MoL : Chapitre 62
MoL : Chapitre 64

Chapitre 63 — La marche des jours

 

Au nord de Knyazov Dveri, dans les étendues sauvages profondes, existait une petite ravine discrète sur le flanc de laquelle étaient creusée une grotte tout aussi peu remarquable. Il était totalement improbable que quiconque s’aventurant tant au nord et tombant sur ces lieux pût penser quoi que ce fût de l’endroit, à moins de posséder une expérience avancée de la forêt et son environnement, qui lui aurait permis de remarquer quelque chose d’étrange. Tout était surnaturellement… calme.

Pourtant, cette caverne était tout sauf innocente. Ses résidents étaient vicieux et puissants, et de nombreuses créatures avaient payé de leurs vies un pas de trop en son sein. L’atmosphère paisible n’était que le résultat de la bête éradiquant tout ce qui osait s’approcher, savoureux ou menaçant, ou même juste curieux ou inconscient. Aussi, les créatures plus intelligentes évitaient les lieux avec soin.

Tout en connaissant les risques, quelqu’un s’apprêtait malgré tout à s’introduire dans la grotte, afin d’y provoquer la Chasseuse Grise qui y régnait. Flottant loin dans les airs se trouvait une plate-forme en bois volante, densément couverte de glyphes cristallins, et sur celle-ci se tenait un adolescent en tout point semblable à Zorian.

Il était un simulacre, et il avait été envoyé là pour mourir.

Depuis son emplacement sécurisé, haut dans le ciel, celui-ci observait l’entrée d’un noir d’encre du repaire du Chasseur Gris, jouant nerveusement avec l’objet et forme de montre à gousset qui contrôlait la plate-forme. Il aurait été malhonnête de dire qu’il ne ressentait aucune appréhension à propos de ce qu’il s’apprêtait à faire. Oui, ç’avait été sa propre idée, lorsque lui et son original étaient toujours une seule et même personne, mais… Eh bien, décider de créer une copie de soi-même pour servir d’appât afin d’attirer une araignée géante mangeuse d’Homme était une chose, réaliser que vous étiez la copie en était une autre.

Il avait été créé à l’image de son créateur… et Zorian ? Il possédait un instinct de survie très poussé. Il ne pouvait se souvenir avoir un jour été suicidaire, et même après avoir été contraint au sein de la boucle temporelle, il ne s’était jamais donné la mort sans une excellente raison, en dernier recours.

Il avait peur. Voilà, c’était dit. Il n’était pas juste empli d’appréhension, il se pissait virtuellement dessus. Comment aurait-il pu ne pas être terrifié ? Il s’apprêtait à se faire réduire en charpie par une araignée géante et était supposé juste se regarder mourir. C’était…

Il secoua la tête, faisant de son mieux pour se calmer. Il l’avait choisi. Il se souvenait parfaitement avoir conçu ce plan, avait à l’esprit toutes les raisons démontrant en quoi tout devait se passer ainsi, et ce plan était toujours aussi valide qu’il l’avait alors été. Seule sa couardise le faisait hésiter, désormais. Et tandis que Zorian n’avait jamais réellement été un parangon de bravoure… il valait malgré tout mieux que ça.

Pourtant… Moins d’une heure auparavant, il était décidé à sacrifier sa copie pour ça. Il s’en souvenait distinctement. Il sentait qu’il s’agissait de sa propre décision, même si, techniquement, il n’existait pas encore à ce moment. Qu’est-ce que cela pouvait bien démontrer à son propos ? Il avait été si sûr de lui à ce moment, et désormais qu’il devait être le sacrifice, il se mettait à douter ?

L’un des anneaux qu’il portait autour du cou se mit à vibrer. Son créateur cherchait à le contacter. Il envoya une sonde télépathique dans l’objet, se trouvant en réalité être un relai miniature, et établit une connexion avec l’esprit de l’original. Il se demanda, l’espace d’un instant, s’il était possible d’utiliser leur âme commune en tant que conduit télépathique en lieu et place de cet anneau. Cela dit, il en savait trop peu au sujet de la magie de l’âme pour se permettre de juger la difficulté d’une telle tâche, et balaya l’idée.

[Prêt ?] lui demanda Zorian.

Le simulacre hésita, l’espace d’un court instant. L’original semblait… confiant. La peur et l’anxiété qui placardaient les émotions de la copie n’existaient pas chez Zorian. Il avait plutôt l’air impatient, excité, même. Quelles vastes différences dans leur façon de penser… et elles ne s’étaient dissociées que si récemment…

Eh bien, peu importait. Étrangement, il ne reprocha pas à Zorian son attitude. Quel en aurait été le sens ? Par le passé, durant plusieurs mois, celui-ci avait pratiqué et s’était entraîné afin de maîtriser le sort, sans relâche. Et désormais, toute copie qu’il produisait était un reflet plutôt excellent de l’original. Le simulacre le savait : si les rôles étaient inversés, il y aurait eu toutes les chances qu’il eût agi exactement comme Zorian.

S’il maudissait Zorian, il se maudirait lui-même.

[Je suis prêt,] finit-il par envoyer.

Après un moment d’hésitation, il emballa son idée d’utiliser leur âme comme conduit télépathique dans un paquet mémoriel et l’envoya à Zorian. Juste au cas où ce dernier n’aurait pas eu la même idée, pour une raison quelconque.

Il y eut une courte pause, durant laquelle Zorian sembla réfléchir. Lorsqu’il répondit, quelques secondes plus tard, ce ne fut que pour dire un mot.

[Allez.]

Le simulacre ne tenta pas d’argumenter ou de gagner du temps – il appuya immédiatement sur un bouton et la plate-forme en bois plongea à une vitesse folle. Quelque part, maintenant que le moment de vérité était finalement arrivé, il fut capable de balayer toute inquiétude, toute hésitation, pour agir de façon décisive. Il était toujours apeuré, mais il était encore plus déterminé… Ou peut-être était-ce de la simple résignation ? Quoi qu’il en fût, tandis qu’il regardait le sol approcher rapidement, il savait qu’il pouvait le faire. Il pouvait jouer le rôle qu’il s’était lui-même assigné.

Certes, il était debout sur un morceau de bois hurlant dans le vent en direction d’un sol froid et sans pitié, mais le simulacre ne craignait pas de s’écraser et mourir. La plate-force n’était pas en train de chuter, soumise aux lois de la gravité, état de fait prouvé par son alignement parfaitement horizontal. Il s’agissait d’une descente contrôlée par magie, et le simulacre avait toute foi en sa construction. Il se souvenait l’avoir fait, après tout.

Non, ses inquiétudes et son attention étaient dirigées vers l’entrée de cette grotte étrange dans la ravine. Il avait fini par accepter le fait qu’il allait être démembré par une araignée géante meurtrière dans un futur proche, mais que sa mort permettrait d’achever quelque chose ou non était toujours une question à laquelle il n’avait pas de réponse. Le plan n’était pas compliqué – il devait simplement attirer la femelle géante sur cette plate-forme en bois, provoquant l’activation d’une multitude de pièges et de barrières restrictives, qui scelleraient le destin de leur proie. Le hic, c’était qu’un Chasseur Gris était particulièrement doué dans l’art de reconnaître les pièges. Aussi, sa méthode d’arrivée devait lui permettre, en tombant du ciel sans crier gare, de prendre la bête par surprise, lui offrant suffisamment de temps pour l’attaquer, l’enrager, et la provoquer. Alors, peut-être qu’elle se jetterait sur lui sans même prendre la peine de vérifier les alentours.

En théorie.

En pratique, ce monstre était imprévisible à en chier des briques. Ce n’était pas la première fois que Zach et Zorian le combattait, et leurs affrontements précédents avaient été… eh bien, il avait réussi à gagner, à la fin, si l’on se montrait particulièrement tatillon sur la définition. Le Chasseur Gris avait fini les huit pattes en l’air, oui, mais Zach s’était fait mordre et n’avait pas pu lancer de sort pour le reste du mois tandis que Zorian s’était fait broyer les jambes et avait eu besoin de plus d’une semaine de soins magiques pour pouvoir juste se lever. Grands dieux, ce que ça pouvait avoir été douloureux. Heureusement, le simulacre n’était qu’une copie mentale habitant un corps ectoplasmique, et il ne souffrirait pas de l’expérience – il n’avait ni chair à déchiqueter ni os à broyer, après tout.

Et il fallait espérer que le piège allait fonctionner. Il aurait été grandiose de récupérer le sac d’œufs intact, chose qu’il n’avaient pas réussi à accomplir jusqu’alors, rien que pour pouvoir secouer cette réussite sous le nez de Lac d’Argent. Mais au-delà de ça, Zorian se contenterait d’une victoire propre en lieu et place de la parodie de boucherie qui l’avait laissé incapable de bouger pendant si longtemps.

Le simulacre fronça les sourcils. Et puis quoi encore ? S’il devait mourir, il voulait au moins que sa mort serve à quelque chose. Ainsi, juste avant de toucher le sol, il puisa dans les réserves de mana partagées avec son créateur et lança un sort d’accélération. Il sentit immédiatement le monde ralentir autour de lui, le sort accélérant sa propre ligne temporelle de deux fois et demi. Ce n’était pas prévu dans le plan – en fait, l’original l’insultait très probablement en son cœur pour avoir ponctionné tant de mana d’un seul coup – mais l’effet du sort lui donnait désormais la capacité de réagir assez rapidement pour avoir une chance d’accomplir sa mission, alors Zorian n’avait qu’à se débrouiller pour l’accepter.

La plate-forme se posa au sol avec une douceur plus que surprenante, les puissantes protections l’entourant absorbant tout choc important, et il put à peine sentir l’impact. Le simulacre vacilla à peine, l’espace d’une seconde. Il n’eut besoin que d’un souffle pour s’en remettre, mais le Chasseur Gris avait déjà réagi.

Quelle réponse incroyablement rapide. Il avait apparemment sous-estimé cette saloperie, une fois de plus, parce que moins d’une seconde après que la plate-forme eût touché le sol, la bête bondissait déjà hors de sa caverne, ayant probablement détecté l’intrusion bien plus tôt et ayant déjà commencé à courir vers l’extérieur avant même l’arrivée du simulacre.

Grâce à sa perception accélérée, ce dernier put voir les nombreuses pattes couvertes de fourrure s’agiter dans les airs, en une danse toujours trop rapide et de très mauvais augure, dans le détail. Il vit ces crocs brillants et trop acérés, ces yeux dépourvus d’âme, la couche épaisse de poils couvrant l’intégralité de ce corps…

Le simulacre n’avait pas honte d’admettre qu’il était pétrifié. Il fit de son mieux pour retrouver son sang-froid, juste à temps pour voir l’araignée frapper le sol de la ravine, soulevant un nuage de poussière et de gravats en s’élançant dans les airs d’un bond prodigieux. Il observa son ennemi avec attention, tentant de définir la façon dont il devait procéder pour l’attirer dans le piège. Mais quelque chose clochait – le Chasseur Gris montait trop haut, et trop rapidement. À cette vitesse, et en calculant l’angle de descente, cette satanée femelle était en train de…

Putain, elle allait totalement passer outre ! Elle ne mordait pas à l’hameçon. Peut-être pouvait-elle comprendre qu’il y avait là un piège, ou peut-être savait-elle que le simulacre n’était qu’une coquille ectoplasmique et ne le trouvait-elle pas assez menaçant. Peu importait la raison, elle avait décidé de totalement l’ignorer.

À ce moment, il fut déchiré entre l’amusement de se voir totalement mis de côté par le monstre après toute cette torture par laquelle il venait de passer et la contrariété. Le fait que l’araignée en avait après l’original était mauvais signe, et objectivement la pire situation dans laquelle ils pouvaient tous se trouver. Un simulacre était, après tout, une entité qu’on pouvait sacrifier, alors que son créateur était précieux.

Il s’imagina tenter de restreindre l’araignée télépathiquement afin de l’attirer dans le piège, ou attirer son attention grâce à un fin usage de la magie mentale… mais ses souvenirs lui disaient que ça ne fonctionnerait jamais. Le Chasseur Gris possédait une résistance totalement stupide à la magie, et tenter de l’affecter directement était aussi idiot que de vouloir ramasser une anguille à mains nues… un exercice de frustration absolu. Au lieu de ça, il tenta autre chose. Comme le monstre passait au-dessus de lui, le simulacre créa une corde solide, faite de force magique, et tenta de l’utiliser pour le capturer. Malheureusement, celui-ci tordit son corps dans les airs, esquivant la corde d’un bon centimètre, avant de parvenir à se redresser pour atterrir correctement, à une bonne distance de la plate-forme.

Frustré par la façon dont il échouait sa mission, le simulacre tenta d’attirer l’attention du Chasseur Gris en tirant une balle de fils ectoplasmiques vers son dos. Il savait d’expérience que la cible était assez puissante pour s’en défaire avec aisance, mais, si ce n’était toujours pas assez humiliant, le sort ne toucha même pas correctement. L’araignée y réagit instantanément, roulant sur le côté pour l’esquiver. Quelques filins parvinrent à se coller çà et là autour de ses pattes, mais rien qui ne pût être défaits simplement en accélérant, soulevant des mottes de terre au passage. L’araignée fila vers le lointain sans prêter plus attention au simulacre, zigzaguant entre les arbres afin de simplement éviter quelques missiles magiques. Bien que lancés en toute hâte, ceux-ci étaient malgré tout à peine visibles, et n’existaient que par une légère décoloration de l’air ambiant – héritage de la maîtrise du sort de Zorian. Malgré ça, non seulement le Chasseur Gris était capable de les percevoir sans même tourner la tête, mais il se déplaçait avec agilité et anéantissait même leur fonction de recherche de cible. Ça ne devait même pas être possible, merde !

Le simulacre observa le sillage de poussière laissé par son ennemi, et respira plusieurs fois profondément – et ce, même s’il n’était qu’une construction ectoplasmique, les habitudes ont la vie dure. Cette satanée araignée n’avait même pas eu la décence de se tourner et prêter la moindre once d’attention alors qu’il l’attaquait, sans même parler du fait qu’elle avait tout fait pour ne pas s’approcher de la plate-forme piégée. Bordel, cette araignée géante traitait le simulacre comme un objet du décor. Un objet agressif, mais un objet malgré tout !

Bon. Sa mission était clairement un échec, mais peut-être pouvait-il encore aider l’original d’une autre façon. Il se mit à courir après le monstre tout en envoyant un message télépathique à Zorian en demandant sa direction. Zorian qui avait suivi la scène grâce à ses sens, et qui n’avait pas besoin qu’on lui expliquât la situation. Le simulacre reçut pour ordre de ne rien faire, observer et ne pas gaspiller de mana pour l’heure. Ouah, quel enfoiré. Ok, il s’était montré quelque peu gourmand en utilisant du mana sans demander l’autorisation et contrairement au plan, mais allez, quoi ! Il tentait juste de rendre sa mort utile !

Lorsqu’il arriva finalement à destination, il fut témoin d’une bataille déjà engagée. Zach et Zorian affrontaient le Chasseur Gris, aidés d’un groupe de golems : deux gros servant de ligne de défense et dix plus petits, plus rapides, utilisés en tant que distractions. Le Chasseur Gris fonça sur Zorian et s’écrasa contre un champ de force multicolore, qui le fit rebondir. Zach tenta d’en tirer parti pour l’empaler, et lui balança une série de javelots noirs autours desquels l’araignée dansa après avoir retrouvé son équilibre. Elle se jeta à nouveau en direction de Zorian, zigzagant sans vrai schéma, soulevant terre et pierres, esquivant avec brio le moindre piège placé dans la zone, y compris certains purement physiques qu’elle ne pouvait détecter. Zach fit de son mieux pour la toucher avec une myriade de projectiles en tout genre, tandis que Zorian dirigeait ses golems afin de la bloquer et de la pousser de force vers l’un des pièges. Tout ça, pour rien. L’agilité et la vitesse de leur ennemi étaient surnaturelles, et les quelques fois où l’araignée se fit toucher par les pièges ou les sorts de Zach, elles encaissa les dégâts comme s’ils n’avaient été que légers désagréments.

Zach changea de plan et lança une boule de roche compressée vers le dos de la femelle à un moment où elle fut piégée, l’espace de quelques secondes, pour simplement la voir se cabrer comme un cheval, percutant l’énorme projectile de ses pattes arrière, l’éclatant et le dispersant comme s’il n’avait été fait que de terre. Zorian parvint à la toucher à l’aide d’un puissant rayon d’incinération, qui ne fit que brûler une partie de l’épaisseur de la fourrure du monstre. Zach enferma ce dernier dans une cage de force dense à plusieurs reprises, prisons qui se firent exploser l’un après l’autre comme des châteaux de cartes. L’un des petits golems réussit à atterrir sur le dos de l’araignée ; sans aucune hésitation, celle-ci se jeta contre un arbre, faisant voler son passager clandestin.

Le simulacre observait le combat, attendant un moment idéal pour agir. Il savait que, malgré la débandade apparente, Zach et Zorian avaient la situation sous contrôle. Tous deux avaient déjà combattu ce monstre, et même s’ils avaient dû en payer le prix fort, ils savaient comment agir, comment la placer sous pression, et comment la garder à distance. La seule raison pour laquelle le Chasseur Gris n’était pas encore mort, c’était parce que ni Zach ni Zorian ne faisaient de leur mieux pour ça. Ils espéraient toujours récupérer le sac d’œufs intact, et ne pouvaient donc pas utiliser de sorts de zone.

Bien sûr, ils ne parvenaient pas à tuer le Chasseur Gris, mais celui-ci se faisait repousser vers la plate-forme tandis que les minutes s’égrenaient.  L’araignée sembla le réaliser, cependant, et refusa de se laisser diriger plus longtemps.

Finalement, après que Zach et Zorian fussent à court de mana et commencèrent à sentir la fatigue s’accumuler, après que tous les petits golems eussent été réduits en poussière, l’araignée fut menée dans un piège avec un succès mitigé. Zorian se laissa délibérément à découvert, levant son bouclier de force plus haut qu’à son habitude, et le prédateur ultime de mages mordit à l’hameçon et tenta de se glisser dessous en se ratatinant légèrement. Peut-être le Chasseur Gris fatiguait-il et avait-il décidé de tenter sa chance ? Quoi qu’il en fût, Zorian était prêt et lança rapidement un sort de porte dimensionnelle entre eux deux… un porte dont la sortie pointait droit sur la plate-forme en bois. L’araignée tenta de se tordre dans tous les sens pour esquiver la porte, mais Zach l’y força en invoquant un violent souffle de vent, puissance physique contre laquelle le Chasseur Gris ne possédait pas de défenses.

Alors, juste au moment où elle allait se fracasser dans le piège qui s’activerait sur la plate-forme, le Chasseur Gris révéla son dernier atout – il tira un filin de soie depuis… un orifice, quelque part à l’arrière de son corps, qui se colla sur le côté de la plate-forme, lui permettant de l’esquiver totalement.

— Ok, j’en ai marre, cracha Zach. On la bute, au diable les œufs.

— J’allais en dire autant, acquiesça Zorian, peu satisfait.

Le simulacre pouvait comprendre leur frustration. Ils étaient si proches de la victoire…

L’un des golems toujours en état de fonctionner tenta de pousser le Chasseur Gris vers la plate-forme, mais sans succès : un salto arrière de la part de l’araignée – il n’y avait vraiment aucun autre moyen de le décrire – la fit atterrir sur le golem, avant d’utiliser la tête de ce dernier pour se propulser loin de la zone à risque, tout en poussant la pauvre construction mécanique dans le piège au passage.

…et pourtant, si loin de gagner.

Une tempête de feu gigantesque consuma soudain la zone, courtoisie de Zach, et pour la première fois depuis le début du combat, l’araignée hurla. Elle était rapide et résistante, mais ne possédait ni les moyens d’esquiver un sort de cette intensité, ni l’intensité de ce feu qui la brûlait. Elle n’en mourrait pas, non, mais d’énormes morceaux de fourrure se détachèrent de son corps et deux de ses yeux se refermèrent, carbonisés.

Le sac d’œufs fut réduit en cendre, sans autre forme de procès.

Constatant cette cruelle réalité, le Chasseur Gris poussa un cri strident, enragé, hors de lui, et perdit ce qu’il pouvait encore avoir d’esprit. N’éprouvant plus le besoin d’éviter les dégâts, cette mère en pleurs se rua sur Zach, qu’elle avait correctement identifié comme la cause de son malheur, avec une vitesse encore supérieure à tout ce qu’elle avait pu produire précédemment. Chargeant droit au travers des projectiles que les adolescents lui envoyaient en boucle, elle perdit une patte et un autre œil – ce qui ne l’arrêta pas pour autant. Elle parvint presque à enfoncer ses crocs dans le torse de Zach, laissant juste assez de temps à Zorian pour réagir instinctivement, tirant son ami vers l’arrière juste avant la collision.

Et un Chasseur Gris ayant perdu ses œufs, enragé et à moitié fou, était quelque chose de dangereux. Il devenait moins prudent, plus prompt à encaisser les dégâts afin d’en infliger plus à son tour. Lors de leurs précédents affrontements, Zach et Zorian avaient été pris au dépourvu par ce soudain changement de tactique, et c’était bel et bien la fois qui avait laissé Zorian alité pendant la moitié du mois. Cette fois, néanmoins, ils y étaient préparés… et pour quelqu’un qui savait ce qui allait arriver, un Chasseur Gris fou furieux était plus aisé à tuer que le même dans un état calme.

Un sort de zone frigorifiant de Zach, une boule de force ressemblant à un amas de shrapnell et un sacrifice collectif des golems toujours en état de marche allant s’autodétruire à bout portant vinrent à bout de la bête, dont le corps désarticulé avait désormais plus l’air d’un champ de bataille à lui tout seul que d’un cadavre de monstre, mais pour autant que le simulacre pût être concerné, le fait est qu’il était toujours – ou presque – en un seul morceau, ce qui s’avérait être un sacré progrès, et un haut-fait après tout ce par quoi il était passé.

— C’est dommage, dit Zorian en approchant le corps afin de l’inspecter. Je pensais vraiment que nous avions une chance de récupérer les œufs, cette fois.

— Je suis déjà content de ne pas m’être fait mordre encore une fois, répondit Zach en se frottant le torse, comme s’il pouvait encore sentir la douleur fantôme. Merci de m’avoir sauvé, tout à l’heure. Mais ne soit pas trop gourmand, ce truc est une horreur à combattre, même quand on y va à fond, alors le capturer ? Pff. Nous possédons son corps en relativement bonne condition, ce qui veut dire que nous allons pouvoir créer des potions d’hyper perception magique encore une fois. C’est une récompense déjà énorme, si tu veux mon avis.

Le simulacre se mit à sourire, se souvenant à quel point Lukav avait été choqué lorsqu’ils lui avaient amené des morceaux de Chasseur Gris lors d’une itération précédente, afin de lui demander d’en faire des potions magiques. Malheureusement, les Chasseurs Gris étaient si rares et dangereux qu’il n’existait absolument aucune recette publique visant à créer une quelconque potion à l’aide de leurs abats, encore moins une potion si précise avec un effet particulier. Lukav n’avait simplement pas pu le faire. Tout ce qu’il avait pu faire pour les aider, c’était leur donner une liste de noms, des alchimistes meilleurs que lui et qui pourraient peut-être les aider, bien qu’il les prévînt que même ces derniers allaient sans doute avoir à inventer une potion à partir de rien dans le cas présent. Zach et Zorian durent passer deux semaines à visiter divers créateurs de potions, et même lorsqu’ils tombèrent sur la femme capable de les aider, il lui avait fallu plus d’un mois pour réussir à créer ce qu’ils désiraient. Ils avaient dû repartir et revenir, accompagnés de ses notes de recherches passées, inventant n’importe quoi pour expliquer leur démarche.

Au bout du compte, ils reçurent une recette. Celle d’une potion capable de transformer un Chasseur Gris en de puissantes potions de perception de mana aux effets dévastateurs, mais tout ce par quoi ils étaient passés pour ça acheva de convaincre Zorian d’apprendre à confectionner des potions par lui-même. Il était toujours un débutant dans le domaine, mais même le peu qu’il connaissait était utile : les potions de vision d’aigle étaient étonnamment faciles à concocter, et l’acuité visuelle qu’elles conféraient était quelque chose totalement hors-normes.

— Oui, exactement, enchaîna le simulacre en approchant des deux garçons.

— Tu es toujours là ? s’étonna Zach. Oh, c’est vrai, Zorian a dit que l’araignée t’avait totalement ignoré.

— Ouais, le Chasseur Gris ne me prêtait absolument aucun intérêt, apparemment. Je suppose qu’il pouvait voir que je n’étais qu’un simulacre. Ses sens sont vraiment ahurissants.

— C’est quelque chose, hein ? abonda Zach. Zorian, tu es sûr que ce truc n’est pas intelligent ?

— Oui, affirma Zorian, l’original. Je ne peux affecter son esprit, mais mes sens fonctionnent sur lui malgré ça, et je peux juger de son niveau de sapience. Il est plus idiot qu’un troll.

— Mais c’est toujours plus malin qu’un ours ou une vache, protesta le simulacre en se tournant vers son créateur. Je possède une meilleure acuité mentale qu’un animal. Tu te souviens quand Zach nous a traîné dans un bar à Knyazov Dveri, avant de commencer à discuter avec ce groupe de chasseurs ?

— Ugh, comment pourrais-je oublier ça ? lâcha Zorian.

— Tu sais, Zorian, te voir te parler à toi-même est quand même vachement surréel, avoua Zach.

Mais ni Zorian ni le simulacre ne firent attention à la remarque.

— Quoi qu’il en soit, continua ce dernier. À un moment, les chasseurs ont parlé de la fois où ils avaient été engagés pour arrêter des sangliers sauvages en périphérie de la ville, ces sangliers qui détruisaient les cultures. Et ils se plaignaient de la vitesse avec laquelle les animaux avaient appris à reconnaître les pièges magiques, malgré une totale absence de perception magique, pour autant que quiconque puisse le savoir.

— Oui, mais ce sont des compétences apprises, contra Zorian en fronçant les sourcils. Les sangliers devaient être constamment exposés aux pièges, et ont appris à les reconnaître et les éviter. Le Chasseur Gris n’a eu aucune chance d’apprendre ça.

— Et comment le sais-tu ? renchérit le simulacre à son tour. C’est Lac d’Argent qui nous a envoyés là, tu te souviens ? En toute logique, ça veut dire qu’elle a déjà essayé de récupérer les œufs elle-même et a échoué. Je doute qu’elle ait tenté d’affronter l’araignée face-à-face…

Zorian eut l’air parfaitement outragé face au fait que la sorcière avait techniquement appris à l’araignée à répondre à la présence de pièges humains, et ne s’était même pas donné la peine de le prévenir de ce léger détail insignifiant, mais Zach se mit simplement à ricaner.

— Des donneurs de missions sournois, hein ? Comme je suis nostalgique, dit-il. Je me souviens de la première fois où je me suis fait avoir par l’un d’eux, j’étais encore plus révolté que Zorian aujourd’hui. D’ailleurs, Zorian, je suis fasciné par le fait que ton simulacre l’ait compris avant toi. Comment est-ce que ça fonctionne ?

— Différentes perspectives, répondit le simulacre dans un léger haussement d’épaules.

— Nous avons divergé il y a à peine quelques heures, rétorqua Zorian. À quel point nos perspectives peuvent-elles être différentes ?

Le simulacre fronça les sourcils, un peu ennuyé par la réponse. Il n’y répondit pas avec des mots, mais força au lieu de ça une connexion avec l’esprit de Zorian avant de le bombarder par quelques souvenirs de choix. L’attente à broyer les nerfs pendant que la plate-forme flottait dans les airs. La vue terrifiante du Chasseur Gris bondissant hors de la grotte et semblant se jeter sur lui. Le sentiment de frustration et d’impuissance tandis qu’il regardait le combat, sans pouvoir y participer. Zorian hoqueta et recula d’un pas, pris par surprise par cette pseudo-attaque soudaine, et regarda sa création d’un air choqué.

— Très différentes, répondit simplement cette dernière avant de volontairement laisser sa coquille ectoplasmique s’effondrer et de se dissiper dans un nuage de fumée.

Après tout, sa mission était terminée.

 

___

 

C’était un beau jour ensoleillé, et Zorian se tenait au milieu d’un champ abandonné, loin de toute chose importante ou dangereuse. Et il n’était pas seul. Autour de lui se tenaient un groupe de visages familiers : Zach, Taiven, Imaya, Kirielle, Kana et Kael. Tous étaient attablés autour d’un disque de pierre monté sur un piquet, que Zorian avait fait sortir du sol, et tous regardaient les bouteilles de potion alignées en son centre. Tous eurent une réaction quelque peu différente.

Zach avait l’air à moitié intéressé, mais calme et serein. Taiven arborait une expression distante et pensive, probablement consumée par ses propres démons et à peine consciente de ce qui l’entourait. Imaya semblait déchirée entre calme et excitation, ne sachant dans quel camp se placer sans regretter l’autre, et jetait de temps à autre des coups d’œil à Kana et Kirielle en grimaçant légèrement. Elle s’imaginait probablement que les fillettes étaient trop jeunes pour ce genre de choses. Si on se fiait à l’expression amère de Kael, il abondait probablement en ce sens, lui aussi. Zorian ne se sentait pas coupable, cela dit – si Kael avait voulu que Kana ne fût pas là, il aurait simplement pu refuser de l’emmener. Zorian n’était pas en faute si Kael n’avait pas assez de volonté pour résister aux pleurs et caprices de sa fille.

Quant à Kirielle, eh bien… elle vibrait littéralement sur ses pieds sous l’effet de l’excitation, ne quittant pas la bouteille face à elle des yeux, potion qu’elle semblait vouloir avaler avec les yeux. Quelque peu comique, mais Zorian pouvait la comprendre.

Ce n’était pas tous les jours qu’on vous offrait la possibilité de vous transformer en oiseau et de voler.

— Très bien, finit-il par dire en claquant des mains. Je vous donne à tous une dernière chance de vous rétracter.

Mis à part le gigantesque « non » de Kirielle, il ne reçut aucune réponse. Il prit ça pour un assentiment général, supposa que personne n’allait faire marche arrière au tout dernier moment, mais juste pour être sûr, il jeta un coup d’œil vers Kael, qui semblait être celui avec le plus de réticences.

Kana, que Kael tenait par la main, remarqua cet étrange regard et offrit un gémissement bien senti à son père, comme pour le prévenir de ne surtout pas tenter le diable en faisant marche arrière maintenant. Kael y répondit par un reniflement amusé et lui tapota gentiment le front.

— Je vais le faire, bien sûr, contre tout ce que me conseille mon meilleur jugement, confirma-t-il en renvoyant à Zorian son regard. Je suppose que je devrais te féliciter – ça faisait longtemps que Kana ne désirait pas quelque chose si ardemment. Maintenant dépêche-toi de nous expliquer en quoi ça consiste avant que je ne change d’avis.

— Parfait, fit Zorian en haussant les épaules. Je vais faire court. Il y a six potions de transformation, ici, toutes identiques. Buvez-en une et vous vous changerez en faucon pèlerin.

— Et après, nous pourrons voler ? demanda Kirielle, encore plus excitée, le regard brillant de mille étoiles.

— Et après, nous pourrons voler ? demanda Kirielle, encore plus excitée, le regard brillant de mille étoiles.

— Bien sûr, répondit son frère. Quel serait l’intérêt sinon de pouvoir voler ? Bien qu’il vous faudra sans doute quelques essais avant de contrôler parfaitement votre nouveau corps, alors ne soyez pas surpris si vos premiers essais capotent.

— Et si jamais quelqu’un tombait du ciel pour une raison quelconque ? s’inquiéta Imaya. Ou si quelque chose tente de nous dévorer ?

— C’est pour ça qu’il n’y a là que six potions, et non sept, intervint Zach. Je vais rester un gentil humain et agir si quelque chose vous arrive. Quant au fait de vous faire dévorer… Eh bien, ça ne devrait pas arriver. Mais si jamais, Zorian sera à vos côté et prêt à déchaîner l’enfer. Il n’y a rien dans cette région qui puisse survivre face à lui.

Principalement grâce à ses pouvoirs psychiques. Pour des mages normaux, se transformer en quelque chose de non-humain était plutôt risqué, car ils perdraient alors la capacité de lancer la plupart de leurs sorts. Les pouvoirs de Zorian étaient, quant à eux, tout aussi efficaces sous une forme que sous l’autre, alors il était loin d’être sans défense.

— Ok, accepta Imaya. Il est réconfortant que vous ayez songé à tout, et que vous ne faites pas ça sur un coup de tête. Mais n’est-ce pas horriblement onéreux ? Ne vous méprenez pas, j’adorerais être un faucon tout autant que les autres, mais… il me semble si futile de gaspiller toutes ces potions pour ce qui s’avère n’être que notre plaisir.

Ah, oui — Imaya était la seule du lot à ne pas avoir été mise au courant, pour la boucle temporelle.

Il passa quelques secondes à tenter d’organiser une réponse pertinente dans sa tête, mais avant qu’il ne pût vocaliser quoi que ce fût, Taiven s’était déjà mêlée de la conversation.

— Ne t’en fais pas pour ça, soupira-t-elle. C’est un secret, alors je ne peux pas rentrer dans les détails, mais les coûts de ces potions sont si insignifiants pour ces deux-là qu’on peut les considérer nuls.

Quelques clarifications plus tard, les potions furent distribuées à tous, à l’exception de Zach. À l’origine, celui-ci avait prévu de participer, et de boire la sienne le premier afin de rassurer les participants, mais apparemment, Kirielle n’avait pas besoin de quelconques encouragements et avala la sienne sans perdre une seconde. Elle se transforma sans problèmes et le reste du groupe fut invité à faire de même par une nouvelle femelle faucon voletant avec hésitation au-dessus de l’herbe. Elle avait tenté de prendre son envol immédiatement après le changement, et avait découvert que ce n’était pas aussi simple que ça en avait l’air.

Après quoi tout le monde l’imita.

Les quelques heures qui suivirent furent une espèce de chaos sans nom. D’un côté, personne ne se blessa, et c’était une bonne chose. D’un autre côté, il s’avéra que Zorian avait grandement sous-estimé la difficulté de contrôler un corps totalement étranger pour la plupart des gens. Il se rendit compte que ses premiers essais avaient été mauvais, mais qu’il était finalement un génie dans ce domaine, et que ça avait sans doute tout à voir avec le fait d’être Ouvert, comme les Aranea l’auraient appelé. L’intérêt principal, dans le fait d’être un psychique, était de posséder une plus grande conscience de son propre esprit et lui permettait de traiter des données provenant de sources étrangères bien plus facilement – voilà comment il était capable de lire les pensées des gens, pourquoi la divination imprimant les résultats directement dans la tête fonctionnait mieux pour lui, et probablement pourquoi aussi il pouvait mieux s’adapter à un nouveau sort de transformation. Bien mieux qu’Imaya ou Kael, en tous les cas.

Il comprit soudain bien mieux pourquoi la magie de transformation étaient une niche restreinte et pourquoi les Métamorphes étaient si enviés par ceux qui souhaitaient prendre la forme d’autres créatures. Apprendre comment contrôler un corps étranger était difficile pour Zorian, et il s’agissait visiblement d’une tâche encore plus difficile pour les autres. Quiconque souhaitait bénéficier des effets d’une magie de transformation ne pouvait le faire par caprice – ils devaient s’y entraîner bien plus avant de pouvoir l’utiliser d’une façon sérieuse.

Pourtant, lorsque la potion perdit son effet, ils avaient tous réussi à prendre leur envol au moins une fois. Principalement parce que Zorian était présent, cela dit – il utilisa sa télépathie pour montrer directement à ses amis comment un faucon était supposé voler, prenant parfois le contrôler de leurs mouvements afin de leur faire ressentir ce qu’il fallait dans leurs muscles. S’ils avaient essayé seuls, il y avait de fortes chances qu’ils eussent besoin de trois ou quatre sessions avant de totalement prendre la mesure de leurs mouvements. Et ça n’aurait été possible qu’en se blessant dans le processus.

Le consensus commun était clair : être un oiseau et voler de leurs propres ailes était quelque chose d’incroyable, de fascinant même, et peut-être devraient-il le refaire, à l’occasion. Kirielle caressa même l’idée de se changer en dragon, la fois suivante.

Et Zorian fit apparemment paniquer Kael et Imaya lorsqu’il ne mit pas son veto à l’idée immédiatement.

 

___

 

— Qu’est-ce que tu fais ?

Zorian arrêta de dessiner la coupe de fruits sous ses yeux et observa Kirielle d’un air étrange.

— N’est-ce pas évident ? demanda-t-il. Je dessine.

Zorian ne savait pas vraiment pour quelle raison il avait commencé, honnêtement. Il ne se considérait pas comme un artiste, mais il sentait qu’il avait besoin d’un nouveau passe-temps, lire des fictions devenant légèrement rébarbatif. Il n’y avait que tant de bonnes histoires, et il avait déjà lu à peu près tout ce qu’il pouvait trouver intéressant au moins deux fois.

Il allait sans doute se lasser du dessin également, mais il avait déjà pratiqué depuis trois mois, et il trouvait toujours ça reposant.

— Depuis quand dessines-tu ? fit Kirielle en levant les sourcils, tendant le coup sans gêne pour étudier son dessin. Est-ce en relation avec ce mystérieux artiste ?

Pendant quelques secondes, il ne comprit pas de quoi elle voulait parler. Puis, il se souvint qu’il lui avait expliqué que les vieux dessins qu’elle avait créés longtemps auparavant lui avaient été offerts par quelqu’un. Il avait constamment donné à Kirielle les dessins qu’elle lui avait offerts, à chaque itération. Comme elle n’aimait pas dessiner des choses qui existaient déjà, ça la forçait à choisir d’autres sujets à chaque fois.

Et il appréciait dessiner, l’effort était purement motivé par l’amusement.

C’était un peu inutile en terme de capacité de stockage mental, mais ce n’était plus le souci que ç’avait jadis été. Depuis qu’il avait ouvert le paquet de la Matriarche, l’espace à sa disposition s’était multiplié, celui-là prenant vraiment bien plus de place qu’il se l’était imaginé. De plus, il avait récemment développé une méthode plus rapide et efficace pour stocker les calepins, livres et autres notes de recherche que ce qu’il avait possédé auparavant. Il ne se préoccupait plus de mémoriser la structure entière d’un livre, mais se contentait de retenir le texte et les diagrammes en son sein. Une simple idée, mais qui lui avait pris des mois à mettre en œuvre.

— Ouais, en quelque sorte, hésita Zorian ; après tout, il aurait été très peu probable qu’il s’eût mit à dessiner si ce n’avait été pour Kirielle.

— C’est une fille ? demanda cette dernière, l’air conspirateur.

Zorian sentit sa bouche frétiller d’amusement.

— Oui, avoua-t-il en toussant d’un air faux. En fait, oui.

Kirielle sourit de toutes ses dents, comme un diablotin malin, apparemment très satisfaite d’avoir réussi à pêcher cette information.

— Je le savais ! croassa-t-elle. Comment s’appelle-t-elle ? Je la connais ? Quand la verrai-je ? Oh, et à propos de…

Il fallut à Zorian plus d’une demi-heure pour parvenir à calmer la tempête Kirielle, et encore, il avait dû se retenir d’éclater de rire durant tout ce temps. Parfois, il se surprenait vraiment lui-même.

 

__

 

Zorian fit tourner la solide sphère métallique entre ses mains, l’observant en réfléchissant intensément. Il aurait inévitablement l’air bête et étrange pour tout passant qui aurait pu l’observer, l’objet étant totalement invisible à l’œil nu. Heureusement pour lui, la seule autre personne dans la pièce était celle-là même qui lui avait donné la sphère, et il pouvait se concentrer dessus sans être dérangé par les commentaires d’éventuels passants.

La sphère était un objet métallique à plusieurs épaisseurs, complexe, et entouré par un nuage dense de barrières toutes empilées les unes sur les autres. L’arrangement en dents de scie des plaques de métal qui formaient sa structure physique était littéralement parsemée d’interrupteurs mécaniques et d’essaims de glyphes qui détruiraient le cœur fragile enfoui en son sein s’il tentait de l’ouvrir d’une manière inadéquate. Il était supposé le récupérer intact et entier, aussi serait-ce une conclusion totalement indésirable. Il devait naviguer dans le labyrinthe virtuel de protections enchevêtrées et précautionneusement démonter la sphère, couche par couche, plaque par plaque, afin d’en atteindre le centre… et il devait le faire sans même voir ce qu’il faisait, car l’invisibilité appliquée à l’objet de malheur était liée à ce même cœur et ne pouvait être désactivée.

Oh, et puis, il était temps de se remettre au travail.

Bien sûr, l’invisibilité était un handicap, mais ne laissa pas Zorian impuissant. Sa perception magique avait progressé de façon rigoureuse depuis qu’il étudiait sous le mentorat de Xvim, et avait récemment bondi de plusieurs niveaux dans ce domaine. En partie grâce aux potions d’augmentation créées à partir du Chasseur Gris, mais aussi parce que Zach et lui avaient sacrifié des sommes obscènes afin de contacter divers experts enclins à leur enseigner ce qu’ils savaient.

Il concentra ses sens sur la sphère afin de la ressentir. Après une dizaine de minutes d’observation passive, il fut assez confiant pour employer des méthodes plus actives. Il analysa prudemment les protections à l’aide d’une myriade de sorts de divination, certains généraux, d’autres bien plus incroyablement spécifiques. Lentement, il contourna ou neutralisa les barrières externes afin de commencer à démanteler la structure de la sphère…

Il lui fallut plus de deux heures d’un travail ardu, mais il en sortit victorieux. Entre ses mains brillait un cristal rouge, qu’il tendit à l’homme barbu qui le regardait faire depuis le début.

— Excellent. Excellent ! s’écria-t-il sur un ton enjoué. C’était vraiment impressionnant ! Tu es encore meilleur que l’était ton frère à ton âge.

Zorian esquissa un sourire suite au compliment, mais garda le silence. L’outrage qu’il ressentait en étant comparé à Daimen à tout bout de champ s’était grandement amenuisé avec les années, mais il ne se faisait pas encore assez confiance pour ne pas utiliser de mots amers s’il devait répondre. Il se contenta de hocher la tête en tirant avantage du fait que l’homme, qui avait déjà instruit son frère, le regardait favorablement.

— Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que vous n’utilisiez pas de compas de divination pendant votre travail, continua l’homme en s’affalant contre le dossier de sa chaise. N’en avez-vous pas besoin ?

— Non, avoua Zorian en toute honnêteté. Je récupère simplement toutes les informations nécessaires directement dans mon esprit. Je suis naturellement doué pour interpréter ces données, alors je n’ai pas besoin de m’encombrer d’un tel gadget. D’ailleurs, je trouve que la plupart des outils physiques laissent de côté un nombre important d’informations importantes données par la divination, simplement parce qu’ils n’ont aucun moyen de les exploiter.

— Hah ! Bien sûr qu’ils sont ainsi, c’est bien pour ça que nous autres briseurs de barrières payons de fortes sommes afin d’en obtenir des encore plus sophistiqués. D’après mes estimations, vous êtes déjà à un niveau auquel ce qu’on peut trouver de générique dans les magasins ne satisferont pas vos besoins. Vous devriez contacter une forge de mana et vous en procurer un personnalisé. Bien sûr, si vous êtes réellement capable de comprendre les données du sort sans son aide, peut-être que c’est simplement inutile, je ne sais pas.

Zorian contempla l’idée. Il était honnête quant au fait de ne pas avoir besoin de compas de divination, mais il supposa qu’il ne ferait pas de mal de vérifier ce que pouvaient proposer les plus luxueux pouvant être fabriqués. Qui sait ? Peut-être qu’il y avait quelque chose dont ses méthodes actuelles manquaient. Ça ne lui coûterait qu’un peu de temps d’en acheter quelques-uns et de les démanteler pour comprendre comment ils fonctionnaient.

Quelques heures plus tard, il quitta les lieux, porteur d’une liste de fabricants de compas de divination et une lettre de recommandation sans laquelle ces experts de renommée ne daigneraient pas même lui adresser la parole. Il arriva bientôt au parc où Zach l’attendait déjà, assis sur un banc à nourrir des pigeons comme un vieux pensionnaire de maison de retraite.

— Tu as déjà terminé ? s’étonna quelque peu Zorian.

Zach était supposé faire le tour de la ville afin d’y chercher quelques instructeurs magiques, ce qui aurait dû lui prendre bien plus de temps que ça.

— Aucun d’eux n’est digne de notre temps, soupira Zach en secouant la tête avant de lancer un autre morceau de pain aux oiseaux impatients. Larsa est la plus grande ville de Falkrinea. Tu penserais qu’ils pourraient avoir quelques respectables experts capables de s’y connaître en magie, mais ils n’ont rien de spécial. Je suppose que ce qu’ils disent est vrai, quand ils disent que Falkrinea est la plus faible des Grandes Trois en terme de puissance militaire.

Zorian acquiesça, acceptant son jugement. Zach avait passé des décennies à poursuivre l’excellence en combat magique, aussi savait-il de quoi il parlait. Même si Zorian avait besoin d’un panel de sorts totalement différent de celui de Zach pour être efficace, il avait foi en Zach, et savait que celui-ci gardait ça à l’esprit au cours de sa recherche.

Il se laissa tombe sur le banc à côté de son ami, s’émerveillant de l’absence de réaction des pigeons. Si ces oiseaux devaient atterrir à Cirin, ils se feraient attraper et bouffer avant la tombée de la nuit. On pouvait dire ce qu’on voulait du manque de puissance militaire de Falkrinea , mais il s’agissait vraiment d’une nation prospère.

— Que penses-tu de ton nouveau prof ? demanda Zach. Il fait l’affaire ?

— Il est doué, répondit lentement Zorian en hochant la tête.

— Mais ? continua Zach, sentant qu’il y avait un « mais ».

— Mais il ne m’apprend pas tout ce qu’il sait, soupira Zorian. Et je ne pense pas qu’il existe un moyen de l’en convaincre. Je l’impressionne, mais…

— Mais il n’enseignera ses secrets qu’à un apprenti formel, et quand bien même, tu devrais rester auprès de lui pendant des mois, ou plus, avant qu’il n’y songe, supposa Zach.

— C’est à peu près ça.

— Et c’est à peu près ce que Xvim a dit, ajouta Zach. Tu n’as jamais commencé à aller sonder l’esprit des gens sur sa liste, n’est-ce pas ?

— Non. Je les ai contactés et ai tenté de les pousser à m’enseigner leurs compétences de la bonne façon. J’espérais que ça ne serait pas nécessaire, fit Zorian en fronçant les sourcils. Et dans un sens, ça ne l’était pas, parce que jusqu’à présent, j’avais de nombreuses choses intéressantes à apprendre à côté. Mais maintenant… Je ne sais pas. Si nous voulons mettre la main sur la dague dans le Trésor Royal, il va nous falloir devenir sacrément meilleurs en cassage de barrières. Et ce ne sont pas des compétences que n’importe qui peut enseigner à n’importe qui. Ce sont des sorts hautement restreints, parfois illégaux. La plupart des experts avec qui j’ai abordé le sujet n’admettent même pas les posséder, alors que dire de la possibilité de me les enseigner ?

Il n’avait malgré tout pas rencontré un mur parfait. Deux des experts de la liste de Xvim s’étaient montrés conciliants et avaient accepté de lui enseigner leurs meilleurs sorts. L’un parce qu’il était endetté et avait besoin d’une grosse somme d’argent, l’autre parce qu’il était un mage mental et trouvait les compétences mentales de Zorian fascinantes à n’en plus finir. Il était intéressant de comparer la magie mentale structurée avec ses propres capacités et de constater à quel point l’une pouvait combattre l’autre. Et bien qu’il n’allait jamais se servir lui-même de la magie mentale structurée, trop restrictive à son goût, elle lui inspira une façon de faire progresser ses propres dons dans une nouvelle direction. Cependant, juste deux experts sur une longue liste, c’était…

Eh bien, frustrant. Spécialement parce que ce n’était pas qu’un problème moral – il était tellement plus efficace d’apprendre d’une personne qui vous enseignait de son propre gré que de voler ces mêmes connaissances dans son esprit. Si Zorian devait sonder la mémoire de Xvim à chaque fois qu’il avait besoin d’une réponse, par exemple, il n’obtiendrait qu’une fraction de ce que son mentor lui instruisait en réalité, à défaut de savoir quoi demander exactement. Bon, à moins que Xvim lui cachât une chose d’une importance capitale, mais Zorian en doutait fortement.

— Et cibler des criminels ? demanda Zach. Tu as établi des liens avec la société de l’ombre de Cyoria grâce aux listes de contacts des Aranea, n’est-ce pas ?

Oui, bien sûr qu’il possédait ces listes. De façon intéressante, la plupart n’étaient pas des hommes louches et encapuchonnés, cachés dans des ruelles sombres, mais bel et bien des marchands respectés et des mercenaires parfois moins respectés. Il avait fait usage de sa magie mentale sur ces personnes bien plus librement que lorsqu’il agissait avec des professeurs honnêtes, mais pour dire vrai, il y avait une raison qui poussait toutes ces personnes à utiliser leurs compétences pour commettre des crimes plutôt que pour ouvrir des commerces. Ils n’étaient juste pas assez doués. Une astuce ou deux, un sort spécial mais pas si spécial au final… Zorian les avait copiés lorsqu’il le pouvait, mais ce n’était en général rien qui ne pût être acquis d’une quelconque autre façon plus facile. L’information la plus utile qu’il eût récupérée de ces types était sans doute le réseau illégal par lequel il était possible d’acquérir des matériaux tout aussi prohibés, et les méthodes nécessaires afin d’employer des mercenaires peu scrupuleux sans se faire tuer ou envoyer en prison. Des choses utiles, bien sûr, mais ce n’était pas ce qui intéressait Zach.

— Ça ne fonctionnerait pas, dit simplement Zorian en secouant lentement la tête. Ils n’ont pas ce que nous cherchons.

— Très bien, accepta Zach sans pousser l’interrogatoire. Pour être honnête, je pense que nous nous débrouillons bien, et tu ne devrais pas te sentir obligé si tu n’en as pas envie. On va y arriver.

Zorian ne répondit rien à ça, peu sûr de ce qu’il fallait dire. Une partie de lui réalisait qu’il était stupide de refuser d’employer ses capacités mentales à leur paroxysme, mais il suspectait qu’une fois qu’il commencerait à agresser des gens sur des coups de tête, simplement parce qu’ils possédaient des choses qu’il désirait, il aurait du mal à faire machine arrière. L’expression Vous êtes ce que vous faites avait un sens profond dans ce genre de cas. S’il s’engageait sur cette voie, ça le changerait définitivement, et pas en bien. Bien entendu, posséder ces connaissances leur permettrait d’augmenter grandement leurs chances d’échapper à la boucle temporelle, mais au point d’en laisser sortir un monstre ? Il n’était pas sûr que ça valût le coup.

Zorian se leva et s’éloigna. Zach le suivit, jetant tout ce qui restait de son pain en direction des pigeons. Ils quittèrent le parc et ses dangereusement inconscients oiseaux pour continuer leur conversation à pied.

— Les pauvres résultats mis à part, c’est une belle ville, commenta Zach. Tu voulais y faire autre chose ?

— En réalité, oui, fit Zorian en levant les sourcils. Il y a ici un célèbre fabricant de golems, ainsi que quelques experts en formulation de sorts.

— Tu es vraiment déterminé à dépenser tout notre argent, hein ? lui rétorqua Zach en ricanant.

— Bien sûr que oui, répondit Zorian sur le même ton. À quoi bon le laisser dormir ? Ce n’est pas comme si nous pouvions le transférer avec nous à la fin du mois.

Il n’allait bien sûr pas chercher à se faire enseigner des choses par ces gens. Il comptait leur donner du travail. Il faisait ainsi depuis plusieurs itérations déjà, payant divers experts en formulation afin qu’ils améliorassent ses propres schémas, les leur redonnant un mois plus tard afin qu’ils peaufinent encore la chose ; parfois, ils les donnaient à d’autres, juste pour avoir différents yeux posés sur le même problème.

Il fit de même avec les érudits en barrières et protections, créateurs de golems et alchimistes. Tous ces domaines nécessitaient un temps fou d’expériences, de réflexion et de tests, mais les résultats étaient compacts et pouvaient être utilisés par n’importe qui, les rendant très pratiques, et leur permettant d’être améliorés de cette manière. Il allait très certainement, dans un futur proche, atteindre un point où les retours se verraient diminués, mais ce n’était pas encore le cas. D’ailleurs, lorsque ça arriverait, il pourrait être capable d’utiliser les connaissances qu’il aurait acquises de la sorte et les échanger à ces mêmes divers professionnels contre d’autres secrets de leur cru, des techniques que l’argent n’aurait pas pu acheter.

La partie coincée de Zorian l’informait qu’il volerait ces personnes tout aussi sûrement que s’il leur fouillait directement la mémoire, en utilisant simplement des méthodes plus orthodoxes. Zorian dit simplement à cette petite voix de la fermer et que ce n’était pas la même chose.

 

___

 

Simulacre numéro deux était en train de mourir d’ennui, et la raison en était évidente – il suivait un cours de l’Académie comme un étudiant normal. Zorian n’avait pas été en classe depuis fort longtemps, même lorsqu’il tentait de rester dans les petits papiers des professeurs, à cause de la perte de temps colossale que ça impliquait forcément, ajoutée au manque d’intérêt : il n’avait rien à y gagner. Malheureusement, il n’avait pas eu le choix : l’original s’était mis dans la tête qu’il devait mettre la perfection physique du simulacre à l’épreuve en le faisant interagir avec des personnes qui le connaissait, et ce, d’une manière régulière… ce qui l’avait naturellement poussé à retourner en cours.

Ok, ok. Il comprenait la logique derrière ce choix. Il possédait les souvenirs de l’original, après tout. Il avait été l’original lui-même, peu de temps auparavant. L’idée, c’était que l’Académie était emplie de mages en tout genre, et ses camarades de classe étaient au minimum familiers de son visage. Alors, si qui que ce fût pouvait détecter une anomalie, c’était eux.

Ils ne remarquèrent rien de particulier, naturellement. Le simulacre dévia par contre totalement du plan initial – il était supposé rester totalement naturel et banal, ne pas paraître suspect… mais décida de montrer à tout le monde qu’il en savait bien trop pour un gamin de son âge – et personne ne s’en offusqua. Contrairement à Zach, il était déjà connu pour être un élève studieux ; ils s’imaginèrent tous qu’il avait étudié les sujets proposés avant de venir en cours.

Dans tous les cas, la mission était moins une infiltration à fleur de nerfs qu’un exercice de résistance à un ennui meurtrier. Le seul bon côté de la situation, c’était qu’il n’allait devoir la tolérer que pendant une journée, pas plus. L’original avait été très zélé et vaporisait les simulacres à la fin de leur premier jour d’existence, quoi qu’il arrivât. Aussi n’aurait-il pas à être présent le lendemain.

Pourquoi ne pouvait-il pas être simulacre numéro un, qui cartographiait le monde souterrain, ou simulacre numéro trois, qui arrangeait un marché secret avec les Aranea de Knyazov Dveri ?

Eh bien, le cours actuel avait finalement pris fin pendant qu’il chouinait intérieurement, alors il pouvait –

— Ouah, Zorian, tu as répondu à chaque question de ce test surprise ! Comment as-tu fait ça ?! J’ai vérifié, et aucune de ces questions n’est dans le manuel !

Zorian se tourna sur sa chaise, et regarda à la fille qui venait de lui adresser la parole. En entendant sa voix, il savait déjà qu’il s’agissait de Neolu, mais donna le change et lui envoya un regard surpris. En arrivant à l’Académie, il avait rapidement réalisé qu’elle le considérait comme un ami, alors qu’il n’avait aucun souvenir d’une quelconque interaction avec elle avant la boucle temporelle. Comment était-ce possible ? Bon… Il n’était pas le premier simulacre envoyé ici en mission. Et apparemment, l’un de ses prédécesseurs s’y était également ennuyé à s’en arracher les cheveux, au point de décider aléatoirement de s’en faire une amie. Et il n’avait ensuite jamais pris soin d’en informer l’original.

Simulacre numéro deux ne comptait pas le lui dire, lui non plus. Ce n’était pas quelque chose de grave ou d’important, et imaginer la réaction de l’original lorsqu’il le découvrirait était plutôt amusant.

Il s’avança légèrement, d’une manière conspirationniste trop évidente, et fit signe à Neolu de s’approcher, ce qu’elle fit. Du coin de l’œil, il vit également Akoja s’incliner également légèrement afin de les espionner un peu mieux.

— Je possède une machine à remonter le temps, chuchota-t-il solennellement. Et je l’utilise pour tricher à l’école.

Il entendit Akoja renifler de façon dérisoire, non loin. Neolu, quant à elle, le regarda de façon très intéressée.

— Vraiment ? demanda-t-elle sur un ton suspicieux, comme s’il venait de lui annoncer quelque chose d’improbable mais malgré tout parfaitement possible.

Ce n’était… pas tout à fait la réponse à laquelle le simulacre s’attendait. Il la fixa pendant une seconde, totalement perdu quant à ce qu’il devait répondre à ça. Hmm… Maintenant qu’il y pensait, Neolu avait un petit côté mignon. Son visage était charmant et sa naïveté avait quelque chose d’attachant, en petites doses. Il l’avait totalement ignorée par le passé, la jugeant faible et volage, et n’avait jamais vraiment imaginé la fille sous cet angle. Mais lorsqu’on s’apprête à vivre pour moins d’un jour, les choses prennent une toute autre perspective.

— Non, je plaisantais, bien sûr. Je n’ai pas une telle machine, lui expliqua-t-il patiemment.

— Dommage ! réagit-t-elle en souriant. Ça serait énorme. Parfois, je souhaite vraiment retourner en arrière pour réparer tout ce que j’ai mal fait.

— Comme tout le monde, n’est-ce pas ? fit Zorian en haussant les épaules.

Malheureusement, la boucle temporelle ne fonctionnait pas ainsi. Après y avoir réfléchi un peu, il déchira une feuille de papier de son calepin et y inscrivit les questions du test du lendemain sur la formulation, avant de le tendre à Neolu.

Au moment où elle réalisa ce qu’elle avait sous les yeux, ceux-ci s’élargirent d’une façon comique.

— C’est – commença-t-elle.

— Chut, la coupa Zorian. Je ne t’ai jamais rien donné, ok ? On se voit demain, je suppose.

Akoja lui offit un air très déçu. Apparemment, elle avait deviné la nature de ce qu’il venait de faire en face d’elle, et elle n’appréciait pas. Sa désapprobation s’évanouit par contre d’un seul souffle au moment où il lui tendit également une copie des questions. Tout en marmonnant, bien sûr, que tricher, c’était mal, m’voyez ?

Le simulacre leva les yeux au ciel en entendant ça et retourna chez Imaya pour y faire son rapport à l’original.

D’une certaine façon, il se doutait bien que ça n’empêcherait pas les filles d’utiliser ce qu’elles avaient appris ce jour au sujet du lendemain.

 

___

 

Huit itérations après la première tentative d’intrusion dans le palais d’Eldemar.

Leurs priorités pendant tout ce temps avaient été variées : enquêter sur les forces de l’envahisseur, traquer d’éventuels signes de Robe Rouge, tenter de retrouver si possible les autres clés, et enfin trouver un moyen de quitter la boucle temporelle. Bien sûr, comme récupérer les clés était chose impossible au vu de leurs compétences actuelles, et qu’ils n’avaient aucune idée de ce dont ils auraient besoin afin de localiser et s’approprier celles dont ils ne savaient rien, une large portion de leurs efforts avait été dédiées à l’amélioration de leur expertise magique.

Zach fit de son mieux afin de renforcer sa conscience de l’âme et ses défenses mentales, mais toutes deux étaient longues à améliorer, et Zach était plutôt impatient par nature. Il passait souvent beaucoup de temps à définir de nouvelles façons de peaufiner son talent au combat magique, bien qu’il fût déjà très bon et que ses progrès fussent plutôt marginaux.

Quant à Zorian, il avait pratiqué un peu tout et n’importe quoi, des leçons de magie mentale de ce qu’il restait à apprendre des Aranea, jusqu’au travail sur les golems et ses compétences magiques. Cependant, la majeure partie de ses efforts avait été centré sur la maîtrise de la magie dimensionnelle et temporelle, autant que possible, espérant que ça allait pouvoir lui ouvrir de nouvelles voies sur la compréhension de la boucle temporelle. Jusqu’alors, il n’avait obtenu aucun nouvel indice, mais il avait appris à ouvrir des portes dimensionnelles et à accélérer sa conscience et son corps, aussi avait-il au moins accompli quelque chose de concret.

Actuellement, Zach et lui se trouvaient à l’intérieur d’une chambre noire – mais pas la même qu’à Cyoria. Il s’agissait du résultat d’une course folle afin de trouver d’autres chambres noires au travers d’Altazia, car utiliser celle de Cyoria deux fois dans le mois était toujours aussi peu réalisable. Jusqu’à ce point, ils en avaient découvert deux autres – une à Sulamnon, et l’autre à Cwenjar, un petit état scindé en frontière d’Eldemar. Malheureusement, elles étaient bien moins impressionnantes que celle située directement dans le gouffre : celle de Sulamnon pouvait être activée pour vingt jours, et cella de Cwenjari pour cinq. Mais malgré tout, dix-sept jours, c’était dix-sept jours, et Zach et Zorian avaient clairement fait bon usage de ce temps précieux.

Et leur manque de perfection était plutôt une bonne chose. Souffrir trois mois d’isolation à chaque itération aurait été extrêmement mauvais pour leur mental.

Spécialement en considérant que Zach devenait déjà taré, alors même qu’ils étaient dans la chambre noire de Cwenjari et qu’il ne restait plus qu’un jour de temps dilaté.

— Putain ! jura Zach, la forme géométrique complexe flottant au-dessus de sa main se déformant hors de son contrôle.

Récemment, il s’était mis à la pratique d’exercices exotiques de mise en forme du mana afin d’améliorer sa compétence en combat, mais cela ne se passait pas toujours comme il l’entendait.

— Ok, ajouta-t-il, passablement énervé. J’en ai eu assez de ce truc ! Terminé ! C’est terminé !

Il hurlait sa rage d’une façon dramatique vers le ciel – ou plutôt, le plafond, puisqu’il y avait un plafond au-dessus de leur tête – tout en levant les mains dans la même direction. Quelque part, Zorian comprenait qu’il y avait bien plus dans cet éclat qu’un simple échec d’un exercice.

— Tu es toujours furieux de ce qui est arrivé avec Alanic et son entraînement de la conscience de l’âme ? se permit-il de résumer.

Zach y répondit en balançant autant d’insultes qu’il était possible d’en trouver dans un dictionnaire urbain, ce qui confirma à Zorian qu’il avait vu juste.

C’était arrivé un mois plus tôt. Alanic avait finalement jugé que Zach avait atteint le point où il était enfin capable de passer à la version plus dangereuse de l’enseignement, la même que Zorian avait subie plus tôt. Zach s’était trouvé excité et confiant, mais au moment où Alanic avait touché Zach et tenta de séparer âme et corps, le marqueur de Zorian s’était soudain activé pour mettre fin à l’itération.

Le marqueur lié à leurs deux âmes était une drôle de chose. Il était compliqué à comprendre pour la même raison que les lectures mémorielles pouvaient l’être – il fallait déjà savoir ce qu’il regardait pour le trouver et le déchiffrer… Il ne suffisait pas de tourner des pages jusqu’à trouver ce qu’on désirait par hasard. Il fallait poser la bonne question.

Armé d’une nouvelle connaissance sur ce qui était faisable, courtoisie de ce que lui avait montré son propre marqueur en mettant un terme formé à l’itération, Zorian n’eut aucun problème à comprendre le cheminement des causes et des conséquences.

Le marqueur, bien sûr, possédait une condition mettant un terme à toute itération si une modification suffisante de l’âme ou de l’esprit du contrôleur était tentée. Ce qui était suffisant ou non était peu clair, mais apparemment, tirer l’âme de son corps par la force était hors-limite.

Dans le marqueur de Zorian, cette option était non fonctionnelle, ce qui expliquait pourquoi il avait pu passer par l’entraînement d’Alanic sans aucun souci. Celui de Zach, en revanche, n’était pas dysfonctionnel sur ce point. Il avait considéré l’action du prêtre comme une attaque sur le contrôleur et y avait réagi avec précision.

L’information aida Zorian à répondre à quelques questions qu’il se posait depuis un moment déjà. Par exemple, comment Robe Rouge avait-il fait pour infliger une si légère perte de mémoire à Zach. Il ne pouvait probablement pas faire plus que ça. En fait, la vraie surprise, c’était d’avoir réussi à en faire autant sans déclencher la réinitialisation. Si Zorian lisait son propre marqueur défectueux correctement, le déclencheur du marqueur était un joyeux luron – quiconque l’avait créé suivait visiblement la philosophie mieux vaut prévenir que guérir lorsqu’il s’agissait du contrôleur. Robe Rouge avait dû passer plusieurs mois à comprendre exactement comment faire.

Ce qui expliquait également pourquoi Zach s’était montré pas mal indifférent face à la possibilité de voir son âme ou son esprit ciblés par des sorts. C’était probablement arrivé des tas de fois, et les itérations s’étaient alors juste contentées de prendre fin. Gardant ça à l’esprit, son comportement n’avait alors peut-être pas été si candide que Zorian l’avait jugé.

Bien sûr, aucune défense n’était impassable avec du temps et des efforts. Les liches, par exemple, possédaient une condition qui renvoyait leur âme vers leur phylactère lorsqu’elles étaient exposées à une forme hostile de magie de l’âme. Ce qui expliquait comment Quatach-Ichl, en tant que puissant sorcier ayant assurément combattu son lot de liches par le passé, avait immédiatement compris comment contourner le souci lorsque Zach lui avait stupidement annoncé qu’il survivrait à la destruction de son corps. Comment Robe Rouge avait fait pour ne pas déclencher le piège dans l’esprit de Zach, c’était une autre question…

…mais Zorian avait sa petite idée sur le sujet, et il s’agissait probablement de l’utilisation d’une forme non-structurée de magie mentale. Il se souvenait clairement que Robe Rouge en avait fait usage, à la fois sur lui et sur Zach, alors qu’il était si nul dans ce domaine. Ce qui lui semblait stupide, la magie mentale structurée aurait été bien plus profitable pour un non-psychique tel que lui. Cependant, si le marqueur était conditionné pour réagir à la magie structurée, son choix avait du sens.

Au début, l’idée que le marqueur ne prenait pas la magie non-structurée totalement en compte avait semblé quelque chose que Zorian avait totalement oublié. Cependant, plus il y pensait, plus c’était logique. La magie non-structurée était bien plus rare par le passé, à la fois à cause des enseignements plus primitifs et parce que les lignées magiques étaient bien plus minimes et insignifiantes. Le marqueur, et même la boucle temporelle elle-même, pouvaient avoir été construits sur des bases qui n’étaient plus valides. Et quiconque avait alors activé la Porte du Souverain ne pouvait ou ne voulait pas mettre tout ça à jour.

— …Tout ce temps que j’ai gâché avec ces exercices ! cria Zach, la tempête perdant finalement en intensité alors que la colère se changeait en résignation.

— Ce n’est pas une si mauvaise chose, le rassura Zorian lorsqu’il put en placer une. Oui, tu as perdu un peu de temps en n’étant pas capable de suivre le même entraînement que moi, mais tu as malgré tout réussi à progresser dans l’art de la conscience de l’âme, et ce n’est pas rien. Ça va te permettre de lancer des sorts défensifs sur ton âme, au minimum. Ce qui est réellement un minimum si nous voulons affronter Quatach-Ichl et lui prendre sa couronne. Alors tu n’as pas gaspillé ton temps, la seule vraie perte, c’est l’itération perdue à cause de ça.

Zach fit la grimace.

— Ouais, en toute rétrospective, on n’aurait vraiment pas dû tenter ça au tout début du mois.

— L’expérience est toujours bonne à prendre, fit Zorian en haussant les épaules. C’est juste un mois, et nous avons appris beaucoup de choses de cet incident. Nous allons gérer la crise.

Zach soupira et s’avoua vaincu, se laissa tomber au sol dans un râle sourd. Et là, il resta silencieux pendant un moment.

— C’est juste comme si on n’avait rien accompli pendant les sept derniers mois, tu sais ? finit-il par reprendre. Je veux dire, nous avons enquêté sur tous les hauts placés du culte et aucun d’eux n’est Robe Rouge. On n’a pas non plus localisé Veyers – c’est comme s’il avait simplement disparu entre deux nuages. Nous devons toujours extraire cette satanée dague du Trésor Royal et nous ne pouvons même pas mettre la main sur les clés manquantes…

— Ok, ce dernier point n’est pas tout à fait vrai, admit Zorian en l’interrompant. Nous ne connaissons peut-être pas leur localisation exacte, mais nous savons où chercher.

Leur recherche avait été longue et coûteuse. Un tel projet aurait été impossible à mettre en œuvre, et ils n’en auraient jamais vu la fin, s’ils avaient commencé à le faire seuls. Aussi n’avaient-ils même pas tenté le coup. Au lieu de ça, ils avaient sous-traité le travail en le distribuant à de nombreux courtiers en informations, tout autant légaux que criminels, en leur payant des sommes extravagantes pour que leurs agents vérifiassent les rumeurs et histoires concernant l’héritage Ikosien. Les historiens engagés afin de parcourir tous les enregistrements d’époque étaient supposés leur rapporter toute information sensiblement intéressante. Quant à eux-mêmes, ils se rendirent utiles en s’introduisant dans les archives gouvernementales d’Eldemar, de Sulamnon, de Falkrinea et d’autres états scindés. Les bâtiments qui les contenaient n’étaient jamais aussi bien défendus que le Trésor Royal, et les états scindés avaient tous déjà tenté de retrouver ces objets par leurs propres moyens.

Heureusement, leurs efforts avaient porté quelques fruits.

— Nous savons que l’une des clés se trouve dans les profondeurs du désert Xlotic, qu’une autre a été perdue les dieux savent où quelque part dans les jungles de Koth et que la dernière a été dérobée par un trou de balle qui l’a emmenée avec lui à Blantyrre. Ce n’est pas ce que j’appelle des informations des plus utiles, rétorqua Zach. Tout ce que ça nous apprend, c’est que chercher les clés manquantes en Altazia est probablement inutile. Et comment sommes-nous supposés nous rendre dans ces contrées lointaines, de toute façon ? Rien qu’arriver à Koth prendrait presque le mois complet, alors ne parlons même pas de la recherche à proprement parler. Si ces informations sont correctes, nous sommes bien baisés, Zorian.

— Peut-être, acquiesça facilement ce dernier. Mais tu vois, j’ai un plan…

Raka
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10 thoughts on “MoL : Chapitre 63

    1. Pour être long, il m’en a fait voir de toutes les couleurs xD
      Pas loin de 12.000 mots pour un seul chapitre. J’ai peur pour les suivants !
      Courage, courage ! On en verra la fin, c’est promis.

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