MoL : Chapitre 77

Chapitre 78 — Meule

 

Les bateaux volants n’étaient pas très appréciés par les gens qui s’en préoccupaient tout court. L’idée d’un vaisseau qui se déplaçait dans les airs était une chose qui avait captivé les intérêts depuis des temps immémoriaux, bien entendu, mais chaque schéma concret qui avait vu le jour s’était avéré décevant. Après tout, bien que la magie pût faire facilement voler une telle structure, la faire sur une longue durée était très coûteux en mana ; de plus, ce coût augmentait exponentiellement si l’on ne voulait pas uniquement voler, mais également le faire vite et avec aisance. Voilà pourquoi très peu de mages employaient ce genre de magie sans avoir une très bonne raison pour ce faire, même si cet art n’était pas le plus compliqué à maîtriser.

Et ce problème en donnait naissance à un autre, plus fondamental : la plupart des navires volants ne pouvaient pas voler comme bon leur semblait, mais devaient suivre des trajets définis passant par des voies riches en mana et capables de les maintenir dans les airs. Et même là, les architectes devaient malgré tout réduire monstrueusement le poids des structures durant la construction. Le bâtiment fini était compliqué à maintenir en état, les matériaux utilisés étant légers et fragiles, ce qui limitait grandement l’utilité de la chose et nécessitait une équipe complète de professionnels. Et que les schémas ne fussent pas accessibles publiquement n’aidait en rien, les équipes de construction commençant toujours leur travail de zéro, sans aucune base solide.

Finalement, il y avait un tout, tout petit problème dans la mortalité engendrée par un accident d’une telle structure volante comparée, par exemple, au naufrage d’un navire. Si quoi que ce fût allait de travers, tout le monde pouvait mourir facilement. Le nombre d’accidents catastrophiques se comptait difficilement durant les quelques années passée tant ils avaient été nombreux, dont le plus spectaculaire avait sans doute été celui du Gepid qui avait plongé directement dans l’océan peu de temps après le début de son premier vol. Et même lorsque l’on ignorait simplement la possibilité d’une erreur technique ou matérielle, il restait celle de la rencontre des bêtes magiques volantes capables de massacrer un navire volant à la moindre rencontre et sans possibilité de riposte.

À la lumière de tous ces désavantages, il n’était pas bien difficile d’imaginer en quoi leur usage était peu répandu. Ils n’étaient pas économiquement viables pour des intérêts privés, et les états militaires trouvaient en général les monstres volants plus efficaces lors des manœuvres aériennes. Malgré ça, certaines personnes continuaient à tenter de les rendre rentables et désirables. Certaines personnes ne pouvaient pas s’empêcher de trouver un véhicule volant incroyablement séduisant.

Il existait naturellement des différences considérables entre les régions. Les états du Miasina du nord, par exemple, étaient des pointes en ce qui concernait l’investissement dans la recherche aéronautique. Grâce aux larges portions de désert qui les entouraient, les états de Xlotic voyaient un bien plus grand potentiel dans les vaisseaux volants que les habitants d’Altazia. Construire des routes et des voies ferrées au sein de l’inhospitalière Miasina du nord était totalement stupide, et il les populations locales n’étaient pas suffisamment nombreuses pour justifier la création de plateformes de téléportation. Un vaisseau qui pouvait voler à sa guise et traverser le désert serait le plus grand exploit et la plus grande réussite de celui qui parviendrait à le fabriquer de façon efficace.

La Perle d’Aranhal, celui que Zorian voulait s’approprier, n’avait clairement pas été créé avec une viabilité économique comme fil rouge. Aucune dépense n’avait été retenue lors de sa conception. Bien que Zorian n’avait pas été capable de trouver des chiffres concrets, le prix final était estimé à positivement astronomique. Les compétences du bateau volant étaient en revanche tout aussi impressionnantes que son coût. Il était rapide, agile et étonnamment robuste. Plus important encore pour Zorian, il possédait un cœur expérimental lui permettant de fonctionner indépendamment des niveaux ambiants de man pendant une longue période de temps.

Après en avoir discuté avec Zach, ils décidèrent de ne pas tenter leur chance dans cette itération en particulier, cela dit. La moitié du mois était déjà passée et ils avaient déjà beaucoup d’autres choses à faire. D’ailleurs, à cause des caprices de la sorcière, les gens prêtaient toujours attention à eux, un peu trop à leur goût. Zorian décida malgré tout de jeter un œil pour voir un peu à quoi ils avaient affaire.

Et de façon peu surprenante, l’objet du délit était sous haute protection. Pas tant contre les voleurs, l’idée même que quelqu’un tentât ce coup était d’un ridicule absolu, mais contre les espions et les saboteurs. Les défenses étaient assez épaisses pour empêcher Zorian d’analyser les lieux de façon simple, mais il était confiant sur le fait qu’il pourrait y arriver avec un peu de temps. Il lui faudrait peut-être plusieurs mois, mais y arriverait. Le plus gros problème, selon lui, était le besoin d’un équipage de dix personnes afin d’assurer le décollage et l’atterrissage, ce qui rendait l’idée du vol de l’engin par deux individus isolés stupide en elle-même. Il devrait probablement attendre que Zach fût capable de créer des simulacres avant de tenter le coup. Un autre problème encore, bien que comparativement mineur, était certaines des pièces critiques de l’appareil, qui n’avaient pas encore été installées. Zorian était certain qu’il pourrait fabriquer ça lui-même et l’installer sans l’aide de personne, mais il devrait mettre la main sur les schémas en premier lieu…

Un jour, l’une de mes ambitions était d’examiner un train pour comprendre comment sa mécanique fonctionne, songea Zorian avec nostalgie. Maintenant, je prévois de façon tout à fait normale de voler, analyser et piloter un vaisseau volant expérimental pendant mon temps libre. Même en prenant la boucle temporelle en compte, c’est quand même assez ahurissant que j’ai pu changer à ce point. Je me demande ce que mon ancien moi aurait dit en me voyant…

C’était, bien sûr, impossible à savoir. Il secoua la tête et se concentra sur des soucis plus immédiats. Actuellement, il se préparait à rencontrer une personne à qui il n’avait pas parlé depuis fort, fort longtemps : Zenomir Olgai, le vieil expert en langues auprès de qui il avait un jour cherché de l’aide pour comprendre ce qui lui arrivait. Il avait alors été assassiné par les envahisseurs le soir-même, et il avait instinctivement évité l’homme depuis ce jour, le suspectant d’être un espion dans le camp de l’ennemi. Cependant, aucune de ses recherches n’avait jamais pointé une quelconque collaboration avec les Ibasiens ou les cultistes. Aussi, lorsque son nom lui était passé par la tête lorsqu’il s’était demandé à qui poser des questions sur les langues étrangères afin de traduire les documents qu’il avait acquis à Aranhal, il avait décidé de lui rendre une petite visite. Il comptait même laisser échapper quelques petits indices laissant entendre qu’il savait, pour l’invasion, juste pour voir si quiconque tenterait de lui prendre la vie une fois de plus à la nuit tombée. Qui sait ? Peut-être que Zenomir faisait partie d’une section super-secrète de l’envahisseur, dont les autres membres n’avaient jamais entendu parler.

Tandis qu’il approchait le bureau de Zenomir, cependant, il s’arrêta soudain en sentant une présence familière.

Un essaim de rats-crânes se trouvaient dans la zone, cachés dans les murs. Le groupe retira rapidement sa sonde télépathique en remarquant que son esprit était protégé, mais Zorian était suffisamment doué en défenses mentales pour que même le plus petit contact ne pût pas lui échapper.

Il fronça les sourcils. Si des rats s’étaient trouvés près du bureau de Zenomir lorsqu’il lui avait rendu visite la première fois, il n’était pas étonnant qu’il fût devenu une cible. Ce qui soulevait donc une autre question : pourquoi prêtaient-ils attention à ce vieux professeur ? Il était quelque peu connu pour être un incroyable polyglotte et expert en langues, mais ça ne devait pas représenter un intérêt conséquent pour les ennemis…

Après y avoir réfléchi, il décida de laisser les rongeurs tranquilles pour l’instant. Il frappa à la porte et attendit.

Et après plus de quinze minutes, il se dit qu’il devait être arrivé au mauvais moment, car l’homme parlait déjà avec quelqu’un d’autre, dans le bureau. Un autre étudiant, réalisa Zorian au bout d’un moment. Il ne put s’empêcher de se connecter rapidement à l’esprit de cet inconnu afin de s’assurer qu’il n’était pas sous l’emprise des rats, et découvrit qu’il ne l’était pas. Il s’agissait simplement d’un étudiant de qui Zenomir était le mentor et avec qui il discutait intensément d’une certaine chose. Zorian ne resta pas assez longtemps dans son esprit pour découvrir de quoi il s’agissait, car il détestait envahir les pensées des gens sans une bonne raison et violer leur intimité alors qu’ils ne lui avaient rien fait.

Ce rendez-vous finit par se terminer, Zenomir finit par l’appeler. Zorian accepta gracieusement de s’asseoir comme il le lui était proposé, et en vint directement au fait.

— Je viens vous voir parce que j’ai entendu que vous pourriez m’aider à traduire un document hautement technique écrit en Ikosien Aranhal, lui dit Zorian. Ou au moins, que vous seriez capable de m’indiquer une personne qui en serait capable.

— Ah… Oui, Aranhal, répondit sagement le professeur. Ils parlent une forme particulièrement distincte de notre langue, n’est-ce pas ? Pouvez-vous me montrer ce sur quoi vous travaillez ?

Zorian sortit quelques pages des écrits techniques de son sac et les tendit au vieil expert. Il n’était pas inquiet quant à la possibilité que ce dernier les reconnût comme des objets volés. À moins d’être étroitement lié à l’équipe de construction du navire volant, le texte devrait signifier bien peu pour lui.

Zenomir étudia attentivement le document après avoir enfilé une paire de lunettes, en silence.

— Un bon paquet de jargon technique, je vois. Des matériaux de construction pour navires volants ? Eh bien, quel sujet intéressant… murmura-t-il enfin, avant de sourire tout naturellement à Zorian. Je peux comprendre pourquoi l’on vous a envoyé vers moi, bien qu’il m’attriste quelque peu qu’un étudiant de notre belle Académie n’y ait pas pensé de lui-même. Je vais vous donner mon opinion initiale, gratuitement, ce qui sera probablement plus que ce que vous auriez eu de quiconque vous a envoyé ici.

Zorian pouvait voir qu’il n’était pas vraiment en colère, lui rappelant simplement amicalement qu’il avait failli à tirer profit de la structure de l’Académie à son plein potentiel. Malheureusement, tandis qu’il était gentil et poli, ce qui s’était passé la dernière fois que Zorian avait interagi avec lui rendait une confiance totale impossible. Aussi se contenta-t-il d’acquiescer sagement afin de passer à la suite.

— Laissez-moi vous demander quelque chose d’abord, continua Zenomir. Ce document que vous souhaitez voir traduit… Est-ce un projet isolé, ou fait-il partie de quelque chose de plus complexe, chose sur laquelle vous compter collaborer avec des personnes d’Aranhal ?

— Ce… projet impliquer en effet une certaine interaction avec des habitant d’Aranhal, admit Zorian un peu à contrecœur.

Heureusement, Zenomir sembla ne rien penser de spécial du fait que Zorian allait avoir de sérieux contacts avec des gens d’un autre continent. Il aurait imaginé que ça allait soulever des sourcils, mais apparemment non.

Ils passèrent une dizaine de minutes à discuter ce que demanderait ce travail de traduction. Zenomir s’enquit sur la nature exacte de ce projet, mais fit marche arrière en entendant qu’il était classé secret défense. Il confirma alors que c’était tout à fait dans ses cordes, mais que ç’allait demander quelques jours et que ce ne serait pas vraiment bon marché, deux choses que Zorian pouvait se permettre. Il confirma la chose au professeur, et celui-ci souleva une autre idée.

— Je vais me montrer un peu direct, mais peut-être qu’embaucher quelqu’un pour traduire ce document n’est-il pas la meilleure chose à faire, dit-il. Je pense que vous devriez investir quelque temps dans l’apprentissage de la langue. Vous seriez épaté par le nombre de subtilités que vous pouvez perdre d’un texte en vous reposant sur une aide extérieure. De plus, je vous garantis que vos interlocuteurs vous respecteront bien plus si vous parlez leur langue.

— Il est très peu probable que je revoie des gens d’Aranhal après la fin de ce projet, expliqua Zorian en fronçant les sourcils – et puis, il était plutôt sûr qu’il n’existerait aucun échange courtois entre eux, de toute façon, barrière de la langue ou pas. C’est un sacré paquet d’efforts pour rien.

— Apprendre une langue n’est jamais pour rien, jeune homme, le sermonna le vieil homme. Cela développe votre esprit et élargis vos horizons ! D’ailleurs, ce n’est pas comme si vous commenceriez de zéro. L’Ikosien Aranhal est différent de la langue standard, mais pas inintelligible.

— C’est vrai, admit Zorian, qui savait qu’il s’agissait plus d’un dialecte hautement divergeant, possédant un bon nombre de mots empruntés à la langue natale parlée par les autochtones avant la conquête ikosienne, un peu comme toutes les version d’Ikosien parlées dans le pays, en somme. Cela serait malgré tout un travail énorme pour une personne n’étant pas naturellement encline à apprendre des langues nouvelles comme vous, cela dit. Sans vouloir vous offenser, professeur Olgai.

— Hmpf. Attends ici une minute, lâcha celui-ci en bondissant rapidement de sa chaise pour se ruer dans une pièce annexe dont il ferma la porte.

Il y resta pour plus de dix minutes. À en juger par les bruits discrets provenant de l’autre côté de la porte close, il fouillait dans des boîtes et des piles de papiers, en quête de quelque chose. Zorian soupira. Il semblait que ça allait prendre bien plus longtemps qu’il ne l’imaginait…

Finalement, le vieux professeur revint dans son bureau, portant une grande pile de livres, de dossiers et de feuilles de papier volantes. Il en avait tant sur les bras qu’il dût faire usage de ses épaules pour refermer la porte derrière lui en manipulant étrangement la poignée – ce qu’il fit avec une grâce étonnante prouvant le nombre de fois qu’il avait eu à pratiquer l’expérience. Il déposa tout sur son bureau et souffla.

— Je vais vous dire, jeune homme, soupira Zenomir. Voici une petite sélection de dictionnaires, guides de traduction et notes variées concernant l’Ikosien Aranhal, que je range dans ma –

— Il se trouve simplement que vous possédez des trucs sur Aranhal, dans votre réserve ? le coupa Zorian, sans y croire.

— Oh, j’ai toutes sortes de choses entreposées là-dedans et prenant la poussière, répondit dédaigneusement le professeur. Quelques professeurs ne sont jamais dans leurs bureaux, mais la quasi-totalité de mon travail s’y trouve, pour ma part. Il est pratique d’avoir toutes ces ressources à disposition. Quoi qu’il en soit, pourquoi n’emporteriez-vous pas tout ça, et voyez ce que vous arrivez à traduire de votre document technique. Si votre travail m’impressionne, je vous le promets, je vous aiderai à traduire le reste du projet gratuitement.

Zorian ouvrit la bouche pour lui faire savoir qu’il comptait simplement payer pour le travail, mais les yeux brillants du professeur lui firent comprendre qu’il refuserait d’entendre une telle option.

— Gratuitement ! répéta-t-il. Détestez-vous l’argent, jeune homme ? Ne soyez pas si prompt à vous en séparer. Je ne suis pas très demandant, ne vous inquiétez pas. Faites de votre mieux, et je suis sûr que tout se passera très bien. Qui sait ? Peut-être découvrirez-vous quelque part en vous une passion inconnue pour les langues étrangères ?

Zorian doutait sérieusement trouver ça un jour, mais il pouvait bien voir à quel point il était inutile de discuter. D’ailleurs, maintenant qu’il y songeait, il pourrait sérieusement tirer un quelconque profit d’une maîtrise basique de la langue d’Aranhal. Il pourrait avoir besoin d’interroger l’équipe de construction à un certain moment, et ça s’avèrerait vraiment difficile si leur langue lui était parfaitement opaque. Pas même la télépathie n’était utile dans ces cas-là, les pensées des gens étant lourdement façonnées par leur langue instinctive.

— Très bien, je vais tenter le coup, concéda Zorian.

— Excellent ! se réjouit violemment Zenomir.

— Mais… Me donner tout ça ne pose-t-il vraiment pas de souci ? demanda Zorian en désignant la pile de livres devant lui. Certains de ces documents semblent… irremplaçables.

— C’est bon, le rassura le professeur en agitant la main. Vous avez l’air d’un jeune homme sérieux, et je suis certain que vous me rendrez tout en un seul morceau.

Zorian n’avait rien à redire à ça. Il se contenta d’observer la pile devant lui, perdu dans ses pensées.

— Bien, finit par lâcher soudain son hôte en faisant claque ses mains. Désirez-vous me demander autre chose ? Sinon –

— En fait, oui, renchérit immédiatement Zorian.

Zenomir leva les sourcils d’un seul coup.

— Pardon ? bégaya-t-il.

— Ils s’appellent officiellement l’Ordre Ésotérique du Dragon Céleste, commença Zorian. Ils sont l’une de ces nouvelles religions, une dédiée à la vénération de l’entité qui est communément pensée au centre du monde. Ils sont largement présents, ici, à Cyoria. Seriez-vous par hasard un membre de cet ordre ?

— Ah, je pense que j’ai entendu parle d’eux, un jour, réfléchit Zenomir en tapotant sa longue barbe blanche de ses doigts. Mais non, je n’en suis pas membre. Pourquoi cette question ?

— Et êtes-vous un agent d’Ulquaan Ibasa ? demanda Zorian, ignorant totalement la question.

— Attendez voir juste une minute, s’offusqua le professeur en commençant enfin à s’énerver. Quel genre de question est-ce là ?!

Hmm. Il était totalement honnête. Il n’était pas associé, à sa connaissance en tout cas, aux ennemis de la ville.

Dans un soupir de soulagement, Zorian plongea profondément dans l’esprit du vieil expert, repoussant nonchalamment ses défenses mentales rudimentaires en place, et modifia sa mémoire à court terme pour faire disparaître cette conversation à tout jamais. Le processus dura moins d’une minute, Zorian étant devenu familier avec l’édition des souvenirs, et il finit par se retirer de son esprit.

Le professeur cligna des paupières à plusieurs reprises, revenant graduellement à lui depuis l’état perplexe dans lequel l’avait plongé son visiteur, et lança un regard surpris à ce dernier.

— Que s’est-il… passé ?

— Uh ? Vous revenez enfin à vous ? Vous avez un peu rêvé les yeux ouverts, l’espace de quelques dizaines de secondes, là, lui répondit naturellement Zorian, l’air surpris et soulagé.

— Ah. Je suppose que l’âge me rattrape enfin, s’amusa Zenomir sans s’inquiéter plus que ça, secouant la tête en souriant. Où en étions-nous ?

— En fait, je pense que nous en avons terminé. Mais d’abord, permettez-moi de vous poser une étrange question. Avez-vous une idée de la raison pour laquelle quelqu’un chercherait à vous espionner ?

— M’espionner ? s’étonna totalement le professeur encore quelque peu perdu. Ma foi, non, je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle on voudrait faire ça. Je souhaiterais bien que plus de gens s’intéressent à mon travail. Si quelqu’un veut en savoir plus à ce sujet, il n’a qu’à demander !

— Je vais couper court dans ce cas, trancha Zorian. Grâce à une certaine magie exotique avec laquelle je suis née, j’ai remarqué qu’il y a des rats rôdant dans les murs de votre bureau. Et pas des rats normaux…

— Ah… Des rats-crânes ? Voilà qui est intéressant… et inquiétant, répondit Zenomir en s’asseyant sur sa chaise, l’air grave, avant de réfléchir intensément. Hmm… Des rats dans les murs…

Après une petite minute, il frappa le bureau de ses mains, effrayant Zorian, qui s’était mis à rêvasser.

— Aha ! s’écria-t-il d’un air triomphant. J’ai compris, je pense. Je ne pense pas que ces rats, s’ils sont effectivement des espions comme vous le suspectez, soient là pour ma personne. Il s’avère que, par hasard, le bureau du principal de l’Académie se trouve vraiment tout proche d’ici. Il y est rarement présent, mais beaucoup de visiteurs et encore plus de documents y transitent sans arrêt.

Zorian devait admettre que c’était d’une logique imparable. Une place d’une telle importance devait sans doute être lourdement protégée par des barrières sophistiquées… mais les couloirs y menant avaient probablement été sous-estimés pour des raisons évidentes de finances serrées. Il allait devoir se promener dans l’Académie pour voir si les rats étaient présents ailleurs.

— Bien sûr, je vais devoir en faire un rapport, reprit le professeur en laissant sagement retomber ses épaules. Je peux déjà sentir la migraine arriver. Tant de paperasse…

— Je suppose que vous ne pourrez pas m’exclure de ce rapport, n’est-ce pas ? se lamenta Zorian, qui sentait lui aussi la migraine poindre par avance – il allait sans doute devoir lui effacer une nouvelle fois la mémoire, hors de question de laisser passer ça.

— Je pourrais fort bien ne pas vous nommer, soupira le vieux sage, qui n’avait apparemment pas le moindre soupçon de méchanceté et de paranoïa dans le corps. Il n’y a pas de raison pour que nous en souffrions tous deux. Bien que je doive vous conseiller de vous taire à ce sujet… ou l’Académie pourrait se retourner contre vous pour tenter de ruiner sa réputation par de telles accusations.

Zorian lui assura que sa bouche resterait close à jamais à ce propos, attrapa la pile de livre et de papier préparée pour lui et quitta les lieux. Au lieu de quitter directement l’Académie, en revanche, il choisit de prendre une route plus longue, qui le vit passer près du bureau incriminé à plusieurs reprises.

Il s’avéra que oui, toutes ses approches le firent croiser des rats-crânes au sein des murs… Il semblait que l’explication de Zenomir tenait fermement la route.

Bien. C’était un mystère résolu. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas obtenu de réponses sans soulever d’autres questions, et c’était sacrément agréable. Un petit sentiment de victoire éphémère était toujours le bienvenu.

Cela lui faisait sentir qu’il approchait, juste un tout petit peu plus, d’une solution finale pour tout ça.

 

___

 

Dans un réseau de grottes parfaitement banal situé à une bonne distance de Cyoria, Zach, Zorian et deux Aranea s’entraînaient à la magie.

Zach était occupé avec un énorme coffre en bois, raffinant peu à peu ses compétences en création de dimensions. Il progressait lentement, mais rattrapait très visiblement Zorian dans le domaine, malgré l’abandon de plusieurs simulacres pour se concentrer sur le sujet. Pour autant que Zorian pouvait le dire, c’était possible uniquement à cause des réserves de mana gargantuesques de Zach et la possibilité pour ce dernier de s’entraîner plus longtemps sans s’arrêter. Zorian n’étais pas plus talentueux ou travailleur que Zach, après tout, et chaque avantage et méthode d’entraînement dont il disposait était également à portée de son ami. Il était parfaitement logique, alors, que Zach le dépassât peu à peu, ce qui n’empêchait pas Zorian de sentir monter la jalousie et la frustration en lui. Un part de lui était tentée de commencer à cacher les exercices pertinents et les astuces qu’il avait trouvées en fouillant nombre de manuels afin de pouvoir quelque peu refermer le fossé les séparant, mais il résista à cette pulsion. Ce serait parfaitement petit et stupide : que Zach devînt meilleur était une très bonne chose.

Cela mis à part, ni Zach, ni Zorian n’avaient réellement fait de grand pas en avant dans la création de dimensions. Le coffre que Zach manipulait fonctionnait toujours selon le même principe que les boîtes de billes avec lesquelles ils s’étaient amusées précédemment. C’était la forme la plus simple de cet art, qui demandait d’augmenter l’espace contenu dans un conteneur solide, ce qui permettait essentiellement à un mage de produire un rangement plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Il existait de nombreuses limitations nées de cette procédure. La dimension avait besoin de mana pour continuer à exister, et tel objet ne pouvait qu’être entreposé dans des endroits où le mana ambiant était abondant, ou alimenté par un système induit, qui impliquait une formule complexe et totalement tordue gravée en son sein. Sans mana, l’espace à l’intérieur se rétracterait après une journée à peine, comme pour tout autre sort. Finalement, le poids des objets à l’intérieur ne disparaissait pas, un coffre contenant plusieurs tonnes de roches pesant toujours plusieurs tonnes, il était compliqué d’en faire quoi que ce fût de concret.

Bien sûr, les contraintes de poids mises à part, fourrer trop de babioles dans une dimension de poche n’était pas une bonne idée non plus. Si le conteneur était endommagé, la dimension qui y était ancrée se désintègrerait immédiatement, forçant son contenu à retourner dans l’espace réel. Typiquement, ça signifiait que la dimension exploserait, faisait pleuvoir tout et n’importe quoi alentour comme une pluie de shrapnels. Pour cette raison, il était de bon ton de rendre le conteneur aussi solide et résistant que possible. Zach et Zorian l’avaient appris très rapidement, après avoir fourré trop de billes de marbre dans une boîte dont le fond ne pouvait pas en supporter le poids, donnant naissance à leur propre version d’une bombe à fragmentation de billes de marbre.

Plus ils passaient de temps plongé dans l’étude des dimensions, plus Zorian réalisait à quel point le palais dans l’orbe était incroyable. Il possédait une source de puissance interne lui permettant d’exister à tout jamais et le rendant totalement indépendant de son environnement, ne pesait pas plus qu’un orbe de verre normal de cette taille, et contenait une quantité d’espace et de matière hors du commun. Zorian était tenté de mettre tout ça sur une intervention divine, mais la sorcière insistait sur le fait que tout ceci était parfaitement réalisable par des mortels. Oui, même la source de puissance de mana. En quelque sorte.

Mais d’ailleurs, elle maintenait une dimension plutôt grande et possédant de puissantes défenses dans une zone qui n’aurait pas dû être capable d’un tel exploit. Comment s’y prenait-elle ?

Bon, ce n’était pas une réponse qu’il pourrait obtenir en se contentant de regarder le plafond. Il repoussa cette question dans un coin de son esprit et se concentra à nouveau sur les deux Aranea situées à ses côtés. Toutes deux avaient été envoyées par les Adeptes de la Porte Silencieuse à la requête de Zorian. Depuis qu’il était devenu capable de leur fournir une longue liste de nouveaux Portails Bakora et une quantité d’informations considérable quant à leur environnement direct, elles étaient devenues nettement plus enclines à coopérer avec lui et satisfaire ses caprices. Dans le cas-là, elles lui avaient permis de recruter deux de leurs meilleures récupératrices. Techniquement, des voleuses, pour le dire bêtement. Zorian les appelaient Fantôme et Voile, bien que leurs noms n’étaient qu’une version totalement imprononçable et conceptuelle de ces diminutifs.

Fantôme et Voile étaient supposées lui apprendre comment utiliser ses pouvoirs mentaux pour infiltrer des endroits protégés plus facilement, mais il s’avéra qu’elles se montraient étonnamment amicales et curieuses pour une paire de voleuses et espionnes. Elles remplirent leur part du marché sans aucune réserve, et proposèrent même d’aller au-delà de ce qui était initialement prévu… à conditions de se voir fournir quelque instruction et révéler quelques secrets en retour.

Ainsi, elles pratiquaient toutes deux joyeusement la magie qu’elles avaient obtenue de Zorian, raffinant avec patience les sorts bruts convertis depuis un standard humain en quelque chose d’utilisable par les Aranea, et souffrant de quelques lacunes au passage. Zorian les laissait seules sans les déranger, ne s’interposant que s’il les voyait faire une erreur grossière et évidente, mais il s’assurait de vérifier le résultat de leur entraînement à la fin de chaque jour. Lorsqu’il trouverait finalement un nouveau moyen pour Zach et lui de quitter la boucle temporelle, il prévoyait d’empaqueter ce genre de petites améliorations dans un paquet cadeau mémoriel géant et de l’offrir à toutes les Toiles qui l’avaient aidé pendant toutes ces années.

Quant à Zorian, d’ailleurs, il tâtait une chose qu’il avait voulu apprendre depuis un long moment déjà. Il apprenait la compétence Aranea Assombrissement – l’équivalent psychique du sort de l’esprit vide.

Et cette compétence était étonnamment difficile à obtenir, les Aranea voyant comme quelque chose de nativement mauvais le fait de se séparer de la Grande Toile, et la plupart d’entre elles refusaient simplement d’admettre qu’elles savaient l’utiliser, et encore moins de l’échanger avec un étranger qui pourrait se retourner contre elles. Fantôme et Voile n’avaient accepté de le lui enseigner qu’après avoir lourdement insisté et proposé un échange largement en leur faveur. Et même là, elles lui avaient fait promettre dans tous les termes possibles qu’il ne l’utiliserait qu’à des fins nécessaires et loin de leur Toile.

Et elles n’avaient pas besoin de s’inquiéter. Zorian avait entendu son lot d’histoires d’horreur parlant de mages ayant utilisé l’équivalent humain de cette compétence et savait être prudent à son sujet. L’esprit vide était connu pour provoquer la folie lorsqu’on l’utilisait de façon prolongée. Des mages qui l’avaient conservé pendant des jours et des semaines, des mois, étaient devenus paranoïaques, obsédés par des complots imaginaires et des ennemis inexistants, par des menaces qui n’existaient que dans leur tête. Ils avaient commencé à voir tout le monde comme des espions, des gens trop curieux pour leur bien, voir des adversaires cherchant à leur faire du mal. Une histoire bien connue du public parlait d’un cas, quelques années auparavant, narrant l’histoire d’un riche mage qui avait suivi cette voie pour finalement transformer sa demeure isolée en un immense piège mortel parsemé de tout ce qui pouvait ôter la vie, entre trous sans fond, golems, puissantes barrières offensives et autres bestioles de garde vicieuses. Ses enfants ne s’étaient pas trouvés très amusés par ces caprices soudains, et encore moins lorsqu’ils réalisèrent qu’il avait dilapidé sa fortune dans ces extravagances inutiles et paranoïaques.

Cet assombrissement était plus difficile à appréhender qu’il ne l’avait imaginé. Il savait que l’esprit vide était déjà d’une difficulté certaine, mais il avait naïvement pensé qu’être psychique allait quelque peu annuler la partie difficile de l’épreuve. C’était un truc relatif à l’esprit, après tout, alors pourquoi son talent inné ne l’aiderait-il pas ? Mais non, si son don devait faire quoi que ce fût, c’était rendre la chose encore plus compliquée. Même les mages normaux sentaient instinctivement qu’il y avait quelque chose de faux dans le fait de couper son esprit du monde qui l’entourait, et souffraient de vertiges, entendaient des bruits statiques illusoires et étaient pris de migraines avant de totalement maîtriser le sort. Pour un psychique comme Zorian, par contre, c’était un peu plus proche de la sensation qu’il aurait pu ressentir en se retirant les yeux à la petite cuillère juste pare qu’on savait qu’on pouvait les y replacer ensuite. Même lorsque l’on savait qu’une telle perte n’était pas permanente, l’idée même d’essayer, et la volonté nécessaire pour le faire étaient deux choses totalement folles. Sauter le pas était une action que son corps refusait naturellement de faire, à un niveau viscéral. Ce n’était pas du tout facile de s’infliger une telle chose à soi-même.

Il réalisa qu’il cherchait à perdre du temps sans trop s’en rendre compte. Il prit quelques profondes respirations pour tenter de se calmer, afin de tenter le coup une fois de plus. Ok. Puisqu’il fallait le faire… La vingt-septième serait la bonne.

Il retourna sa conscience à l’intérieur de lui-même comme il aurait pu retourner une chaussette, cartographiant avec précaution les frontières de celle-ci afin de pouvoir la replier et la tourner dans l’autre sens.

C’était horrible. Même avec la meilleure volonté du monde, c’était impossible à décrire avec des mots, mais il sentait que son monde intérieur était devenu ténébreux et confiné, lui pressant sur l’esprit comme une chape de plomb. Il faillit abandonner directement, juste comme il l’avait fait tant de fois auparavant, mais serra les dents et insista.

Comme les bords de sa conscience se contractaient et rétrécissaient, il respira de plus en plus profondément, une peur profonde émergeant des profondeurs abyssales de son esprit et le forçant à faire une pause. Il était oppressé par ce sentiment déraisonnable et inexplicable d’être enterré vivant, emprisonné dans une cage de boue faite de sa propre chair, de ses propres organes, et il lui fallut un temps fou pour parvenir à franchir la dernière étape.

Dans un dernier effort désespéré, son esprit finit de se retourner, intérieur et extérieur inversés, et se stabilisa ainsi. La panique et cette intuition qu’il y avait là quelque chose de terriblement faux existaient toujours, mais elles étaient désormais bien plus gérables.

Tout sembla d’un seul coup si silencieux, alors que rien, dans son environnement immédiat, n’avait changé.

Bon, ok, ce n’était pas tout à fait vrai. Fantôme et Voile avaient cessé de lancer leurs sorts l’une sur l’autre et le regardaient avec grand intérêt.

— Tu l’as fait ! s’excita Voile, utilisant un sort de vocalisation puisque l’était actuel de Zorian l’aurait empêché de recevoir tout message télépathique. Incroyable ! Je pensais qu’il te faudrait encore au moins trente autre essais !

— Ce n’est pas si incroyable, reprit Fantôme calmement. C’est un progrès décidément normal pour quelqu’un de son niveau de compétence.

— C’est un humain, je te le rappelle, objecta Voile. Je ne pense pas qu’il soit correct de le juger selon nos standards.

— Tu as raison. Nous devrions être encore plus strictes. Après tout, il n’est pas aussi doué que nous, et est susceptible de commettre des erreurs de base.

— Sinon, je suis juste là, hein, je vous entends, se plaignit Zorian en levant la main.

— N’écoute pas cette rabat-joie, lui dit Voile. Apprécie simplement le fait que tout sera plus facile, maintenant. La première fois est toujours la plus difficile. Oh, et tu devrais te montrer prudent, et ne pas te couper de la Grande Toile pendant trop longtemps pendant les premiers essais. L’assombrissement dégrade l’esprit bien plus rapidement lorsqu’il n’est pas effectué à la perfection, et tes premiers essais ne seront pas parfaits.

— Tout comme l’esprit vide, dans ce cas, nota Zach, ne quittant pas son coffre des yeux. Jusqu’à être certain de maîtriser le sort, il est recommandé de ne jamais le conserver plus de trente minutes d’affilée.

— Hmm… Peut-être. Je ne suis pas très familière avec la magie humaine et la mesure du temps humaine, mais laissons ton ami décider que c’est le cas, affirma Voile.

Zorian acquiesça, l’air absent. Franchement, il était tenté de terminer ça immédiatement, mais il savait qu’il devait s’acclimater à cette sensation s’il désirait l’utiliser n’était-ce qu’un peu sérieusement. Il fut sur le point de demander aux Araenea s’il devait faire attention à quoi que ce fût d’autre, mais Zach bondit soudain et se mit à rire d’un air triomphant.

— Ça marche ! s’écria-t-il, secouant son coffre et le soulevant au-dessus de sa tête – ce qui était plutôt impressionnant, car Zorian savait que le coffre n’était pas léger, et certainement pas un objet qu’il pouvait se permettre de balancer comme ça de droite à gauche. C’est fini, et ça marche complètement !

— Sur quoi travaillais-tu ? s’enquit Zorian, qui se rendit compte que Zach n’avait clairement pas bossé sur un simple autre coffre extensible.

— Ça ? demanda Zach de façon rhétorique, en secouant le coffre dans ses bras. Ce n’est qu’une glacière pour y ranger de la bière, naturellement ! Non seulement peut-elle contenir un sacré nombre de bouteilles, mais elle les conserve à une température idéale !

— Une glacière de… Attends, tu es en train de t’exciter à ce point pour un simple coffre extensible sur lequel tu as ajouté une magie de refroidissement ? grogna Zorian.

— Oh, la ferme, tu sais très bien que c’est une idée de génie, rétorqua Zach. Ne sois pas si bougon ! Je crois que ton esprit est déjà affecté par ce que tu lui infliges !

Ugh. Zorian doutait de ce fait, mais il poussa immédiatement sur son esprit pour le presser de naturellement reprendre son orientation normale en se déroulant sans effort. Mieux valait ne rien risquer.

Il y avait largement le temps pour parfaire l’assombrissement, après tout.

 

___

 

 

Après un temps interminable, Lac d’Argent accepta de les revoir. Les enquêteurs qu’elle avait envoyés à leur poursuite avaient déjà totalement massacré tout plan qu’ils pouvaient avoir, et une partie du mois était déjà passée, aussi n’étaient-ils pas très enthousiasmés à cette idée comme ils auraient dû l’être. Zorian espérait vraiment que ce genre de désagrément pourrait être évité à l’avenir, parce qu’ils ne pourraient pas tolérer ce genre de retard et d’interruptions de façon répétée.

Étonnamment, elle voulut les rencontrer dans un espace public de Cyoria, et non dans son espace privé dans la forêt du nord. Après quelques allers-retours argumentaires, ils se mirent d’accord sur l’un des parcs les moins visités de la ville. Ils ne courraient pas de grand risque d’être entendus, et tout ce que quiconque pourrait entendre serait vite classé comme les délires de deux gamins et d’une vieille folle.

— Vous me mettez dans une position vraiment défavorable, leur annonça-t-elle au moment où elle les vit. Je pense que je vous crois, à propos de ce mois qui se répète inlassablement, aussi fou que ça paraisse, mais ça signifie que je n’ai aucune emprise sur vous, quoi que vous promettiez. Vous pouvez me dire que vous allez honorer tout ce que vous voulez, je pourrais même vous faire boire de potions de vérité pour m’assurer de votre honnêteté, mais qui me dit que vous ne changerez pas d’avis plus tard, de façon tout aussi légitime ? Si vous décidez de ne jamais tenir votre parole, je ne le saurai même pas.

— Alors, quelle est votre décision, dans ce cas ? demanda Zorian, qui n’avait rien à lui dire capable de la rassurer.

— Quoi d’autre ? gloussa-t-elle. Je vais travailler avec vous et espérer que vous ne comptez pas me poignarder dans le dos. Quel autre choix ai-je donc ?

— Nous avions peur que vous nous forciez à nous soumettre à un contrat magique, avoua Zach.

Et c’était une crainte raisonnable. Les scellés magiques placés sur la parole d’une personne étaient l’une des petites préférences des sorcières.

— Ce genre de verrous possède une utilité limitée, de nos jours, répondit-elle en secouant la tête. Dans le temps, ils étaient craints, lorsque les mages étaient relativement rares, et n’avaient à disposition qu’un arsenal de sort limité. En ces temps, trouver un expert capable de lever le scellé était compliqué, et pas qu’un peu. Aujourd’hui, en revanche, il suffit de se rendre à sa Guilde des Mages locale et n’importe qui sera capable de le faire contre une petite somme d’argent. Vous contraindre de la sorte ne ferait que vous monter contre moi. Non. Non, non, j’ai peur de devoir recourir à la stratégie du bâton et de la carotte.

— Euh… hésita Zorian. N’est-ce pas censé être la carotte et le bâton ?

— Nous venons juste d’établir que je ne possède pas de bâton capable de vous effrayer, vous deux, non ? répliqua-t-elle. Alors je ne peux pas vraiment contrattaquer, mais je peux devenir une pilule sacrément empoisonnée. D’ailleurs, j’aimerais vous faire remarquer que je me suis immunisée à toutes les potions de vérité je que connais, et mon esprit est programmé pour s’autodétruire si mes défenses mentales venaient à s’effondrer violemment. C’est une chose que j’ai faite longtemps avant de vous rencontrer, alors même si vous tentiez de vous hâter, ça ne changera rien. Une simple… précaution intéressante, vous savez ?

— Ouais, on sait, soupira Zach, exaspéré. Tenter de vous forcer à révéler vos secrets serait une chose pénible et prendrait trop de temps, de toute façon. On préfère demander gentiment.

— Exactement ce que vous devriez faire, confirma-t-elle joyeusement.

— Alors, quelle est la partie longue et orange de ce marché ? renchérit Zach.

— Je suis une alchimiste d’un talent incroyable, et j’ai vécu plus longtemps que vous ne l’imaginez. Je sais comment concocter de merveilleuses potions et je connais d’incroyables secrets… et pas un seul d’entre eux ne passera mes lèvres en moins d’un mois, je vous le garantis. Je suis au moins persuadée que vous me demanderez des renseignements sur mon secret me permettant de ne pas vieillir, ainsi que celui me permettant de rajeunir… bien que celui-ci ne soit encore qu’au stade théorique. Je sais, je sais, vous êtes encore jeunes, et la vieillesse semble si lointaine… mais lorsque votre corps commencera à décrépir, je sais que vous vous intéresserez au sujet…

Elle fit une pause dramatique, l’espace d’un instant.

— Bien sûr, continua-t-elle, si vous êtes vraiment intelligents, vous frapperiez le fer pendant qu’il est encore brûlant, et vous viendrez me voir avant de devenir de vieux types rabougris, tant que je n’ai pas encore compris comment récupérer ces saloperies d’œufs par moi-même. De la sorte, je ne songerai pas que vous puissiez être désespérés. Et vous avez de nombreuses choses que je désire. Vous seriez sans doute aptes à obtenir un bien meilleur marché de cette manière…

— Comment pouvez-vous être aussi confiante dans le fait que nous ne pouvons pas découvrir ça par nous-mêmes ? demanda Zach.

— Quoi ? Tu penses que les potions de jeunesse poussent dans les jardins ? pouffa-t-elle, confiante. C’est une chose qui demande une maîtrise la plus totale de l’alchimie. Vous avez du talent, si l’on vous compare à votre alchimiste moyen de gamme, mais il faut bien plus que ça pour commencer à tacler ce genre de problèmes. Par ailleurs, vous semblez payer d’autres experts afin qu’ils réalisent le travail que vous jugez trop compliqué. Ça en dit long sur votre futur en la matière, sincèrement.

Il y avait un sérieux fond de vérité derrière ces mots. Zorian s’intéressait de près à l’alchimie, mais il préférait la formulation et il était impossible de se concentrer sur les deux domaines à la fois. Même au sein d’une boucle temporelle et accompagné d’une armée de simulacres.

— Alors, je suppose que vous n’êtes pas intéressée par la perfection de votre potion de jeunesse au cours de plusieurs itérations grâce à nous, n’est-ce pas ? demanda Zorian.

— Par tous les crapauds du monde, non, pourquoi voudrais-je faire ça ? s’étonna-t-elle, incrédule. Ça ne ferait que me retirer le peu de pouvoir que je possède sur vous, et pour quelle raison ? Je suis confiante, j’y arriverai seule. J’ai le temps, même sans boucle temporelle. Je travaille sur ce projet depuis très, très longtemps, que représentent quelques années de plus ?

— Je vois, comprit Zorian. Eh bien, je suis heureux que vous soyez au moins encline à travailler avec nous. Bien que j’espère que votre future incarnation ne sabote pas notre travail par des actes d’espionnage, ou en repoussant notre rendez-vous pendant la quasi-totalité du mois comme vous l’avez fait.

— Ça, je n’en sais rien, fit-elle en haussant les épaules, pas le moins désolée du monde. Ton histoire est aberrante et demande toutes les vérifications du monde. Il est difficile d’accélérer la chose.

— Hah, eh bien… N’en soyez pas si certaine, rétorqua Zorian en sortant de son sac quelques calepins griffonnés par Kael, ceux qu’il avait la permission de partager avec autrui. Laissez-moi vous raconter comme il est fascinant de transférer des notes d’une itération à une autre…

 

___

 

La coopération de la sorcière garantie, le mois se termina irrémédiablement, avec pour seule différence la quantité extravagante de calepins que Zorian allait transférer vers l’itération suivante. En considérant que la banque mémorielle de l’orbe était virtuellement illimitée, finalement, ce n’était pas un énorme problème.

Les quelques mois qui suivirent furent assez routiniers. Ils perfectionnèrent leur maîtrise des dimensions sous la tutelle de Lac d’Argent, enquêtèrent avec soin sur les liens de Veyers avec le culte, comprirent maintes choses sur les Portails Bakora, dont la méthode de construction employée par les Ibasiens, se préparèrent lentement à faire main basse sur un bateau volant, conduisirent de nombreuses expériences sur les artefacts divins et quadrillèrent les ruines à l’intérieur de l’orbe. Zorian pratiquait les améliorations mentales tandis que Zach était presque fin prêt à créer ses propres simulacres.

Leurs autres opérations diverses, telles que l’embauche des experts à des fins de recherche, ne dérogèrent pas à leur habitude.

Et juste comme ça, six mois s’écoulèrent.

Raka
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11 thoughts on “MoL : Chapitre 78

    1. Non non, j’étais juste en déplacement, et je suis gelé depuis que je suis rentré, alors mes doigts ont du mal T_T

  1. Merci beaucoup !!!
    Deux chapitre MoL d’un coup : ça c’est du pur plaisir (et aussi la preuve de mon énorme retard)

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