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Chapitre 111 – L’offre et la demande (8)

 

— Désolé, Wuying, me lâcha Friderik, mais tu es folle de faire ça. Il fallait que je te le dise.

Je hochai la tête dans sa direction, lui adressant un léger sourire résigné au passage.

— Pas le choix.

— Je t’ai dit que je t’accompagnais, mais ça ne m’empêchera pas de ne pas comprendre. Ce mec, personne ne le croira. S’il existe la moindre chance, la plus minuscule éventualité qu’il puisse tout déballer et que Lancelot l’écoute… Tu crois vraiment que ça vaut le coup ?

Nous avions déjà fait presque les trois quarts du chemin en direction du château. Cette fois, j’allais devoir m’introduire dans les lieux furtivement afin d’y trouver Lancelot sans être vue. Les gardes m’arrêteraient évidemment à vue et je ne pourrais pas leur dire que je rendais visite à un confrère explorateur.

Cela dit, j’avais plus d’une corde à mon arc et équipée de l’armure de Duphine, j’avais déjà rendu fous de moi les deux seuls gardes de qui je devais me méfier parce qu’ils gardaient les portes du château en permanence. Après les avoir assommés et jetés dans un trou, ligotés comme des saucissons, je pus progresser à mon aise dans le château. Les couloirs n’étaient pas aussi bien gardés que ça ; après tout, personne n’était censé se promener là sans y avoir été invité.

Au bout d’un moment, je me rendis compte que j’étais un peu perdue. J’avais pu apprendre de quoi avait l’air l’intérieur du château grâce à des discussions épiées çà et là, mais n’ayant pas visité moi-même les lieux, tout m’était totalement étranger.

Je faillis à plusieurs reprises me faire attraper par des domestiques. À une reprise, je dus charmer un serviteur, qui en laissa tomber un plat empli de bons trucs à manger. Une fois sous mon emprise, ligoté et jeté dans une armoire solidement barricadée, je repris la route.

Direction la chambre de Lancelot, qui se trouvait adjacente à celle du roi.

Et paradoxalement, le fait d’avoir un explorateur de si haut niveau juste à côté de la chambre du personnage le plus important du royaume l’avait apparemment dissuadé d’y placer plus de gardes que nécessaire et mon trajet se passa sans encombre. Après avoir patienté, cachée dans un coin, qu’il fasse nuit noire, je posai la main sur la poignée de porte qui allait me mener auprès de lui.

— Tu es folle.

— Je sais.

Soupirant un grand coup, j’abaissa la poignée et la porte s’ouvrit dans un doux cliquetis. Elle n’était même pas verrouillée. Il avait la plus grande confiance en lui, le bougre, et je supposai qu’il y avait de quoi. Si je loupai mon coup, c’était terminé.

Je me rendis compte que Friderik avait peut-être raison, finalement. Faire tout ceci était si risqué pour moi alors que j’aurais pu simplement miser sur le fait que le capitaine ne parlerait pas – ou qu’on ne le croirait pas.

Et il était déjà trop tard. Dans l’obscurité de la nuit, à peine léchée par quelques lueurs oranges et faibles provenant des bougies allumées à l’autre bout de la pièce, je vis se dessiner deux points blancs, presque vivaces et enflammés, comme si les yeux du destin venaient de s’allumer telles les flammes du jugement dernier.

— Qui est là ? sonna une voix menaçante.

Lancelot. Je l’avais réveillé ; il avait réellement de bons instincts – ses statistiques sans doute – et avait senti mon arrivée. Je n’avais plus le choix et il fallait que je paraisse sûre de moi, maintenant. Aussi laissai-je Friderik à l’entrée de la chambre et fis-je deux pas en avant, pour me rapprocher de son lit, le visage légèrement animé de reflets oranges et rouges dansant le long de ma joue.

— C’est moi. Tu me reconnais, n’est-ce pas ? lui chuchotai-je sur un ton qui se voulait assuré.

Il se leva d’un seul coup et une lumière vive illumina la pièce l’espace d’une seconde avant de disparaître, ne laissant place qu’à un chevalier grand, fort et équipé d’une armure scintillante face à moi. Je sentis tout le poids de la menace qu’il pouvait représenter : d’un simple geste de la main, il pouvait balayer mon existence. J’en étais certaine.

— Toi. Que fais-tu là ? Réponds immédiatement, m’intima-t-il calmement.

Je savais qu’il ne prendrait pas immédiatement les devants pour m’attaquer. Après tout, il ne risquait rien et je savais qu’il était conscient que ma présence ici était due à une raison particulière. Pourquoi sinon serais-je revenue ? J’étais celle qui avait volée Excalibur pour commencer, et il devait bien se douter qu’il y avait anguille sous roche avec ce fameux vin. En tout cas, c’est ce que mes tripes me disaient.

— Je suis là, répondis-je sans attendre, pour te parler d’une chose qui menace Camelot, et Albion dans sa totalité.

Il fallait que je choisisse mes mots et ce dont j’allais lui parler. Je ne pouvais pas simplement lui annoncer de but en blanc être là pour m’assurer qu’il ne croirait pas un mot de ce que pourrait dire le capitaine véreux.

— De plus, ajoutai-je, je me sens toujours coupable d’avoir profité de vous en volant Excalibur, et je souhaitais, avant de disparaître vers de meilleures contrées, te prév…

— De meilleures contrées ? Disparaître ? me coupa-t-il en fronçant les sourcils, tu penses pouvoir disparaître sur Albion ? Si je le souhaite, je te retrouverai, où que tu ailles.

Je haussais les épaules d’un air nonchalant.

— Ne t’en fais pas pour ça, je peux disparaître même de ta vue. Vraiment. Mais ce n’est pas le point important, continuai-je, je suis là pour t’avertir de la trahison d’un certain capitaine de la garde de…

— Rawlyn ? Hah, je sais bien ce que tu vas me dire. Il travaille secrètement pour le Seigneur Ombre, ce vieux brigand qui est mort des mains du roi. Je le savais déjà.

— Tu le savais ? m’étonnai-je, mais alors… Pourquoi…

Il fit un geste sec de la main, comme pour trancher l’air qui nous séparait.

— Assez. Est-ce tout ce que tu es venue me raconter ? Que cette pourriture, qui a bu du vin et s’est laissé gagner par la folie et que nous avons exécuté nous avait trahi ? C’était inutile. Parle-moi de ce danger qui pèse sur Albion.

C’était à son tour de me poser des questions. J’avais bien profité de lui pour assouvir ma curiosité et assurer mes arrières en sachant où je mettais les pieds et ça s’était en quelque sorte retourné contre moi ; ou peut-être pas. Après tout, il m’accordait le droit à la parole, chose dont j’étais certaine en arrivant dans sa chambre.

— Il est mort ? lui demandai-je pour bien confirmer ce que j’avais entendu, et… est-ce qu’il a dit quelque…

— Suffit. Parle, coupa-t-il sèchement sur un ton irrité.

Ok, je l’avais réveillé au milieu de la nuit. Ok, je m’étais introduite dans sa chambre alors qu’il dormait, dans l’obscurité telle une voleuse. Mais quand même, il allait vite en besogne.

— Ce vin. Je sais d’où il vient et j’en possède tout un stock, que j’ai récupéré dans l’antre de l’Ombre.

J’avais dit ça sans m’en rendre compte. Un peu par réflexe, presque comme un automatisme, comme on pouvait répondre à une question habituelle sans trop y penser.

— Alors il s’agit donc du vin. Je vois, marmonna-t-il.

Merde ! Sa main brillait ! Il avait utilisé une compétence pour me faire parler ! Et si je lui avouais des choses qu’il n’était pas censé savoir ?!

Putain, quelle conne ! Mais quelle conne !!

Il fallait que je me sorte de là au plus vite. Je me sentais prise au piège, dans le creux de sa main sans nulle part où m’enfuir. Il pouvait bien me faire avouer que j’étais une Architecte sous l’effet d’un sort de transformation, s’il posait la bonne question !

Je voulus faire un pas en arrière afin de préparer ma sortie, comme si je lui avais dit ce pour quoi j’étais venue. Mais je ne pouvais plus bouger.

— Pas si vite. Je n’en ai pas fini avec toi, m’adressa-t-il gentiment.

— Qu… Qu’est-ce que tu veux de plus ?

Un léger sourire naquit sur son visage tandis qu’il attrapait un verre posé sur un meuble proche de son lit. Il se mit à siroter lentement un liquide sombre et brillant dans la lueur des bougies. Je me mis à espérer qu’il puisse miraculeusement s’agir de ce vin des géants. Bien sûr, ce n’était pas le cas et Friderik n’avait pas profité d’un moment d’inattention pour aller lui remplir un verre.

Cela dit, il devint de moins en moins menaçant. Il réfléchit pendant quelques dizaines de secondes avant d’ouvrir lentement la bouche.

— Tu sais… Je me suis longtemps demandé qui tu étais vraiment. Tu comprends, je règne sur la création de ce monde depuis le début et je sais tout ce qu’il y a à en savoir… à peu près. Mais une personne capable de retirer Excalibur de la pierre… Ce n’est même pas que je n’ai jamais vu ça, c’est surtout que ce n’est pas possible, pour commencer.

Il fit une pause, me regardant de haut en bas, muette et immobile.

— Et finalement, j’ai commencé à comprendre. J’ai eu beau tourner et retourner tout ça dans mon esprit, et crois-moi, j’y ai passé des jours et des nuits… Je ne pouvais tomber, ultimement, que sur une seule et unique possibilité, sachant tout ce que je sais.

Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire. Avait-il percé mon subterfuge à jour ? Il en était sans doute capable si les circonstances le lui permettaient. Mais alors, pourquoi n’était-il pas plus agressif envers moi ?

Tranquillement, il continua à parler en s’asseyant sur une chaise large et solide.

— Pour pouvoir faire ce genre de chose, tu as forcément des pouvoirs supérieurs aux miens. C’est un fait. Et je connais absolument toutes les compétences qui peuvent exister sur Albion. Absolument aucune d’entre elle ne permet de retirer Excalibur du rocher. Vois-tu, je m’en étais assuré dès le départ. Le roi Arthur est le seul à posséder la capacité le permettant. Même moi… Même moi, j’en suis incapable.

Et donc ? Il commençait à me fatiguer, là. Heureusement, il s’apprêtait à en venir au fait.

— Tu es une déesse, n’est-ce pas ?

Si je n’avais pas été immobilisée par sa compétence, j’aurais volontiers cessé de respirer sous le choc. Les géants avaient été capables d’une telle réflexion, mais ils étaient des monstres. Lui, c’était un humain, et un ancien Terrien qui plus est. Pouvait-il vraiment… ?

Mais je n’avais pas énormément le choix, à vrai dire. Je ne pouvais ni bouger ni parler.

— Je ne sais pas pourquoi tu as décidé de t’incarner dans ce corps faible et fragile. Je ne sais pas pourquoi tu as décidé de venir ici, sur Albion. Les voies des dieux m’échappent totalement, je l’avoue. J’aurais sans doute pu en devenir un moi-même depuis longtemps, si cela m’intéressait un tant soit peu.

Il sirota une nouvelle gorgée de son verre et finit par le vider d’une traite avant de se relever, l’air décidé dans le regard.

— Bon. Peu importe. Je ne m’intéresse pas aux histoires des dieux. Sache simplement que je vous respecte mais que je suis ici chez moi. Je te crois quand tu dis que le vin est un fléau. Et… J’ai compris autre chose. C’est toi qui l’a amené, n’est-ce pas ? Pour avoir une telle puissance, il s’agit forcément là d’un breuvage des dieux. Nous autres mortels ne pouvons lutter… Je vais donc te demander deux choses. La première… Rentre chez toi. Je ne sais ce que tu es venue faire sur Albion, mais je ne tolèrerai plus ta présence et ce même si je dois m’élever contre toi et subir le courroux du système ou des autres dieux. La deuxième sera d’emporter ce vin avec toi et de ne jamais, plus jamais ramener quoi que ce soit ici.

C’était tout ? Il gardait le silence, alors c’était tout ? Il allait me laisser partir en me prenant pour une déesse, sans pour autant me respecter ? Ce type était vraiment tordu. Il possédait une façon de penser et une logique que je n’arrivais pas vraiment à suivre.

Mais j’arrivais à nouveau à bouger et je me rendis compte que Friderik, près de la porte, avait été dans le même état que moi et parvenait enfin à se mouvoir un peu, lui aussi. Et puisque je pouvais à nouveau prendre la parole, je ne me fis pas prier.

— Je vais partir, oui. Je n’ai plus rien à faire ici. Je ne sais pas comment tu es parvenu à percer ma véritable nature à jour mais… non, rien.

Finalement, je voulais partir sur une belle phrase mais j’avais peur de dire quelque chose qui aurait encore une fois pu déraper et mal se finir. Après tout, j’avais eu ce que je voulais : je savais que ce capitaine était mort et Lancelot, clairement, ne me prenait pas pour une Architecte, donc même si ce con avait parlé, ses mots étaient tombés dans l’oreille d’un sourd.

Lancelot fit un geste de la main et une vive lumière me transporta à l’extérieur de la ville, sans plus d’adieux ou d’autre préavis. Je me tournai pour voir Friderik apparaître à mes côtés.

— Wuying, est-ce que ça va ?!

— Oui, oui, je vais bien. En fait, je vais même très bien. Je sens comme un poids… qui a disparu.

Friderik me regarda pendant encore quelques secondes avant de se tourner pour observer autour de nous.

— Excalibur n’est plus dans le rocher. Pourtant, il n’en a pas parlé. Ils ne sont pas au courant ? finit-il par demander.

— Je pense qu’ils n’ont pas encore tenté d’aller récupérer l’épée, en effet, confirmai-je.

Et je comptais bien ne plus être là au moment où ça arriverait. Je me mis en route vers mon donjon, à la fois pour le supprimer et quitter pour de bon cette zone dangereuse mais une ombre dans la nuit me stoppa tout net.

Près du rocher d’Excalibur, quelqu’un était debout, immobile et venait de tourner la tête vers moi.

Raka
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7 thoughts on “DMS : Chapitre 111

  1. j’avais les mains qui tremblaient tous le week-end en attendant DMS ^^
    Merci pour le chapitre.
    Quelque chose me dis qu’on le reverra ce Lancelot. Il va pas laisser son épée partir comme ca.

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