il pourrait simplement l’avoir volée, fit remarquer Zach. Bien qu’évidemment je n’aie aucune idée de la raison pour laquelle il se serait embêté à aller piquer ce genre de trucs en particulier.

— Ces robes sont supposées être des merveilles de l’ingénierie magique, continua Zorian. Elles sont faites à partir de matériaux très rares et encore plus impressionnants, et profondément enduits de sorts de défense puissants et de barrière de privatisation. Si elles sont aussi impressionnantes que le mage que j’ai interrogé semblait le croire, je ne suis pas surpris que Robe Rouge pût avoir voulu en posséder une. Nous allons définitivement en voler une afin que je puisse la démanteler.

— Merde ! Si elles sont si impressionnantes, ajouta alors Zach, alors on les vole toutes ! Si elles sont faites de matériaux rares, on pourra les revendre et se faire des montagne d’argent. C’est un peu malheureux, cela dit, car maintenant, on ne peut pas savoir si Robe Rouge s’est simplement montré intelligent en volant cette robe ou s’il faisait réellement partie du Culte.

— Je pense qu’il y a de fortes chances qu’il en fasse partie, dit immédiatement Zorian. Il s’est montré extrêmement tôt, lorsqu’il en a eu après nous, et il portait la robe, ce qui implique qu’il l’avait déjà à portée de main. La fois où il a essayé de te tuer alors que tu étais à peine sorti de ton lit est assez parlante – il est venu te voir aussi vite qu’il le pouvait, sans aucune préparation, et il la portait.

— C’est un bon point, fit Zach en fronçant les sourcils. Bien, si c’est le cas, alors il devrait être facile à trouver. Combien de membres le cercle intérieur du Culte possède-t-il, après tout ?

— Quinze, répondit Zorian sans hésiter.

— Tu les as tous trouvés grâce à ce mage ? s’exclama Zach, surpris.

— Pas tous, non, corrigea Zorian en secouant la tête. J’ai seulement réussi à trouver les identités de cinq d’entre eux avant la fin de l’itération. Mais je sais combien il y en a, et il ne devrait pas être trop compliqué de traquer le reste grâce aux informations dont je dispose. Spécialement maintenant que je connais l’identité de celui qui dirige le Culte.

— Mec, je commence à être vraiment jaloux de ta magie mentale, lui avoua Zach. Quoi que j’ai tenté de découvrir sur le Culte, ça n’a jamais abouti qu’à des impasses. Sans même parler du dirigeant, rien que l’identité des membres de haut rang ne m’a jamais été révélé, pas même grâce aux potions de vérité.

— Probablement parce que les membres du cercle intérieur ainsi que tous ceux bénéficiant d’une position importante ont juré solennellement, et probablement sous un effet magique, de ne jamais rien dire… La magie mentale se contrefiche de ce genre de subtilité. Ils n’ont pas besoin de parler pour me dire ce qu’ils savent.

— Ouais, ouais, baigne-toi dedans, grommela Zach. Bon. Et tu attends quoi ? Tu vas finir par le dire qui c’est, le fou à la tête des fous ?

— Varimah Tinc, dirigeant de la branche locale de la Guilde des Mages, lui annonça Zorian.

Zach eut besoin de quelques secondes de silence pour diriger l’information.

— Eh ben merde, finit-il par jurer. Pas étonnant que les envahisseurs puissent construire des bases sous la ville et y opérer sans être inquiétés pendant plus d’un mois ! Ce type a la position parfaite pour bloquer et saboter tout type de tentative d’enquête.

Zorian acquiesça sans dire mot. Bien qu’Eldemar possédât plusieurs institutions dédiées à la lutte contre les activités criminelles, la Guilde des Mages était la première force servant à cette fin. Pervertie, elle était certaine de faire en sorte que plus rien d’autre ne fonctionnât.

— Tu parles d’un renard qui dirige le poulailler, lâcha Zach. Je suppose que je ne devrais pas être surpris, il était évident depuis des années qu’un type haut placé aidait l’invasion… mais ce genre de truc me prend toujours par surprise. Putain, qu’est-ce qu’un type comme lui espère gagner dans cette histoire, de toute façon ?

— Oh, ça, c’est une excellente question. Merci de me le rappeler, lui dit Zorian dans un sourire. Tu vois, j’en ai découvert bien plus au sujet de ce que le cercle intérieur compte achever grâce au rituel, et je peux te dire que ce n’est pas ce à quoi les Ibasiens moyens songent. Pas du tout, même.

— Ils ne tentent pas de libérer un Primordial afin de le laisser massacrer le pays, afin d’apaiser leur dieu dragon qui déteste l’humanité ? tenta Zach.

— Non, loin de là, fit Zorian en secouant lentement la tête, fixant son ami droit dans les yeux. C’est ce que les membres du culte pensent, oui. Le cercle intérieur sait que tandis que le rituel a pour but de libérer le Primordial, leur but n’est pas de le laisser faire ce qu’il veut. Ils cherchent à le réduire en esclavage afin de posséder leur propre super arme de destruction globale, massive et intemporelle, ainsi qu’un génie en bouteille personnel. Le Primordial emprisonné est censé être Panaxeth, Celui à la Chair Informe, et ils croient tous qu’il peut leur accorder la jeunesse éternelle et transformer leurs corps en… quelque chose de mieux.

— De mieux ? s’offusqua Zach en levant les sourcils. Le genre de mieux où tu finis plus rapide, plus puissant mais couvert d’yeux et de tentacules ?

— Eh bien, dans le cas du mage que j’ai interrogé, ça impliquait une parfaite santé et ses vingt-et-un ans à nouveau, fit Zorian, avant de continuer en murmurant. Et une plus grosse bite.

Zach renifla, amusé.

— Panaxeth est supposé être un changeur de chair, plutôt qu’un métamorphe comme on les connait aujourd’hui, continua Zorian. En théorie, il lui est possible de guérir maladies et malédictions, peu importe l’âge des personnes, de modifier leur corps en quelque chose d’autre, ce genre de trucs. C’est juste une question de contrôle. Peuvent-ils le forcer à agir de façon aussi précise, sans danger ?

— Peuvent-ils ?

— Aucun moyen de le savoir, j’en ai peur, admit Zorian. Mais j’en doute. L’idée même de restreindre Panaxeth avec un sort d’enfermement basé sur son essence est déjà louche, mais pervertir son esprit ? Même le cultiste admettait en son for intérieur que la nature changeante de Panaxeth signifiait que le sort ne resterait pas efficace très longtemps. Ce qui veut dire qu’ils doivent le réduire en esclavage en moins de quinze minutes.

— Et tu penses qu’ils ne peuvent pas aller si vite, comprit Zach.

— Je pense que c’est impossible, même s’ils disposaient de tout le temps du monde, rectifia Zorian. Laisse-moi le dire autrement. Lorsque j’ai envahi l’esprit du mage, à la fin, j’ai rencontré des défenses puissantes et sophistiquées. Meilleures que tout ce que j’avais pu voir jusqu’alors chez un humain. Il m’a fallu plusieurs minutes pour démanteler les barrières et accéder à son esprit. À ce moment, je pensais que les protections étaient là pour combler le manque du bouclier qui entourait le site du rituel… Mais c’était juste une inquiétude secondaire : leur vrai but était de prévenir toute contrattaque du Primordial lorsqu’ils comptaient le soumettre.

— Ah, j’ai pigé. Tu penses que si tu peux les traverser en quelques minutes, le Primordial peut le faire aussi.

— Ouais, admit Zorian. C’est possible, je suppose, que je surestime Panaxeth et qu’il ne dispose d’aucun moyen de contrattaquer en visant leurs esprits. Mais les Primordiaux sont censés être le genre de trucs vieux comme le monde, ceux qui ont donné du fil à retordre même aux dieux. De plus, le pouvoir de celui-là se résume à manipuler la matière vivante, y compris le système nerveux. Au pire, je m’attends à ce qu’il dispose d’incroyables défenses mentales. Je suis sûr qu’il pourrait encaisser des attaques mentales sans efforts, si elles n’étaient pas lancées par un expert télépathe.

Zach et Zorian continuèrent de discuter pendant près d’une demi-heure encore, à propos des secrets découverts dans la mémoire du mage ennemi à la fin de l’itération précédente. Au bout d’un moment, ils en eurent fait le tour.

— Hmm… soupira Zach. Et moi qui pensais que Quatach Ichl ne m’avait pas suivi parce qu’Alanic l’occupait.

— En un sens, c’est le cas, dit Zorian. Si la liche avait quitté le champ de bataille pour nous suivre, ses soldats auraient sans aucun doute perdu la bataille… et j’ai l’impression qu’il tient aux Ibasiens plus qu’aux cultistes de Cyoria. Donc oui, Alanic et les autres lui ont bel et bien tenu la jambe. Pourtant, si Quatach Ichl avait estimé que le rituel pouvait être compromis, il nous aurait probablement donné la chasse de toute façon. Heureusement pour nous, sa coopération avec le Culte n’est pas tout rose. Les dirigeants du Culte ne lui ont jamais dit qu’ils seraient pratiquement sans défense une fois le rituel démarré, ce qui lui donne une estimation corrompue des forces à disposition contre nous, pauvres intrus. Lorsqu’on se rue vers le Gouffre, il n’a aucune idée que les sept mages les plus puissants du site du rituel n’ont aucun moyen de participer à la défense.

— Ils ont peur que Quatach Ichl ne tire profit de leur faiblesse pour en finir avec eux, comprit Zach.

— Exactement, acquiesça Zorian. Particulièrement parce qu’ils ne sont sans doute pas totalement certains de ce que la liche sait sur le véritable but du rituel. Il ne devrait rien en savoir, mais… un vieux archimage tel que lui est difficile à tromper, ou même à garder dans l’ignorance des choses qui l’entourent. Et s’il savait que le Culte tente de prendre le contrôle du Primordial, il ne serait pas particulièrement étrange de le voir tenter de saboter leur rituel une fois le Primordial libéré de sa prison.

Pendant une bonne minute, tous deux gardèrent le silence. Zorian n’avait plus rien de pertinent à raconter, et Zach semblait réfléchir à quelque chose.

— Tu sais, je me disais, reprit l’héritier Noveda en regardant autour de lui dans le compartiment du train. Pourquoi sommes-nous toujours dans ce train ? Tu n’as pas emmené ta sœur et nous sommes assez loin de Cirin, maintenant. Ne pouvons-nous pas simplement nous téléporter directement à Cyoria ?

— Eh bien… oui, avoua Zorian. Je me disais juste qu’ici, c’était un aussi bon endroit pour discuter que n’importe où ailleurs. Confortable, tout ça. Tu sais ? Mais j’aimerais faire un détour avant de rejoindre Cyoria, si c’est bon pour toi.

— Bien sûr, répondit nonchalamment Zach. On va où ?

— Eldemar.

— La capitale impériale ? fit Zach sans cacher sa surprise. Pourquoi ?

— Pour voir si nous pouvons trouver une autre clé là-bas, expliqua Zorian. J’y pense depuis que j’ai détecté la couronne de la liche, et tu sais, au fait que ce sont à priori des trésors du premier empereur Ikosien. Je pense qu’il y a une chance que le trésor royal en abrite, au moins une, sinon plus. Je veux dire, la couronne d’Eldemar tente de s’approprier la légitimité de l’héritage de l’empereur de façon plutôt agressive. Même si la salle du trésor ne contient pas de clé, il serait utile de consulter leurs archives. Ils pourraient savoir où les clés pourraient se trouver, et ce, même si elles ne sont pas en leur possession. Ce serait un bon point de départ.

— Tu… veux t’introduire dans le trésor royal ? suffoqua Zach, qui eut ensuite besoin d’une seconde de silence pour reprendre son souffle et secouer la tête en ricanant. En fait, ouais, ça ressemble à une bonne idée. On devrait aussi aller jeter un œil au trésors de Sulamnon et quelques autres nations divisées. Tu sais, Eldemar n’a pas le monopole des tentatives de collecte des artefacts impériaux.

— Je sais, mais Eldemar est ce qu’il y a de plus proche, et je suppose qu’ils sont déjà au courant des recherches de leurs adversaires, et d’à quel point ces derniers sont avancés.

— Le seul problème, c’est que pénétrer par effraction dans le trésor royal, ce n’est pas une mince affaire, lui annonça Zach plus sérieusement. On ne peut pas le faire ce matin, sans s’être préparé, d’ailleurs. Et même avec toutes nos compétences, je doute que nous soyons aptes à le faire sans se faire choper. Tu ne me croirais pas si je te disais à quel point les types de la royauté le prennent mal, quand on s’introduit dans le palais sans y avoir été invité. C’est comme frapper une fourmilière – ils nous courraient après pendant le mois complet, et ils en ont les moyens. Il serait mieux de repousser ce genre d’excursion pour la fin du mois.

— Bien, accepta Zorian.

Ce n’était pas comme s’il s’était attendu à pouvoir simplement entrer dans la salle des trésors et vérifier tout ce qu’il souhaitait sans être dérangé.

— Mais, ajouta-t-il, je veux malgré tout tâter leurs défenses, pour savoir ce à quoi je m’attaque. Je suppose, d’après ce que tu dis, que tu as déjà réussi à t’y introduire, alors il faudra que tu me donnes les détails, plus tard.

— Je n’ai jamais réellement réussi à m’introduire dans la salle du trésor, précisa Zach. Je l’admets, je n’ai pas fourni des efforts immenses pour ça. Je l’avais fait pour rigoler, juste pour voir si j’en étais capable, vraiment, je te promets. Bon, il s’avère que ça s’est révélé un peu plus compliqué que dans mon imagination. En voyant comment les Ibasiens sont parvenus à monter cette invasion au nez et à la barbe de tout le monde, on pourrait penser que les forces royales sont incompétentes, mais détrompe-toi ! Ils gardent leurs trésors très, très jalousement. S’ils prêtaient seulement la même valeur à leurs sujets qu’à leurs possessions matérielles…

La suite de la phrase ne fut que grommelé tout bas, et Zorian parvint à peine à en discerner le sens.

— Je savais que ça pourrait nous attirer une certaine attention indésirable, avoua Zorian. C’est pourquoi je n’ai pas emmené Kirielle avec moi, cette fois. C’est aussi pour ça que je n’ai pas trop tenté de chatouiller la Maison Boranova la dernière fois : ils ont les moyens de créer des problèmes à tous ceux qui nous entourent. Bon, je suppose que dans le grand plan de l’univers, il importe peu que Kirielle puisse souffrir de nos actions, puisque tout se fera réinitialiser bientôt, mais je ne peux simplement pas m’autoriser à penser de la sorte.

— Pas de soucis, le rassura Zach en secouant la main. J’apprécie ce genre d’attitude, en réalité. J’étais un peu inquiet au début, je pensais que tu essayerais de me faire faire des choses pas très honnêtes sous couvert de la réinitialisation, mais en fait, t’es un type bien.

Zorian trouva la remarque amusante. Tout aussi amusant que le fait de tenter de voler les trésors de la famille royale ne constituait apparemment pas une chose pas très honnête. Ce n’étais pas surprenant, bien sûr, sachant comment celle-ci avait simplement observé la Maison Noveda se faire piller par le tuteur de Zach.

— Quoi qu’il en soit, nous allons embêter pas mal de gens influents ce mois-ci, conclut Zorian. La famille royale, la Maison Boranova et plus encore. Je compte également courir après les membres du cercle intérieur du Culte, et ils sont probablement tout aussi haut placés.

— Alors, pour ce mois, on va juste courir un peu partout et foutre le bordel, à taper un nid de guêpe après l’autre ? demanda Zach de façon rhétorique. Parfait. J’ai fait ça une paire de fois. C’est assez marrant.

Zorian observa Zach sans piper mot. Parfois, il enviait vraiment son camarade et ses dizaines d’années d’avance, durant lesquelles il avait eu tout le loisir de s’essayer à tout un tas de trucs.

 

___

 

Au bout du compte, leur visite d’Eldemar se termina sans complications, bien que ce fût principalement parce que Zorian avait passé son temps à écouter Zach lui expliquer quelles idées fonctionneraient et lesquelles seraient vouées à l’échec, lorsqu’il avançait un plan qui aurait le potentiel d’alerter les gardes de palais. Certaines des contremesures décrites par Zach l’auraient clairement pris au piège s’il s’y était essayé tout seul. Les barrières du palais couvraient un terrain si vaste et précises qu’elles pouvaient même détecter une personne fixant le palais pendant un peu trop longtemps. Zorian n’avait aucune idée de la façon dont un truc pareil pouvait fonctionner, mais avait décidé de faire confiance à Zach sur parole.

Quelque peu intimidé par les défenses en face de lui, Zorian décida de se limiter à une simple inspection visuelle pour le moment, à l’aide de pigeons capturés par ses soins et de son œil contrôlé à distance. Les protections du palais pouvaient détecter des animaux espions, mais les pigeons avaient une si bonne vision qu’ils étaient capables de survoler la limite externe du sort sans en être inquiétés.

Pour autant que Zorian pouvait le dire, ses actions restèrent implicites. Même s’il avait été détecté, Zach et lui avaient déjà quitté la ville, et Zorian contrôlait les oiseaux à l’aide d’une chaîne de télépathie.

Le lendemain, ils rendirent visite à Xvim et Alanic afin de tenter de les convaincre que la boucle temporelle était réelle et qu’ils avaient besoin de leur aide. Il y eut un léger désaccord entre les garçons sur la façon dont ils devaient s’y prendre – Zorian voulait prendre son temps pour les laisser accepter l’idée tandis que Zach insista sur le fait qu’ils devaient juste tout leur balancer tel quel pour voir ce qui allait se passer. Finalement, ils décidèrent de faire ainsi – si ça fonctionnait, ça leur permettrait d’économiser un temps précieux, cette fois-ci et à l’avenir ; si ça échouait, ils perdraient simplement un mois, ce qui n’était pas trop débilitant.

De façon prévisible, ni l’un ni l’autre ne réagit positivement face aux annonces brutes de Zach et Zorian, mais tous deux acceptèrent les notes qu’ils leurs tendirent, celles-là même qu’ils avaient confiées aux garçons lors de l’itération précédente et promirent d’au moins y accorder un instant. C’était déjà plus que ce que Zorian avait espéré de la rencontre, pour être honnête.

Veyers était toujours introuvable. Zach confirma que c’était même le cas au tout début de l’itération : il l’avait cherché au travers de Cyoria avant de venir à la rencontre de Zorian et ne l’avait pas localisé. Aussi, le troisième jour, Zach et Zorian décidèrent de démarrer une enquête plus approfondie à son propos.

Spécifiquement, ils prévirent de s’introduire dans la Maison Boranova afin d’y interroger Andoril Boranova – l’homme qui servait de tuteur à Veyers depuis que les parents de ce dernier avaient rendu l’âme lors du Grand Nettoyage.

Par nécessité, leur effraction ne pouvait être très subtile. Même s’ils n’étaient plus les plus puissants, les Boranova étaient malgré tout une Maison Noble, et leur manoir était entouré d’excellentes protections. Ni Zach ni Zorian n’étaient d’humeur à gaspiller plusieurs mois à comprendre progressivement le fonctionnement des défenses afin de les contourner pacifiquement. Aussi décidèrent-ils de simplement se ruer à l’intérieur, s’assurer que Veyers n’était pas planqué quelque part dans la maison, à l’abri de puissantes barrières anti-détection, enlever Andoril et se téléporter jusqu’à un lieu prévu à cet effet, où ils pourraient alors interroger l’homme en paix.

L’attaque initiale sur le manoir démarra au milieu de la nuit – les autorités de la ville était plus molles à cette heure – et consista en un lancement de plusieurs sorts analyseurs de barrières par Zorian, dans le but de localiser la pierre magique les alimentant. Il fut instantanément détecté, bien entendu, mais il fallut du temps aux membres de la Maison Noble pour s’organiser, comprendre ce qu’il se passait et mettre une réponse en place. Avant qu’ils ne pussent réagir, Zorian avait déjà trouvé l’information qu’il cherchait.

— Par ici, dit Zorian en pointant son doigt en direction de la pierre.

— Compris, confirma Zach, commençant déjà une longue chaîne de gestes. C’est droit devant !

Soudain, un sort d’artillerie dévastateur frappa le mur face à eux, ouvrant une toute nouvelle entrée dans la maison, là où il n’en existait pas encore trois secondes plus tôt. Ils se ruèrent à l’intérieur, mirent les quelques défenseurs qu’ils rencontrèrent hors d’état de combattre et foncèrent vers la pierre.

Zorian fut choqué par la facilité avec laquelle l’opération se déroula. Personne n’était capable de les arrêter : les habitants du manoir furent totalement pris par surprise face à la férocité et la soudaineté de l’intrusion, et la plupart tentèrent plutôt de fuir que de réellement les arrêter. En un peu plus d’une minute, Zorian et Zach avaient atteint la salle de la pierre de protection. La porte était forgée dans un acier épais et renforcé par alchimie, virtuellement indestructible dans le peu de temps dont ils disposaient… Mais malheureusement pour la Maison Boranova, les murs ne suivaient pas la même règle, et Zach en fit exploser la partie qui soutenait les gonds, sans cérémonie. Après quoi, la sphère dorée servant d’ancre aux protections de la maison fut facilement atomisée.

Une fois que l’ancre des défenses de la maison fût de l’histoire ancienne, toutes les barrières entourant diverses parties du manoir se désactivèrent. Parfois, des familles riches disposaient d’un système de secours au cas où la pierre d’ancrage venait à avoir un problème, mais apparemment, les Boranova ne s’étaient pas encombrés d’une telle option. Une fois sûrs qu’aucune barrière anti-divinations ne les retenait plus, Zach et Zorian se hâtèrent de scruter l’intégralité des lieux à la recherche de Veyers.

Et ils ne le trouvèrent pas.

Mais cela importait peu – ils s’y attendaient. Ils se dirigèrent alors immédiatement en direction d’Andoril, qui tentaient actuellement d’organiser une espèce de défense improvisée après avoir averti les autorités de l’intrusion. Le groupe qu’il avait rassemblé leur offrit ce qui s’apparentait le plus à de la résistance depuis qu’ils étaient arrivés, mais un manque de protections mentales les fit souffrir de lourde et rapides pertes avant qu’ils réalisassent ce que Zorian leur avait fait.

Andoril Boranova fut assommé et capturé, et tous trois se téléportèrent immédiatement au loin. Ils effectuèrent plusieurs sauts successifs afin de brouiller les pistes, changeant de direction et de distance à chaque fois, avant de finalement arriver dans une petite boîte souterraine ne possédant aucune sortie physique. Ils l’avaient bien entendu préparée en avance dans ce seul et unique but.

Mais étrangement, lorsqu’ils firent revenir Andoril à lui et commencèrent à l’interroger à propos de Veyers, l’homme éclata de rire.

Un simple rire, frais et honnête, mais amer.

— Veyers, Veyers, finit-il par soupire d’un seul coup. C’est toujours ce gamin, n’est-ce pas ? Très bien, qu’a-t-il fait, cette fois ?

— Peu importe, répondit Zorian, sa voix résonnant d’une manière magique.

Lui et Zorian se cachaient derrière plusieurs couches de vêtements et de sorts d’anonymat, et l’homme était à priori incapable de lancer quelque sort que ce fût grâce au poison perturbateur de magie que Zach lui avait injecté lorsqu’il était inconscient. Il fallait espérer que les mesures qu’ils avaient prises étaient suffisantes pour que des enquêteurs ne pussent pas remonter jusqu’à eux, car ils comptaient laisser Andoril repartir une fois qu’ils en auraient fini avec lui.

— Où est-il ? continua Zorian, la voix déformée en un écho.

— Je ne sais pas, avoua immédiatement Andoril en grommelant, visiblement contrarié – et il l’était réellement, Zorian ayant déjà une emprise ferme sur ses pensées.

— N’es-tu pas son tuteur ? demanda Zach à son tour. Comment peux-tu ne pas savoir ?

— Comme si ce gosse m’avait jamais écouté ! claque Andoril sur un ton sec. Ils ont fait de moi son tuteur, mais ne m’ont jamais donné quelque autorité pour le discipliner ! Il va et vient comme bon lui semble, je ne l’ai pas vu depuis une semaine entière, depuis qu’il s’est fait expulser de l’Académie.

— Pourquoi a-t-il été expulsé ? questionna Zach.

— Il a perdu son sang-froid et a donné naissance à une boule de feu centrée sur lui-même. Il n’y a pas eu de morts, mais certaines personnes autour de lui ont soufferts de brûlures, y compris un professeur qui a tenté de le contenir, expliqua Andoril. L’Académie a décrété qu’il les avait attaqués. Il a dit qu’il a simplement perdu le contrôle de son mana, et que si l’éducation là-bas était d’une quelconque qualité, il ne disposerait pas d’un contrôle aussi bancal sur ses capacités.

— Et qu’en penses-tu, toi ? continua Zach, intéressé par la réponse.

— Moi ? Je pense que Veyers a réellement perdu le contrôle et que l’Académie le sait. Ils cherchaient simplement une bonne excuse pour se débarrasser de lui officiellement, renifla Andoril. Je ne les condamne pas pour ça. Je ne voudrais pas de lui si j’étais à leur place, moi non plus. Putain, Veyers, pourquoi est-ce que tu te fous toujours dans des situations pareilles ?

— Je trouve que tu te montres étonnamment coopératif, nota Zorian.

— J’en ai assez de prendre la responsabilité de tout ce que fait ce gamin, admit aussitôt Andoril. Je ne l’ai pas vu depuis une semaine complète et les premières nouvelles que je reçois de sa part arrivent sous la forme d’un enlèvement brutal par deux fous furieux à sa recherche. Des fous qui n’hésitent pas à lancer une attaque frontale sur une Maison Noble dans une ville majeure… et son assez puissants pour y parvenir facilement. Non, je ne mourrai pas pour ce gosse.

Il y eut une légère accalmie, et un bref silence. En lisant les pensées de leur captif, Zorian pouvait affirmer que le fait qu’ils eussent masqué leurs identités le rassurait quelque peu – s’ils avaient simplement montré leurs visages, il aurait estimé qu’il ne finirait pas la journée en vie, et se serait montré bien moins coopératif. Mais comme les choses se déroulaient, il sentait qu’il avait toutes les chances de revoir la lumière du soleil, s’il leur disait simplement ce qu’ils voulaient entendre.

Le fait qu’ils le questionnaient à propos de Veyers et non d’un autre problème majeur, plus secret et délicat de la Maison Noble y contribuait également.

L’interrogatoire dura plus d’une heure et éclaira somme toute celui qui avait un jour été leur camarade de classe, partiellement au travers d’un honnête jeu de questions-réponses avec Andoril, et en partie également grâce à l’utilisation stratégique de la télépathie et de l’effacement de la mémoire à court terme. Il s’avéra que la Maison Boranova possédait une lignée, mais la plupart de ses membres ne l’éveillait jamais à son plein potentiel. Dans son état dormant, la lignée offrait simplement à une personne une excellente affinité avec la magie du feu. Seuls les membres de la branche principale de la famille savaient comment embraser la lignée afin de l’activer à son plein potentiel, donnant à son possesseur des compétences encore plus flamboyantes.

Bien que la Maison Boranova eût évité l’extinction durant les Guerres de Fractionnement et le Grand Nettoyage, ils avaient perdu la plupart des membres importants de la lignée. Au sein de la branche principale de la famille, seul Veyers avait survécu aux tribulations et son père était mort sans avoir pu embraser la lignée de son fils, sans même avoir eu l’occasion de transmettre les spécificités à qui que ce fût.

En conséquence de quoi certains des membres les plus influents de la Maison s’étaient mis à remettre en question le droit légitime de Veyers à la succession. Il était trop jeune, disaient-ils, et ne possédait pas une lignée éveillée. Quel genre d’héritier pouvait se prétendre légitime avec une lignée endormie ? Qu’est-ce qui le rendait simplement qualifié pour diriger la Maison Boranova ? N’aurait-il pas été plus pertinent de placer une personne plus capable et mature à la tête des affaires de la famille, en ces temps difficiles ? Quelqu’un comme… l’un d’entre eux ?

Le conflit avait menacé de déchirer l’équilibre de la Maison Boranova, jusqu’au jour où la faction pro-Veyers avait réussi à créer un nouveau rituel d’ignition en se basant sur de nombreuses archives historiques et des spéculations risquées. Pressés par le temps et peu enclins à laisser filer la légitimité du pouvoir, ils avaient décidé d’utiliser le rituel sur Veyers sans attendre.

Au début, tout semblait fonctionner. Veyers avait développé une forme non-structurée de magie du feu, comme ses prédécesseurs embrasés, et il était alors capable d’ouvrir des serrures magiques uniquement accessibles aux membres à la lignée éveillée. Ainsi, il put entrer dans des zones secrètes de sa famille. Tous les prétendants avaient abandonné leurs réclamations et tout était redevenu calme pendant un certain temps.

Malheureusement, il était bientôt devenu évident que soit le nouveau rituel d’ignition était défectueux, ou qu’il nécessitait un entraînement spécifique afin d’en stabiliser les effets, parce que Veyers avait commencé à perdre le contrôle non seulement sur sa magie, mais également sur ses émotions. Il était devenu plus enclin à des sautes d’humeurs, lunatique, se mettait à rire sans raison d’une seconde à l’autre pour se retrouver dans un état dépressif peu de temps après, avant d’entrer dans une colère noire quand on lui en faisait la remarque. Sa magie de feu non-structurée avait commencé à se manifester en fonction de ses désirs inconscients, échappant totalement à son contrôle de temps à autre, comme pourvue de son propre esprit.

La Maison Boranova avait rapidement contacté plusieurs experts et mis au point des exercices magiques devant permettre à Veyers de regagner quelque niveau de contrôle sur ses pouvoirs. Rien ne pouvant être parfait, les plaintes à propos de ses droits s’était faites plus virulentes encore. Enragé, Veyers avait tenté de faire exécuter ses détracteurs, mais la Maison Boranova était dans une position bien trop instable pour commencer à éliminer ses propres membres… Essentiellement, même juste essayer aurait mené à une guerre interne.

Progressivement, Veyers s’était laissé sombrer dans un abysse de colère et d’amertume face au spectacle que constituait la trahison de sa propre famille, et avait commencé à s’en prendre à tout le monde autour de lui. Lorsqu’il avait rejoint l’académie, cette colère était si profonde et avait déjà englobé l’Académie elle-même ainsi que son personnel, leurs tentatives pour lui permettre de contrôler ses pouvoirs et son humeur n’ayant jamais été assez efficaces à son goût. Comme sa propre famille, l’Académie avait échoué.

Parce qu’un malheur n’arrive jamais seul, comme Veyers et Andoril ne s’entendaient pas très bien, ce dernier n’avait aucune idée des amis qu’aurait pu avoir Veyers. Il était improbable que quiconque au sein de sa famille en saurait plus, d’ailleurs – Veyers avait coupé les ponts avec la plus grande partie de la Maison Boranova, même ceux qui l’avaient soutenu au départ, les accusant des conséquences de l’ignition ratée. À ce moment, il n’était plus qu’un héritier que de nom. Il n’avait pas encore été relevé de ses droits uniquement parce qu’il existait plusieurs candidats valides pour le remplacer, et le Conseil des Anciens avait peur de déchirer la Maison s’ils devaient choisir son remplaçant immédiatement.

Zach assomma Andoril et ils l’abandonnèrent dans un champ près de Cyoria, s’assurant qu’il s’éveillerait quelques minutes plus tard. Après trente minutes supplémentaires passées à masquer leurs traces, ils retournèrent à la Maison Noveda. Zorian vivait techniquement à nouveau dans son vieux dortoir, mais Zach et lui étaient tombé d’accord sur un point : il était plus pratique qu’il emménageât avec Zach pour le reste du mois. De la sorte, ils seraient toujours proches l’un de l’autre afin de coordonner leurs actions, et prêts à fuir ou combattre le cas échéant.

Ils avaient énervé un paquet de gens ce soir-là, après tout, et ils n’allaient pas s’arrêter là. D’autres allaient également finir furieux par leur faute. Si leurs chasseurs parvenaient à les pister, il était plus sage de ne pas avoir à combattre chacun de son côté.

 

___

 

La fureur créée par leur attaque sur la Maison Boranova était spectaculaire. Zorian avait initialement prévu de s’en prendre aux membres du cercle intérieur du Culte immédiatement après ça, mais décida de remettre ce plan à plus tard en voyant l’échelle de la chasse à l’Homme organisée contre eux. Les autorités de Cyoria avaient vraiment laissé un tel truc se produire sous leur nez – entre l’attaquer sur la Maison Boranova et les fréquentes incursions de monstres, Cyoria n’avait plus vraiment l’air d’un endroit sûr.

Zach et Zorian finirent par passer le plus clair des trois jours suivants hors de la villa, visitant de nombreux endroits découverts par Zach dans le passé à la recherche de ce fameux sort de simulacre. Il existait sans doute un moyen plus efficace de trouver ce sort, mais Zorian était un peu dégoûté de la collecte d’informations à ce point, et Zach pouvait toujours mettre en pratique ses compétences de combats face à divers monstres et mages hostiles qu’il connaissait. Zach semblait trouver tout ça plus marrant qu’autre chose.

Ils combattirent une tribu entière de yétis invisibles des montagnes afin de piller le trésor que constituait les restes de ce qu’ils avaient collectés sur des voyageurs malchanceux ou imprudents. Ils éradiquèrent une infestation massive de guêpes-joyaux dans un ancien temple afin de pouvoir accéder à une chambre secrète dans laquelle leur ruche principale était située. Ils capturèrent avec succès un monstrueux poisson-chat mangeur d’Homme qui terrorisait les villages proches de la rivière Woga et sortirent de son estomac un écrin métallique contenant des parchemins magiques, les sorts qu’il renfermait parfaitement conservés même après des années d’exposition aux acides gastriques du monstre. Ils finirent par prendre d’assaut une tour, résidence d’un nécromancien mineur, avant de piller les possessions d’un culte démoniaque.

Ils ne trouvèrent pas le sort de simulacre, mais le mois ne faisait que commencer et Zorian n’avait pas l’impression qu’ils perdaient leur temps. Non seulement l’expérience de combat était-elle toujours précieuse, mais ils avaient découvert toutes sortes de trésors dans leurs butins. Bien que Zach eût déjà fouillé tout ça précédemment, il ne s’était pas concentré sur ce qui intéressait Zorian, et de nombreuses chose qui n’avaient présenté aucun intérêt à ses yeux en avaient à ceux de son ami. Zach ne se préoccupait pas des formules, par exemple, alors que Zorian étudiait chaque objet magique avec un zèle effrayant, tentant de deviner leurs secrets et espérant approfondir son expertise.

Mis à part la recherche de ce sort et leur fouille d’une montagne de trésors, Zorian avait un autre but également : il livra de nombreuses créatures magiques à Lukav afin que celui-ci pût en créer des potions de transformation. Les résultats initiaux furent intéressants, bien que trop récents pour être réellement qualifiés de succès.

Il rendit également visite plusieurs des experts dont Xvim avait couché les noms dans son carnet. Il choisit tout d’abord de ne pas les attaquer, ni de les agresser mentalement, pour simplement tenter de les approcher pacifiquement. Malheureusement, comme Xvim le lui avait laissé entendre, ils ne désiraient partager leurs plus grands secrets avec personne, sous quelque prétexte que ce fût. D’un autre côté, même ce qu’ils désiraient partager avec Zorian pouvait lui être utile. Les techniques de celle spécialisée en magie de sensation étaient particulièrement intéressantes, lui permettant d’identifier les impasses dans son train de pensées, mais également les créatures magiques possédants les compétences qui lui seraient les plus utiles. Apparemment, une créature nommée Œil Bestial, le machin informe flottant couvert d’yeux qui l’avait tué lors de l’une de ses expéditions dans les souterrains, était un choix de premier ordre pour lui.

Malheureusement, lorsque Zach et lui tentèrent de localiser la bête sous Knyazhov Dveri, ils ne la trouvèrent pas. Même en retournant à l’endroit où il était mort comme un idiot.

Cinq jours après avoir été informés de la boucle temporelle, Alanic et Xvim les firent finalement venir afin de discuter. Mis en face de leurs propres mots et codes secrets contenus dans ce que Zorian leur avait rendu, ils acceptèrent l’histoire avec une tentation non-dissimulée. Xvim bien plus qu’Alanic, en réalité, ce dernier semblant toujours avoir du mal à accepter une chose aussi improbable que le voyage temporel. D’un autre côté, Xvim avait l’air de ne pas vouloir entendre sérieusement ce qui concernait l’invasion de Cyoria et la libération d’un Primordial, tandis qu’Alanic se contenta d’acquiescer sans broncher.

Ensemble, tous quatre parcoururent lentement le mois en direction de la bataille finale, qui ne se trouvait apparemment pas dans les notes que Zorian leur avait données, discutèrent des tactiques que la liche pourrait utiliser, les sorts qui allaient être lancés ainsi que tout ce que Zorian avait pu découvrir lors de l’assaut précédent. De nombreuses idées furent réfléchies, et d’autres encore allaient sans doute l’être une fois Alanic et Xvim seuls et ayant digérés les nouvelles informations pendant quelques jours.

Alanic était visiblement outragé lorsqu’il découvrit la vérité sur le sacrifice des enfants, et désirait connaître les noms de ces derniers afin de leur offrir une garde rapprochée. Zorian ne s’en plaignit pas – il fut même soulagé de l’entendre, et ce choix lui ôta un sacré poids des épaules.

Après quoi, les adolescents se mirent à courir après les membres du cercle intérieur. Ces attaques furent bien moins brutales que celle sur la Maison Boranova, et ils restèrent majoritairement discrets. D’une part, le cercle intérieur était composé de mages puissants, nombre d’entre eux occupant des postes importants dans des organisations qui l’étaient tout autant. Ils étaient rarement isolés, et leurs domiciles étaient très bien protégés. D’une autre part, Zach et Zorian en avaient après leurs possessions ainsi que leurs secrets. À chaque fois qu’ils avaient accès aux maisons de leurs victimes, ils y dérobaient tout ce qui pouvait y avoir de la valeur, un air intéressant ou incriminant.

Juste alors que les vagues de l’assaut sur le manoir Boranova commençaient à se calmer et que les attaques de monstres dans Cyoria semblaient sous contrôle, un nouveau scandale explosa en ville, un certain nombre de mages importants ayant été attaqués dans leurs propres domiciles et allégés de leurs possessions. Cet incident prit de si grandes proportions que la couronne d’Eldemar promit d’envoyer une équipe d’enquêteurs sur place afin de dénouer ce mystère.

C’était vraiment un mauvais moment pour être un officiel de Cyoria…

 

___

 

Dans un bruit sourd, la seule porte donnant sur la chambre noire sous Cyoria se referma. Du point de vue du monde extérieur, elle se rouvrirait le lendemain déjà ; pour Zach et Zorian, ce serait après un long mois d’isolement.

— On l’a fait, s’exclama Zach. Je pensais vraiment qu’on allait tout foutre en l’air, pendant une seconde. Mais on l’a fait !

— On a effectivement tout foutu en l’air, rectifia Zorian en inspectant la robe de soie rouge qu’il portait – la même robe portée par les membres du culte, qu’ils avaient acquise lors de l’une de leurs attaques. Notre réplique du sceau royal était dégueulasse, et le type qui a inspecté les documents l’a tout de suite remarqué. J’ai été obligé de modifier ses souvenirs.

— Ah, souffla Zach, se dégonflant comme un ballon troué, avant que son enthousiasme ne revînt comme un taureau au galop. Oh, on s’en fout, tout est bien qui finit bien. On n’a rien oublié, hein ?

Zorian jeta un œil à la pile de caisses de bois qu’ils avaient fait apporter dans la chambre noire. Il y avait vraiment un peu de tout, à l’intérieur. De l’eau, de la nourriture, des livres, des sorts et exercices, des piles et des piles de cristaux de mana pour combler le manque de mana ambiant dans la chambre noire, quelques objets intéressants que Zorian comptait étudier, des jeux de plateau destinés à passer le temps, et ainsi de suite. Il ne pouvait pas voir au travers des objets solides, bien entendu, mais comme ils n’avaient rien perdu en chemin, tout devait être là.

— Je ne pense pas que nous ayons oublié quoi que ce soit, non, confirma-t-il en secouant la tête, avant de regarder Zach d’un air épuisé. Comment peux-tu être aussi excité à propos de tout ça, de toute façon ? Tu réalises que tu vas devoir passer un mois enfermé dans une pièce ridicule avec moi, à lire et t’entraîner comme un chameau ?

— Putain, t’es vraiment un rabat-joie, Zorian. C’est la première fois que je mets les pieds dans une chambre de dilatation temporelle. Ce truc peut nous faire tellement de bien, j’en suis tout émoustillé.

Zorian ricana, en connaissance de cause. Il savait ce que Zach voulait dire, mais avait presque envie de parier sur le temps durant lequel sa bonne humeur allait durer.

Raka
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11 thoughts on “MoL : Chapitre 61

  1. Put1 j’ai l’impression que je vais atteindre la majorité avant la conclusion de l’histoire. Quelqu’un sait combien de chapitre il reste.

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