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Chapitre 123 – Les Parias (4)

 

À mesure que nous avancions à une vitesse folle, je fus tirée de mon puits de désespoir et d’abandon. Peu à peu, comme si finalement je n’avais pas le droit d’y rester et de tout laisser tomber, mon esprit refit surface, piégé dans mon propre corps. Était-ce là une partie de la punition qui m’était infligée ? Je n’avais même pas le droit de disparaître pour de bon, de lui admettre son rôle et sa position de dominante ?

Non, j’étais simplement coincée dans ma propre chair. Dans mes doigts, dans mes pieds, dans ma tête. J’étais là, comme si j’étais moi, et je ne l’étais pourtant pas.

Bientôt, je perdis la notion du temps. Des heures s’étaient-elles écoulées ? Des jours ? Ou quelques minutes à peine… Mais nous traversions une plaine givrée, une toundra qui bien que blanche n’était pas froide. À bien y regarder, ce n’était pas glacé mais la matière elle-même de ce qui composait l’herbe était minérale. Une pierre étrange qui ne cessait d’onduler sous le vent.

La persona s’en moqua royalement et continua son chemin, parfaitement conscient de sa destination. Après avoir tué le gigantosaure, plus aucun monstre ne croisa notre chemin ; avaient-ils peur ? Ou peut-être les rencontres précédentes n’étaient-elles simplement pas évitables.

— Hein ? m’écriai-je dans mon esprit, tirée de ma contemplation par une vision à laquelle je ne m’attendais pas le moins du monde, une ville ici ?

Au milieu de cette plaine d’albâtre se dressait des remparts. Mais loin d’être une immense cité comme Imperos et bien qu’arborant le même style d’architecture, ce qui semblait être une cité au milieu de nulle part était en définitive bien plus petite. Vraiment, beaucoup plus ridicule. À crois qu’il s’agissait d’un camp romain et que seules quelques centaines ou milliers d’âmes pourraient y vivre en rang.

La persona ne s’arrêta pas. Au contraire, je sentis mes lèvres se soulever et elle esquissa un sourire satisfait. Elle accéléra un peu et tandis que la grande porte close de la nouvelle ville approchait, j’entendis des sifflements, suivies d’explosions, tout autour de nous.

— D… Des boules de feu ?! Nous ne sommes pas les bienvenues !

Peu intéressée par mes propos, la persona se contenta d’esquiver une nouvelle salve de boules incandescentes qui ne purent l’inquiéter. Après tout, elle faisait partie du système ou du moins lui répondait ; elle n’avait sans doute aucun mal à calculer instantanément la trajectoire de quelques dizaines de projectiles arrivant dans sa direction.

J’entendis une voix portée par le vent – ou plus vraisemblablement par la magie.

— Architecte ! hurla la voix dans toute la zone, tu as pénétré une zone interdite ! Tu vas le payer de ta vie !

Ce type à la voix puissante avait pris la parole pour me dire ça ? Qu’espérait-il entendre comme réponse ? Désolée, je me suis trompé au croisement, je fais demi-tour ? À l’évidence, si j’étais là, c’est que je savais ce que je faisais et où je me trouvais. Et encore plus probablement, je savais ce qui m’attendait en y venant. Je devais dans ce cas être prête à l’affronter.

— Attends, à affronter une ville entière ?! réalisai-je.

La persona était certes puissante, mais elle était tarée. Complètement foldingue. En imaginant qu’il y avait là une centaine de personnes capable de balancer des boules de feu comme celles-là, elle se ferait submerger. Aucune compétence en ma possession ne lui permettrait de faire face à une troupe d’adversaire capables de manier la magie ; ils n’étaient pas des loups mais sans doute des monstres de très haut niveau puisqu’ils étaient capables de parler de la sorte et de construire une ville !

La persona arriva très vite devant une porte d’une vingtaine de mètres de haut ; Plutôt que de toquer pour leur demander gentiment de nous laisser entrer, elle fit ce qu’elle avait de plus logique à faire : après avoir enfilé les armilles de frappe, elle se contenta de frapper encore et encore, à une vitesse que je ne pouvais atteindre moi-même même si j’essayais. Décidément, elle maniait mon corps comme si les limites mises en place par mon cerveau sur mes muscles n’existaient pas.

Bien entendu, l’énorme porte de pierre finit par se fissurer et exploser. Il fallait s’y attendre, elle venait de balancer au moins quarante coups de poings en l’espace de quelques secondes. C’était un peu comme dans ces dessins animés japonais de mon enfance… Les poings laissaient des images rémanentes et je ne me sentais que l’envie de crier quelque chose de puissant.

Mon excitation fut de courte durée cela dit.

De l’autre côté des débris de pierre qui s’écroulèrent nous attendaient des dizaines…

— Hein ?!

…d’Architectes.

Tous habillés de toges aux couleurs variées et équipés des mêmes cornes que moi, la peau rouge et le regard sévère. Aussitôt apparus, certains se jetèrent sur moi tandis que d’autres, derrière, préparaient apparemment à me balancer une nouvelle averse enflammée.

— Tu n’aurais jamais dû venir ! hurla l’un de ceux qui me bondissaient dessus, et maintenant tu vas mourir !

Lui et trois autres tentèrent de me frapper de plusieurs directions. L’un d’eux utilisa une magie qui fit scintiller son corps tandis que les autres utilisèrent des sorts que je ne pouvais reconnaître ou comprendre.

La persona se contenta de sourire.

— Entaille Abyssale.

Elle avait sorti l’épée sans que je le remarque et la lame de cette dernière était déjà teintée d’un violet sombre. Un mouvement plus tard, l’espace entre mes agresseurs et moi se déchira et des tentacules d’un noir extrême bloquèrent la route de ces Architectes étranges.

Aussitôt, ils reculèrent. Ils avaient un meilleur instinct que ce dinosaure et des réflexes hors normes, c’était certain ! Quel niveau pouvaient-ils avoir ?! Et que faisaient-ils si loin d’Imperos, à vouloir tuer le premier Architecte leur rendant visite ?

Pourquoi étaient-ils si haineux ? N’étaient-ils pas, eux aussi, des Architectes ?

Je ne comprenais plus et je n’avais pas le temps d’essayer.

Des boules de feu volèrent dans notre direction. Les tentacules noirs, sur leur route, bougèrent, aussi rapidement que les projectiles. C’était comme s’ils étaient attirés par une sorte d’instinct vers la chose mobile la plus proche d’eux. Les boules de feu les percutèrent et un nuage de fumée couvrit toute la zone suite à l’explosion.

Je ne pouvais plus rien voir mais mes ennemis non plus, très certainement.

La déchirure était toujours là, je l’entrevoyais dans la fumée et la poussière que l’explosion avait soulevée. Elle tentait de se refermer, telle une cicatrisation naturelle de la réalité ; mais les tentacules qui en sortaient rendait toute guérison impossible tant qu’elles ne se rétracteraient pas.

La persona bougea sans attendre. À l’intérieur même de la fumée et de la poussière, elle se jeta en avant en prenant soin de contourner la zone des tentacules – pouvait-elle se faire happer aussi ?

Deux secondes plus tard, elle brandit l’épée une nouvelle fois, tranchant l’espace vide devant elle de droite à gauche.

— Entaille Abyssale.

Ma voix était toujours calme et exempte de toute nervosité ; Tout était calculé, tout était attendu. Je commençais même à penser qu’elle avait choisi cette compétence précise pour ce combat particulier. Comment pouvait-elle savoir quelle compétence l’appropriation allait lui donner ? Ce n’était pas…

Mon fil de pensées fut interrompu par la fissure qui libéra des tentacules noirs et affamés là où se trouvaient étrangement la ligne arrière des lanceurs de sorts.

Cris de surprise et de souffrance accompagnèrent leur mise à mort : je pus enfin voir ce qu’il advenait de quiconque se laissait attraper par les appendices ténébreux. Enserrés et incapables de s’en défaire, il se firent tout simplement tirer en arrière en direction de la fissure. Au-delà, l’obscurité profonde se déchira légèrement pour laisser apparaître autant de rangées de dents blanches et pointues qu’il y avait d’étoiles dans le ciel.

— Il… Il y a une créature, là-derrière ?! m’écriai-je intérieurement.

Parfaitement ignorée, ma question se trouva sans réponse. Pour toute explication je ne pus qu’observer ceux qui s’étaient fait happer se faire engouffrer dans cette gueule Lovecraftienne. Cette fois, je pus clairement entendre les craquements et les gargouillis des corps qui se faisaient broyer et dévorer ; juste avant que la fissure ne se referme, les tentacules s’étant retirés.

— C… C’est une créature qui se nourrit ? Oui ! Ainsi, ils ne reviendront pas à la vie avant demain matin !

La persona entendit mon exclamation et un coin de mes lèvres se souleva. Elle ne donna cependant pas d’autre réponse, m’ignorant définitivement.

Le nuage de fumée retomba peu à peu et tandis que la persona s’élança à nouveau vers l’avant, je fus prise une fois de plus par ces vertiges désormais habituels. Je sentais que je perdais pied à nouveau, comme si mon âme elle-même se faisait aspirer et sceller.

Je vis une fois encore Pythagore et Joc et puis ce fut le néant.

 

***

 

Je rouvris les yeux d’un seul coup.

Le plafond au-dessus de ma tête ne m’étais pas familier. Je tournai donc les yeux pour observer ce qu’il se passait autour de moi, avant de me redresser pour m’asseoir sur ce que je découvrir être un lit de fortune, fait de paille et de fourrures.

— Mais… Hein ?

D’un seul coup, je pris conscience que j’avais bougé et que je l’avais fait de mon propre chef. N’étais-je plus possédé par la persona ? Tout ceci n’avait-il était qu’un rêve ?

Je levai les mains pour tâter mon corps. Non pas comme j’avais l’habitude de le faire parfois mais de façon simplet et pour m’assurer que c’était bien le mien. Oui, je pouvais bouger. Et je pouvais parler. Et je pouvais choisir de me lever, de rire ou de tourner la tête.

— Ce n’était qu’un rêve, alors… murmurai-je de ma vraie voix.

Où étais-je ? En regardant autour de moi, je reconnus le style architectural du camp des géants. Les murs intérieurs de la maison dans laquelle je me trouvais étaient typiques, je ne pouvais pas me tromper. On ne trompait pas Qian Wuying quand il s’agissait d’architecture.

— Je suis chez les géants. Quand me suis-je donc endormie ?

Malgré tout, quelque chose clochait. Depuis quand avais-je rêvé ? Il existait au fond de moi une sensation étrange, ce genre d’instinct à même de vous persuader que vous ne vous trompiez pas, que le rêve était ce que vous vivez à présent.

— Suis-je en train de rêver, maintenant ? En réalité, je suis coincée dans mon corps et la persona en a tant pris le contrôle que je suis restreinte dans un rêve permanent…

Je ne pus continuer à y réfléchir, cela dit. Joc et Pythagore firent irruption dans ma chambre comme un seul homme.

— Wuying ! s’écrièrent-ils d’une même voix.

— Oui ? leur lâchai-je d’un air blasé.

SI j’étais dans un rêve créé par la persona ou par ma propre conscience, alors peu importait. Plus rien n’avait d’importance, en réalité. Le vrai monde, dehors… Je n’y avais plus accès. Vivre une illusion était tout sauf excitant. Je pouvais aussi bien me recoucher et m’endormir pour de bon.

— Wuying ! reprit Joc en me voyant désespérée et déprimée, ça a fonctionné !

— Hm ? fis-je en levant les yeux vers lui, quoi donc ?

Je n’avais pas vraiment envie de savoir mais il avait l’air si heureux de m’annoncer ce qu’il avait à m’annoncer…

— Nous avons modifié ton point d’ancrage ! Désormais, tu reviendras à la vie ici, au camp des géants ! cria-t-il avant de rire à gorge déployée.

Imité par Pythagore qui vint me prendre dans ses bras, naturellement.

— Nous avons passé plusieurs jours à perfectionner ce sort, et retrouver ton âme n’a été possible que parce que Friderik et toi êtes liés ! Tu ne peux pas savoir comme il a souffert pour nous aider !

Pythagore était aussi extatique que Joc. Tous deux sautaient presque de joie et finirent par se tourner l’un vers l’autre pour se prendre dans leurs bras et… sauter de joie en dansant.

— Et nous avons réussi juste à temps, ha ha ! Tu es morte et te voilà ici ! Un peu plus tard et tu te serais retrouvée à Imperos ! Ha ha, nous avons réussi !

— Je… Ce n’est qu’un rêve, tout ça, je le sais bien. Je ne suis pas morte, me plaignis-je. La persona ne mourra jamais. Elle est bien trop puissante pour ça.

Joc cessa net de danser et se tourna vers moi, l’œil sévère et le visage crispé.

— Qu’as-tu dit ? La persona ? Comment connais-tu ce terme ? Je ne l’ai jamais employé.

Il s’approcha de moi et m’attrapa par les épaules pour me secouer, pour me faire reprendre mes esprits, pour m’obliger à ne plus me moquer de ce qui m’entourait.

— Wuying, réponds-moi ! Vite !

Il arrêta de me balancer dans tous les sens et attendit que je lui parle, son regard férocement ancré dans le mien. Je ne pus le soutenir et baissai les yeux avant de m’expliquer.

— Ha. Quelle importance… Laisse-moi me rendormir. Peut-être qu’un jour, je sortirai de ce rêve, si elle le veut bien… Après tout, ne suis-je pas censée souffrir de sa possession ?

D’un seul coup, je levai les yeux au plafond et me mis à hurler.

— Persona ! Tu veux me faire du mal ?! Hein ? Tu voulais me voir souffrir, n’est-ce pas ! Alors pourquoi m’enfermer dans un rêve si doux que je pourrais y vivre pour toujours ?! Es… Espèce d’idiote !!

Joc recula d’un pas et secoua la tête.

— Elle ne va pas bien, Pythagore. Je… Je crois que je comprends ce qui se passe, et si je vois juste, nous avons un sacré problème sur les bras.

Raka
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10 thoughts on “DMS : Chapitre 123

  1. Merci pour le chapitre
    Ça me fait un peu penser à l’épouvanteur, où un moment Alice se fait enlever et torturer par le Malin. Quand Tom (le héros) la délivre elle essaie de s’enfuir et a un comportement étrange. En fait elle croit que le Malin est encore entrain de jouer avec elle et de lui donner de faux espoirs comme il l’a déjà fait. Mais j’espère que cette fois c’est pas véritablement un rêve et que la persona ne joue pas réellement avec elle !

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